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Un peu de diététique de l’évolution
Nous sommes faits pour manger des fruits ... et aussi de la viande
Deuxième épisode de la série sur la place de la viande dans notre alimentation.
Quel régime ‘naturel’ pour l’espèce humaine ?
Si vous cherchez un peu sur la toile des sites pédagogiques sur la question nutrition/végétarisme, vous verrez essentiellement deux visions s’affronter quand au régime ‘naturel’ de l’espèce humaine :
- les uns considèrent qu’à l’instar de nos proches cousins les grands singes, nous sommes naturellement quasi-exclusivement frugivores
- les autres soutiennent que l’espèce humaine s’est justement différenciée des grands singes à travers la pratique de la chasse, et que nous sommes devenus -en partie au moins- carnivores
La question est fondamentale, car la réponse peut en partie justifier de tuer des animaux pour se nourrir. Si les dauphins étaient devenus une espèce philosophante, ils ne se poseraient pas longtemps la question de savoir s’il est légitime ou moral de manger des poissons et des calmars : leur physiologie le leur impose. Ainsi donc, tout élément qui étaye le caractère naturellement carnivore de l’humanité devient un obstacle à la morale végéta*ienne.
Passons en revue les arguments des uns et des autres.
Anatomie comparée
Nous sommes des grands singes. Nous partageons avec les chimpanzés, les gorilles ou les orang-outans la dentition, les pouces opposables, la vision binoculaire, et un intestin nettement plus long que les animaux carnivores. Tout cet appareillage est évidemment une adaptation à la vie dans les arbres et un régime essentiellement frugivore. Donc nous sommes parfaitement adaptés à un régime frugivore.
L’absence de fortes canines et la longueur de l’intestin sont particulièrement révélatrices. Nos mâchoires ne sont pas faites pour tuer, et notre intestin est trop long pour digérer la viande sans assimiler aussi certaines toxines issues d’une digestion trop poussée des protéines animales, et qu’il nous faut ensuite éliminer. De surcroît, le gène de l’uricase ne s’exprime pas chez les humains : la consommation de nourriture carnée s’accompagne de taux élevés d’acide urique dans les tissus : même sans en arriver à l’arthrose ou la goutte, on conçoit qu’une exposition permanente à un composé que nous ne savons pas métaboliser ne doit pas être idéale pour la santé.
Le propos est sans équivoque : les humains ne sont pas faits au départ pour être des carnivores. Et j’en suis totalement convaincu.
Il reste à savoir si nous avons évolué suffisamment depuis pour que nous ne puissions pas non plus nous considérer comme exclusivement frugivores.
Une différenciation par la chasse et l’intelligence
Déjà les grands singes ne sont pas exclusivement frugivores. Les chimpanzés n’hésitent pas à agrémenter l’ordinaire d’un peu de chair fraîche s’il arrivent à mettre la main sur un jeune colobe roux égaré. Par ailleurs, ils passent souvent du temps à collecter des insectes, et quand il y a abondance de termites, ils semblent les préférer aux fruits. Ceci constitue un apport non-négligeable de protéines, et s’explique peut-être par l’origine insectivore primordiale des primates.
Des mains préhensiles, une vision binoculaire : voici des atouts de poids pour que nos ancètres s’improvisent prédateurs. Et l’espèce humaine aurait ainsi évolué vers un omnivorisme opportuniste, augmentant peu à peu la part d’apports carnés (sans pour autant jamais atteindre les niveaux d’aujourd’hui).
Quatre millions d’années de pratique (même occasionnelle) de la chasse ont forcément laissé des traces dans notre physiologie et notre matabolisme. Certains avancent même que l’intelligence humaine est un produit de la chasse : le cerveau est un gros consommateur énergétique, l’intestin aussi. En s’appuyant sur une nourriture plus assimilable, autorisant un raccourcicement l’intestin, l’évolution a pu favoriser l’intelligence. Ceci en retour améliorait les capacités prédatrices de l’espèce. Si bien que nous avons abouti à ce cerveau qui coûte proportionnellement trois fois et demi plus de calories que celui des chimpanzés.

Un régime totalement frugivore, avec une faible teneur calorique ne semble pas compatible avec la singulière évolution métabolique liée aux besoins d’un tel cerveau. Ainsi, il semble bien que l’évolution nous a condamnés à un régime riche en calories.
