Une chèvre en pension

Le deux-en-un produits laitiers et entretien des espaces verts

la chèvre à genoux pour manger les feuilles de frêne

Un ami et voi­sin de­vait s’absenter une se­maine dé­but no­vembre. Il avait deux ou trois chèvres à re­ca­ser. J’en ai pris une. Ré­cit d’une ex­pé­rience nou­velle pour un ex-citadin.

Je suis grand ama­teur de lait, sur­tout au pe­tit dé­jeû­ner. Ici, ça a beau être le pays où l’on en­tame la jour­née avec des tri­pous, moi mon pe­tit dé­jeû­ner, c’est plu­tôt wee­ta­bix ou flo­cons d’avoine. Avec du lait. J’ai beau ache­ter du lait AB, je me dé­sole de de­voir je­ter toutes ces bou­teilles plas­tique. J’en stocke une par­tie pour conge­ler les jus de fruit et les soupes, mais c’est rien par rap­port à ma consom­ma­tion (en­vi­ron 2 litres par se­maine — heu­reu­se­ment, je suis le seul consom­ma­teur du foyer). J’étais en train de me faire à l’idée de ré­duire ma consom­ma­tion de lait comme j’ai ré­duit celle de viande, voire d’arrêter com­plè­te­ment. Mais la chèvre m’a re­donné es­poir. Voilà comment.

Bien qu’en fin de lac­ta­tion, la chèvre dont j’ai hé­rité pour une grosse se­maine don­nait en­core du lait. Et il me fal­lait la traire, ma­tin et soir. J’ai eu le droit à deux for­ma­tions d’un quart d’heure, et roule. La bi­quette n’était pas par­ti­cu­liè­re­ment fa­rouche, mais lors de ces pre­miers es­sais, et jusqu’au troi­sième jour chez nous, je ne pou­vais pas ap­pro­cher ma main de sa ma­melle. Je pou­vais lui ca­res­ser l’échine, lui ta­po­ter le cou, lui grat­ter la barbe, mais pas la traire. En tout cas pas sans l’aide pré­cieuse de ma femme pour lui main­te­nir fer­me­ment les cornes pen­dant que je lui blo­quais l’arrière-train la­té­ra­le­ment contre un po­teau en pe­sant de tout mon poids tout en tâ­chant de ne pas gi­cler le lait ailleurs que dans le pot. Heu­reu­se­ment qu’il fai­sait nuit aux heures de traite, si­non les voi­sins au­raient bien ri de voir ces gens de la ville si em­ba­ras­sés avec cette pauvre chèvre.

Mais le lait était la ré­com­pense su­prême de tous nos bleus et nos dé­boires : une onc­tuo­sité sans pa­reil, une ab­sence to­tale d’odeur de chèvre, un dé­lice ab­solu qui rem­place très avan­ta­geu­se­ment le lait de vache. Cru — na­tu­rel­le­ment. Avec trois quarts de litre par jour, la chèvre a lar­ge­ment cou­vert nos be­soins pen­dant une se­maine, se nou­ris­sant de feuilles de frêne, de lierre, de to­mates tom­bées à terre, de ru­mex, de li­se­ron, de ronces, et un peu d’herbe.

La chèvre au piquet

Je vous livre ici la tech­nique de mon ami, qui a des chèvres de­puis ouuuhh…

La chèvre était au pi­quet : une barre à mine plan­tée dans le sol sur en­vi­ron 50cm de pro­fon­deur, ce qui fait qu’il reste un peu plus d’un mètre de pi­quet. Du côté du pi­quet, la boucle de corde est ré­glable au moyen d’un noeud de chaise, de fa­çon à adap­ter le rayon d’action de la ton­deuse à pattes aux obs­tacles et autres plan­ta­tions à pro­té­ger. La boucle est sim­ple­ment en­fi­lée au­tour du pi­quet, et pi­vote li­bre­ment quand la chèvre fait le tour du pi­quet. Du côté de la chèvre, la corde est mu­nie d’un mous­que­ton lui-même équipé d’un éme­rillon afin que la corde ne s’entortille pas quand la chèvre tourne au­tour. Ce mous­que­ton s’accroche au col­lier, qui est as­sez lâche : on peut lui re­ti­rer sans le dé­nouer. D’où l’intérêt des cornes, pour que la chèvre ne puisse pas dé­faire le col­lier toute seule.

