Vie et mort à la ferme de Stuart & Gabrielle

Ou ce que ça fait de tuer un cochon

Cet ar­ticle est le pre­mier épi­sode de la sé­rie in­ti­tu­lée Le di­lemme car­ni­vore, au su­jet des im­pli­ca­tions mo­rales de la consom­ma­tion de viande.

In­tro­duc­tion

A la fin du mois d’août, j’étais donc en stage dans les Côtes d’Armor chez Stuart & Ga­brielle, près de Dinan.

C’était la deuxième an­née qu’ils éle­vaient des co­chons. Ils avaient com­mencé par une paire de porcs mi­nia­ture de la race Kune-Kune (ori­gi­naire de Nou­velle Zé­lande, et avant ça d’Asie du Sud-Est). Cette an­née, c’était une autre paire de manches, puisque les trois pe­tits co­chons étaient de la race Glou­ces­ter­shire Old Spot (en­core une race an­cienne, au­tre­fois pri­sée pour la pro­duc­tion de lard gras, puis dé­lais­sée par l’élevage in­dus­triel), dont les in­di­vi­dus adultes peuvent pe­ser quatre fois plus lourd que les Kune-Kune.

Les pré­pa­ra­tifs

La phi­lo­so­phie de Stuart, pour au­tant que je l’aie com­prise, consiste à épar­gner le maxi­mum de stress à l’animal, en en par­ti­cu­lier le stress d’un trans­port à l’abattoir puis d’une prise en charge par des in­con­nus dans un monde in­hos­pi­ta­lier. Comme l’abattage des co­chons à do­mi­cile est en­core to­léré (pour une consom­ma­tion per­son­nelle), il avait ainsi été dé­cidé de pro­cé­der sur place.

Stuart avait pré­paré mi­nu­tieu­se­ment la sé­quence des opé­ra­tions. Cela com­men­çait plu­sieurs se­maines avant l’abattage par ha­bi­tuer le co­chon élu à ve­nir man­ger sa pi­tance à l’écart de ses com­parses, dans la re­morque. Du point de vue du co­chon, cela res­sem­blait à un beau trai­te­ment de fa­veur. D’autant que pen­dant le re­pas, Stuart lui pro­di­guait des mas­sages à l’échine, au cou et à la tête. Et à la place du co­chon, quand bien même j’aurais fini par com­prendre que les­dits mas­sages étaient là pour m’habituer à me faire ma­ni­pu­ler sans bron­cher au mo­ment fa­ti­dique, je ne les au­rais cer­tai­ne­ment pas bou­dés, même si –à tout prendre– j’aurais pré­féré une masseuse.

Les trois petits cochons (photo permacultureinbrittany.blogspot.com)

Puis, la veille, on avait ins­tallé un pa­lan et un cro­chet sous le grand préau, de fa­çon à pou­voir sus­pendre la bête pour la sai­gner. Il n’y a qu’une cen­taine de mètres entre l’enclos et le préau, mais il fal­lait pour cela pré­voir le pas­sage du four­gon ti­rant la re­morque. Le but était d’arrêter la re­morque juste sous le pa­lan, de fa­çon qu’une fois as­sommé grâce au pis­to­let à pro­jec­tile cap­tif, le co­chon puisse être hissé très rapidement.

Le ma­tin de l’abattage, Stuart ré­vi­sait les dif­fé­rentes étapes et fi­nis­sait les der­niers pré­pa­ra­tifs, concen­tré comme un to­réa­dor qui ré­vi­se­rait ses passes avant le com­bat. S’il avait été re­li­gieux –il le dit lui-même– il se se­rait re­tiré pour prier. Pro­ba­ble­ment pas la Vierge Ma­rie comme les to­réa­dors, et pro­ba­ble­ment pas seule­ment pour lui, mais aussi pour le co­chon. L’image qui me re­vient le plus en tête à ce su­jet est la scène du film Les Dieux sont tom­bés sur la tête, où le hé­ros bo­chi­man, après une longue traque der­rière une an­ti­lope bles­sée, s’accroupit près de l’oreille de l’animal ago­ni­sant et le re­mer­cie d’accepter de mou­rir pour nour­rir sa fa­mille. En voyant le ga­ba­rit du chasseur-cueilleur, on com­prend im­mé­dia­te­ment qu’il est sin­cère quand il as­sure l’animal qu’il ne tue que par nécessité.