Questions subsidiaires
Mais ça ne me suffit pas, et j’ai encore des questions :
- pourquoi trouvé-je une tomate ou une pêche appétissantes et pas un foie cru encore tiède et tout juste détaché à coups de biface d’un cadavre fumant ?
- les céréales, les légumineuses, les tubercules fournissent aussi une abondance de calories. La viande est-elle la seule solution ?
- S’il nous faut absolument des protéines animales, peut-on se contenter de les trouver dans les produits laitiers et les oeufs ?
L’instinct et la cuisson. Instinctivement, la viande crue a tendance à nous dégoûter. Est-ce seulement culturel ? Apparemment, c’est plus que ça : le feu a accompagné l’évolution des humains depuis au moins quelques centaines de milliers d’années. Sur ces durées couvrant plusieurs milliers de générations, la sélection naturelle a le temps de faire son oeuvre. Et donc nous nous serions adaptés à la cuisine. Ce qui explique peut-être mon peu d’attrait pour la chair crue (que les Inuits semblent pourtant mieux supporter que les big macs).
Adaptation tardive à l’agriculture. Par comparaison, la révolution néolithique est nettement plus récente. En dix mille ans, l’espèce n’a pas tellement le temps de mettre tout en place pour la révolution alimentaire qui a remplacé l’essentiel de la viande et des cueillettes par du blé, du riz, du maïs, des haricots. Les recherches en paléopathologie semblent montrer que les humains vivaient mieux au paléolithique qu’après la révolution agricole du néolithique. Certes, les maladies infectieuses sont la plaie des villes, et la misère alimentaire des paysans a une origine largement politique. Mais il est non moins certain que la transition d’un régime de chasseur-cueilleur (probablement plus cueilleur que chasseur), où depuis plusieurs millions d’années les glucides complexes ne constituaient au plus qu’une fraction saisonnière de l’apport alimentaire, vers une alimentation où l’amidon représente l’apport calorique principal ne fut probablement pas anodine pour le métabolisme et la santé.
Presque pas d’adaptation au lait. La consommation de lait par des populations d’éleveurs est encore plus récente (à peine 4000 ans). Seuls les Européens du Nord et quelques ethnies d’Afrique de l’Est ont vu se développer les modifications génétiques (différentes entre les deux groupes) leur permettant de tolérer le lactose à l’âge adulte. Ceci correspond probablement aux populations qui les premières ont eu recours aux produits laitiers, laissant le temps à la sélection naturelle de favoriser les enfants qui conservaient l’expression du gêne de l’enzyme lactase à l’âge adulte. Pour le reste de l’humanité, le lait n’est pas comestible.
Qu’en retenir ?
Les possibilités alimentaires léguées à l’espèce humaine par son évolution sont extrêmement larges. Une mémoire insectivore, une base frugivore, une évolution carnivore, une adaptation granivore (au moins partielle), font des humains des presque-omnivores. En nous laissant finalement un vaste choix dans notre alimentation, la Nature nous met devant nos responsabilités quant à ce que nous pouvons/devons manger, ce qui nous force à utiliser le cerveau dont elle nous a dotés pour trouver une réponse au dilemme carnivore.
Et c’est pour ça qu’il reste encore quatre épisodes dans la série.
- Vie et mort à la ferme de Stuart et Gabrielle – ce que ça fait de tuer un cochon
- Un peu de diététique de l’évolution – nous sommes faits pour manger des fruits ; et aussi de la viande
- La contradiction végétarienne – nous n’avons de fromage que parce que d’autres mangent des veaux
- Permaculture, élevage, et empreinte écologique – peut-on élever des animaux à empreinte écologique nulle ?
- Casuistique autour des notions de ‘bonne vie’ et ‘bonne’ mort – peut-on être un ‘bon’ esclavagiste et un ‘bon’ meurtrier ?
- Conclusion : vegan ou bien … ? – peut-on rester moralement et nutritionnellement cohérent ?
Ecrit par kristen, classé dans divers. 19 commentaires.
19 commentaires
2 terf
Merci pour cet article très intéressant !
Ecrit le 4 novembre 2008 à 10:45
3 naeco3
Trés bien cet article, des arguments scientifiques, c’est un bon point de départ.