En pre­nant bien soin de ne ja­mais avoir d’obstacles dans le rayon de la corde — et sur­tout pas un mur ou un ta­lus qui per­met­trait à la chèvre de se pendre en sau­tant — on peut ainsi gar­der une chèvre sans clo­ture, et sans qu’il faille une sur­veillance per­ma­nente. Je me conten­tais de je­ter un oeil deux ou trois fois dans la journée.

Je ne suis pas spé­cia­liste, mais la bi­quette n’avait pas l’air trau­ma­ti­sée d’être at­ta­chée. Il n’y avait pas de grosses marques sur le cou au ni­veau du col­lier, ce qui me per­met de dire qu’elle ne for­çait pas sur son attache.

Sui­vant le rayon de la corde et la vé­gé­ta­tion ac­ces­sible, je dé­pla­çais le pi­quet tous les jours ou tous les deux jours. A la fin de la se­maine, il s’est mis à pleu­voir et à ven­ter, et j’ai dé­placé le pi­quet près de la haie pour que la chèvre puisse un peu s’abriter. Pour l’hiver, j’imagine qu’un abri mo­bile se­rait utile, qu’on met­trait en li­mite du rayon de la corde.

La nour­ri­ture

Je ne lui ai rien donné en plus que ce qu’elle trou­vait au jar­din. Les to­mates pour­ries lui ser­vaient de frian­dise. Les feuilles de frêne, de su­reau et de lierre étaient aussi plé­bis­ci­tées. Aussi étrange que ça puisse pa­raître, l’herbe grasse de mon jar­din fai­sait par­tie de ses der­niers choix.

La traite manuelle

Plû­tôt qu’un ré­ci­pient posé au sol, mon pote uti­lise un pot plas­tique d’environ 20 cm de dia­mètre et 15cm de pro­fon­deur avec une anse. On passe les poi­gnets dans l’anse, ce qui fait que les pis se re­trouvent juste au-dessus de l’ouverture du pot. Ca évite de gi­cler trop à côté ; on peut mettre le pot vite fait à l’abri si la chèvre est prise d’une en­vie sou­daine ; en­fin, ça li­mite le risque de ‘pied dans le plat’ si la chèvre bouge. Ca m’est ar­rivé quand même une fois, et le lait souillé a nourri le pommier.

Pour le geste, ça vient vite, et je suis sûr que les femmes qui ont al­laité ap­pren­dront im­mé­dia­te­ment. Dans la tech­nique que j’ai ap­prise, on est sur le côté de la chèvre et non pas der­rière (j’imagine qu’il y a un in­té­rêt, j’ai une pe­tite idée). On a les mains au­tour du haut des trayons avec les pouces un peu en l’air comme pour faire du stop, et on serre les doigts pro­gres­si­ve­ment contre le gras du pouce en com­men­çant par l’index, puis le ma­jeur, etc. Je trouve ça plus doux que cer­tains qui se contentent de pin­cer entre le pouce et les deux autres doigts puis de ti­rer vers le bas (mon voi­sin agri­cul­teur qui est venu m’aider un soir fai­sait comme ça et je n’étais pas convaincu). Fran­che­ment, le plus dur, c’était d’apprendre le geste avec une chèvre qui cher­chait à s’échapper toutes les trois se­condes, mais dès le troi­sième jour j’ai senti qu’elle était plus calme, soit que je m’y prisse mieux, soit qu’elle s’habituât à ma per­sonne. Il faut no­ter que comme pour l’allaitement ma­ter­nel, le lait ne vient pas im­mé­dia­te­ment, pour par­fait que soit le geste : il faut quelques suc­cions “à vide” avant que ça démarre.