L’abattage

Le mo­ment venu, avec le ren­fort de Ber­nard, bou­cher à la re­traite et main­te­nant bou­cher de cam­pagne, tout s’organise ra­pi­de­ment. A part un contre­temps sans gra­vité mais un peu stres­sant au­tour de quelques poules éva­dées par ma faute (on ne veut pas d’animaux qui rap­pliquent sur le site de l’abattage), tout se dé­roule se­lon le plan. Les spec­ta­teurs res­tent à bonne dis­tance pour ne pas ef­frayer l’animal (et puis c’est une bonne ex­cuse pour épar­gner nos sen­ti­ments), Stuart ouvre au co­chon qui s’empresse de mon­ter dans sa salle à man­ger pri­va­tive et néan­moins mo­bile, puis dé­marre le four­gon. Et c’est là que ça se gâte.

Le co­chon n’était en ef­fet pas ha­bi­tué au bruit du mo­teur. Il cherche à s’échapper de la re­morque, passe les deux pattes avant par-dessus la cloi­son, et hurle tant qu’il peut. Stuart le re­pousse à l’intérieur de toutes ses forces et ap­pelle Ga­brielle à l’aide, la­quelle ac­court avec du rab de pi­tance. A la vue du­quel maître co­chon se calme ins­tan­ta­né­ment et se laisse conduire sans en­combres, le nez dans le seau, au gré des ca­hots de la prai­rie, jusque sous le pa­lan. Ouf. Les hur­le­ments d’un co­chon sont quelque chose qui doit han­ter les cau­che­mars de tout man­geur de char­cu­taille qui se res­pecte. Mais de sa­voir que ceux-là étaient cau­sés da­van­tage par une dé­tresse ali­men­taire que par la peur de la mort, je ne sais pas vous, mais moi ça m’aura sauvé ma nuit.

D’autant qu’après tout s’est passé très vite et très pro­fes­sion­nel­le­ment. Stuart s’est contenté d’ajouter au mas­sage un coup de pis­to­let bien visé entre les yeux, et notre ani­mal tombe assommé/mort sans cri, sans heurt, au mi­lieu de son der­nier re­pas. Ce pis­to­let est une sorte de cy­lindre noir en acier, avec une chambre dans la­quelle on place une charge de poudre. La dé­to­na­tion pro­jette avec force un bou­lon mé­tal­lique, qui à la dif­fé­rence d’une arme clas­sique, ne par­court que quelques cen­ti­mètres puisqu’il est so­li­daire de l’engin. Juste de quoi per­fo­rer la cage crâ­nienne et anéan­tir l’activité cé­ré­brale par l’onde de choc qui s’ensuit. Ça n’est peut-être pas tel­le­ment plus agréable qu’un coup de feu dans la tête, mais c’est net­te­ment moins dan­ge­reux pour ce­lui qui ma­ni­pule, et c’est tou­jours beau­coup moins mé­chant que la mé­thode tra­di­tion­nelle qui consiste à sus­pendre la bête en­core consciente et à la sai­gner au mi­lieu des hur­le­ments (c’est pour cette rai­son que je me suis bien gardé de me le­ver trop tôt les di­manches ma­tin où mon voi­sin tue le cochon).

Même à une quin­zaine de mètres de la scène, je dois dire que j’ai été pas mal im­pres­sionné tout de même par les spasmes ré­flexes de l’animal mou­rant, qui co­gnaient la tôle de la re­morque pen­dant en­core quelques secondes.

El­lipse

Je ne peux pas vous ra­con­ter la suite : jai dû m’absenter pour un rendez-vous té­lé­pho­nique im­por­tant (la bonne ex­cuse). Une fois sai­gné, le co­chon mort a été trans­porté chez les voi­sins pour être vidé, gratté et lavé. Je n’ai re­pris le fil qu’après que la car­casse est re­ve­nue propre et nette (et dé­ca­pi­tée, ce qui la rend psy­cho­lo­gi­que­ment beau­coup plus ano­dine qu’un co­chon mort, en plus un qu’on connaît et à qui on don­nait des pommes hier encore).

Ce que je peux dire, c’est que Stuart était net­te­ment plus dé­tendu le soir venu. Après tout, c’était sur ses épaules qu’avait re­posé la fin d’un co­chon. Une er­reur au­rait pu la rendre vio­lente et écoeu­rante de len­teur. Elle fut pai­sible et ras­su­rante de rapidité.