Ecrit le 4 novembre 2008 à 10:54
4 Djoz
Merci de nous condenser et commenter en français des documents inaccessibles aux non-anglophones…
A propos de la consommation de viande crue, quand j’étais gamine, je fréquentais quotidiennement la cantine de mon école où l’un de nos grands plaisirs était de réclamer du steack haché cru quand il était au menu. A l’époque, chaque école avait sa cuisine et l’on accédait facilement à notre demande, les menaces bactériennes n’étant pas à l’ordre du jour. Soit les produits étaient hyper-frais, plus sains, soit nous étions beaucoup plus résistants qu’aujourd’hui. Sûrement un mélange de tout ça. Quand nous faisions le cochon à la maison, je me régalais également de goûter toutes les préparations crues avant qu’elles ne soient transformées. J’ai d’ailleurs gardé l’habitude, quand j’achète de la saucisse fraîche, de prélever un morceau pour en vérifier le goût. Crue, je sais le goût qu’elle aura quand elle sera cuite et je vais la préparer et l’accompagner en conséquence. Une de mes manies (que j’utilise modérément en société) c’est de renifler la nourriture. J’ai un flair infaillible pour détecter l’état de fraîcheur d’un produit et je laisse systématiquement ce qui ne plaît pas à mon nez. Mon fils cuisinier fait ça, aussi. Jamais à la maison, je n’ai forcé qui que ce ce soit à manger un aliment qu’il n’aime pas. Que ce soient les plantes sauvages, cultivées ou viande, je touche, je triture, je sens, je goûte. Et si je ne mange plus de viande crue aujourd’hui, c’est seulement parce que je ne connais rien de sa traçabilité, de son environnement, de sa nourriture en ayant été élevée par les hommes.
Je fais mienne une de tes questions subsidiaires : « S’il nous faut absolument des protéines animales, peut-on se contenter de les trouver dans les produits laitiers et les œufs ? ». Si quelqu’un passe par là avec une base documentaire aussi fournie que la tienne comme support, j’aimerais bien savoir ça…
Ecrit le 4 novembre 2008 à 8:15
5 kristen
@terf, @naeco3, @Djoz : avec plaisir
@Djoz : Je saurais manger cru un bout de steak ou un bout de poitrine de porc. Pas du foie ou du rein. Je maintiens donc que la viande crue nous semble moins appétissante qu’à mes chats.
Quant à la question de substituer des oeufs et des produits laitiers à la viande pour l’apport marginal nécessaire de protéines animales, j’ai déjà répondu en partie (les produits laitiers ne sont pas comestibles pour tout le monde, sauf peut-être les fromages les plus affinés), et je compte bien répondre en totalité avant la fin.
Ecrit le 5 novembre 2008 à 7:02
6 Koldo
peut-on élever des animaux à empreinte écologique nulle ?
Je pense qu’on peut élever des animaux avec une alimentation sauvage et des déchets de cuisine, sans rien cultiver pour eux. J’en ferai le test l’année prochaine pour pouvoir en dire plus.
L’ »empreinte écologique » n’est jamais nulle, ne serait-ce que parce-qu’on respire.
Ecrit le 6 novembre 2008 à 12:58
7 kristen
OK. J’aurais du dire ‘à empreinte écologique marginale nulle’. L’idée est bien celle que tu décris. J’attendrai tes conclusions avec impatience.
Ecrit le 6 novembre 2008 à 2:18
8 Nicollas
Koldo: ça veut dire quoi « ne rien cultiver pour eux » ?
Ecrit le 6 novembre 2008 à 3:05
9 Koldo
sans culture fourragère, quoi.
Ecrit le 6 novembre 2008 à 5:36
10 Nicollas
En gros tu veux dire sans aucun semis annualisé ni aucun travail de récolte c’est ça ? Juste avec un design bien pensé d’espèces pérennes ou qui se re-semment et éventuellement des rotations de parcours ?
Ecrit le 7 novembre 2008 à 7:52
11 Koldo
En gros tu veux dire sans aucun semis annualisé ni aucun travail de récolte c’est ça ?
Pas de semis mais un petit travail de « récolte », qui en devient réellement une du fait de l’élevage qu’il y a en parallèle. J’en parlerai dès que c’est au point (vers mai-juin, on a le temps)
Certains avancent même que l’intelligence humaine est un produit de la chasse
D’après d’autres, (Terence Mc Kenna) le développement de la conscience humaine est lié à l’absorption de plantes hallucinogènes, qui d’après lui auraient un rôle dans « le développement de toutes le fonctions mentales que nous associons à l’humanité, y compris le souvenir, la projection imaginaire, le langage, la dénomination, la parole magique, la danse, et un certains sens du religieux ».