Une ré­flexion sur le lait cru

Une fois tiré, le lait était im­mé­dia­te­ment fil­tré dans un so­pa­lin puis mis au frigo dans un bo­cal fermé en verre propre, et bu dans les 48 heures. S’il rentre dans une pré­pa­ra­tion qui doit cuire, il reste uti­li­sable en cui­sine tant qu’il n’a pas caillé.

Je me suis beau­coup ren­sei­gné sur le lait cru, et en ré­sumé, je crois pou­voir dire que le dan­ger d’intoxication et la re­com­man­da­tion sys­té­ma­tique d’une pas­teu­ri­sa­tion sont es­sen­tiel­le­ment les consé­quences des fré­quents ac­ci­dents sa­ni­taires in­duits par la pro­duc­tion lai­tière in­dus­trielle et la dis­tri­bu­tion de masse mises en place au dé­but du XXe siècle. Pour une chèvre en bonne santé qui mange de l’herbe et qui ne vit pas dans sa merde, il n’y a pas de rai­son que le lait contienne des pa­tho­gènes. Il est tou­jours un peu conta­miné lors de la traite (pis, mains, pot à lait, bo­cal), ce qui jus­ti­fie qu’on le conserve au frais pour ra­len­tir le dé­ve­lop­pe­ment des germes. Mais si les mains, le pis et les ré­ci­pients sont rai­son­na­ble­ment propres, je suis per­suadé que le risque est mi­nime, et que les qua­li­tés nu­tri­tion­nelles su­pé­rieures ap­por­tées par le lait cru com­pensent lar­ge­ment le risque. Ceci est un avis stric­te­ment per­son­nel, mais si vous êtes plu­sieurs à le de­man­der, je fe­rai un ar­ticle plus com­plet avec force ré­fé­rences et justifications.

Chèvre et permaculture

Il me reste tou­te­fois un scru­pule à dis­si­per. Pour moi, les chèvres sont les ar­ti­sans (bien in­vo­lon­taires) de la désertification.

La cueillette et la chasse laissent place à la culture sur abattis-brûlis. Celle-ci est en­suite rem­pla­cée par l’agriculture quand la fo­rêt suc­combe sous ces as­sauts ré­pé­tés. En­fin vient l’élevage lorsque les sols éro­dés et ap­pau­vris ne sup­portent qu’une maigre cou­ver­ture her­ba­cée : bo­vins, ovins, puis ca­prins, der­nière étape avant le dé­sert.
arpentnourricier.org

Y a-t-il une place pour une chèvre en per­ma­cul­ture si les ca­prins sont les pré­cur­seurs du dé­sert ? La ré­ponse illustre la dé­marche de la per­ma­cul­ture : ça dé­pend. Le Sé­gala n’est pas le Sa­hel, et une chèvre seule au pi­quet dans un jar­din n’est pas un trou­peau de cin­quante têtes en li­berté dans une sa­vane. En l’occurrence, il y a par chez nous as­sez de pe­tites par­celles et de haies qui ont be­soin d’un peu d’entretien pour pou­voir dire sans crainte que la chèvre s’inscrit par­fai­te­ment dans une dé­marche de per­ma­cul­ture, puisqu’elle rem­place la ton­deuse, la dé­brous­sailleuse, l’épareuse ou le roundup.

Cal­cul ra­pide de rentabilité

En tout et pour tout, la traite prend cinq mi­nutes (dont une mi­nute ef­fec­tive de traite). Sur la se­maine, j’ai dû consa­crer un quart d’heure par jour à m’occuper de la chèvre. En ima­gi­nant que mon temps coûte 10€ de l’heure et que la chèvre donne en moyenne un litre par jour, ça met le lait de chèvre bio cru du jar­din à 2.5€ le litre. Mais si on compte que la chèvre m’économise une heure de ton­deuse par se­maine, on ar­rive sur des prix im­bat­tables (on note au pas­sage qu’aucun coût n’est externalisé).

Conclu­sion

Si je veux du lait, il me faut une chèvre. Et je veux du lait. Donc j’aurai une chèvre … à suivre.