Le len­de­main

La car­casse est res­tée sus­pen­due toute la nuit sous le préau, à l’abri des in­sectes sous une mous­ti­quaire. Dans l’idéal, il au­rait fallu qu’elle passe un cer­tain temps en chambre froide, ou à dé­faut de chambre froide, dans l’air de l’hiver (d’où l’expression un temps de co­chon), et mal­gré ce qu’on peut en dire, août en Bre­tagne est cer­tai­ne­ment plus doux que No­vembre en Dor­dogne ou en Quercy.

Il y eut un soir, il y eut du bou­din. Et l’on vit que cela était bon.

Le len­de­main ma­tin, Stuart a dé­coupé la car­casse en deux dans le sens de la lon­gueur à l’aide d’une scie, et nous avons trans­porté les deux moi­tiés dans son vaste ate­lier, re­con­fi­guré pour l’occasion en éta­bli de bou­cher. En sui­vant conscien­cieu­se­ment les in­di­ca­tions du DVD Pig in a Day de Hugh Fearnley–Whittingstall, et à l’aide de quelques cou­teaux pro­fes­sion­nels, Stuart a pro­cédé à la dé­coupe ‘à l’anglaise’ de la pre­mière moi­tié de la car­casse, pen­dant que je jouais avec la com­mande play/pause de mon por­table pour re­pas­ser les pas­sages dé­li­cats du DVD. Au bout d’une heure et de­mie, nous avions à peu près tout sous forme de rôti, jam­bon, lard ou autres. Les chutes al­laient dans la caisse à chutes des­ti­nées à faire des saucisses.

Ber­nard (le bou­cher de cam­pagne) est ar­rivé quand nous avions juste fini la pre­mière moi­tié. Il lui fal­lut moins d’une demi-heure, sans aide et sans DVD pour tout dé­cou­per ‘à la fran­çaise’, avec moins de rô­tis et plus de cô­te­lettes. La vir­tuo­sité du geste avait quelque chose de vrai­ment intimidant.

L’après-midi, je confec­tion­nai une caisse en bois pour ser­vir de sa­loir à jam­bon, en rem­pla­ce­ment de celle de l’année der­nière, trop pe­tite de moi­tié. Il fal­lait faire du sur-mesure, avec la place du jam­bon et un pouce (2.5 cm) de sel de chaque côté. Une cloi­son en biais per­met de ré­duire la quan­tité de sel uti­li­sée, en adap­tant la forme en plan à celle du jam­bon. Après quelque temps au sel, le jam­bon sera sus­pendu sous le préau pour sé­cher. Pourvu que l’hiver soit frais et sec, et ça de­vien­dra un ma­gni­fique jam­bon de pays — es­pé­rons qu’il soit aussi réussi que ce­lui de l’année der­nière. La soi­rée fut consa­crée à un ate­lier sau­cisses, avec un peu de ga­lère au ha­chage et un autre peu au poussage.

Il y eut un soir, il y eut des sau­cisses. Et l’on vit que cela était vrai­ment su­per bon.

Mo­ra­lité

Le co­chon s’était ré­galé avec les pommes. Nous nous sommes ré­ga­lés avec le co­chon. Mais est-ce bien mo­ral ? C’est ce que je vais es­sayer de dé­mê­ler dans les épi­sodes suivants..

Les autres épisodes

  • In­tro­duc­tion: le di­lemme carnivore
  • Un peu de dié­té­tique de l’évolution — nous sommes faits pour man­ger des fruits ; et aussi de la viande
  • La contra­dic­tion vé­gé­ta­rienne — nous n’avons de fro­mage que parce que d’autres mangent des veaux
  • Per­ma­cul­ture, éle­vage, et em­preinte éco­lo­gique — peut-on éle­ver des ani­maux à em­preinte éco­lo­gique nulle ?
  • Ca­suis­tique au­tour des no­tions de ‘bonne vie’ et ‘bonne’ mort — peut-on être un ‘bon’ es­cla­va­giste et un ‘bon’ meurtrier ?
  • Conclu­sion : ve­gan ou bien … ? — peut-on res­ter mo­ra­le­ment et nu­tri­tion­nel­le­ment cohérent ?