Donc plutôt que a viande ce seraient les champignons
Ecrit le 15 novembre 2008 à 5:02
12 kristen
C’est une hypothèse intéressante, mais j’imagine que d’autres grands singes ou d’autres animaux sont aussi attirés par certaines substances. Ils n’ont pourtant développé la même intelligence. Il faudrait que je lise McKenna directement, mais j’ai une autre raison d’être sceptique : ce sont surtout les vieux (chamans) qui s’adonnent à la consommation de psychotropes, et non pas les nourrissons ou les femmes enceintes. Le truchement par lequel les substances peuvent ainsi contribuer à l’évolution cérébrale m’échappe.
Ecrit le 16 novembre 2008 à 11:22
13 l’arpent nourricier » Vie et mort à la ferme de Stuart & Gabrielle
[...] Un peu de diététique de l’évolution – nous sommes faits pour manger des fruits ; et aussi de la viande [...]
Ecrit le 27 novembre 2008 à 9:40
14 l’arpent nourricier » La contradiction végétarienne
[...] que je suis vraiment réticent, pour des motifs non plus moraux mais diététiques (évoqués dans l’épisode précédent). Notre organisme n’est pas fait pour un régime exclusivement végétarien. Si je suis [...]
Ecrit le 27 novembre 2008 à 9:59
15 Koldo
ce sont surtout les vieux (chamans) qui s’adonnent à la consommation de psychotropes, et non pas les nourrissons ou les femmes enceintes. Le truchement par lequel les substances peuvent ainsi contribuer à l’évolution cérébrale m’échappe.
S’agissant de conscience, on peut aussi penser qu’il y a des choses pouvant se transmettre entre un chaman et d’autres personnes sans passer par un supoprt comestible.
Ceci dit je n’ai fait que mentionner un truc lu dans un journal, je n’ai rien lu d’autre de ce théoricien.
Ecrit le 2 décembre 2008 à 9:08
Wow ! Des arguments et des propositions bien écrits. Je suis désavantagé par mes faibles compétences en français, mais je voudrais faire un commentaire car tu es souvent visiteur sur notre blog.
Pour moi, malgré ce que tu as bien expliqué, le plus important est que c’est un choix. Nous les humains avons la capacité de philosopher et se poser des questions. C’est clair que nous pouvons survivre au moins 70 ans comme omnivores, végétariens, végétaliens, etc.
Après le choix, ou peut-être avant, il y a des raisons, et souvent je trouve que les gens portent un jugement fort, voire agressif, sans avoir réfléchi autant que toi. Il y a souvent des contradictions, comme ces végétariennes qui mangent du fromage de chèvre bio, mais qui trouvent dégoûtante l’idée à manger un chevreau de dix semaines (même s’il a été élevé avec beaucoup d’attention).
En tant qu’omnivore, je laisse les végéta*iens à leurs assiettes, mais j’implore mes confrères et consœurs omnivores de faire bien attention la provenance de leur viande et de penser à manger moins de viande en quantité, mais de meilleure qualité s’agissant de sa vie avant l’abattage.
Ecrit le 13 décembre 2008 à 5:39
17 kristen
Il me reste trois chapitres à écrire, mais tu résumes parfaitement mes arguments et mes conclusions.
Ecrit le 14 décembre 2008 à 6:39
18 kerloen
Belle recherche, sans erreur à première lecture, mais perte de temps à mon humble avis. La question n’est pas de savoir si l’homme est végé ou omni par nature, puisque bien entendu, ce qui nous différencie du singe est notre culture comme tu le démontres si brillamment. Et toute la puissance de la dite culture nous a appris quoi ? Qu’après quelques milliers d’années à massacrer de plus en plus d’animaux pour ce nourrir, détruisant en plus par ce fait l’écosystème qui nous permet de survivre, il est en fait possible de se nourrir sans tuer et sans violenter nos congénères.
En conséquence, tout élément qui étaye le caractère naturellement carnivore de l’humanité ne serait en rien un obstacle à ma morale végéta*ienne.
Que le développement de l’intelligence humaine soit venue de la chasse ne me dérange en rien, mais je constate aujourd’hui que le continuum chasse en est un frein.
Juste une remarque sur l’argumentaire, parce que la quand même…: « Un régime totalement frugivore, avec une faible teneur calorique ne semble pas compatible avec la singulière évolution métabolique liée aux besoins d’un tel cerveau. Ainsi, il semble bien que l’évolution nous a condamnés à un régime riche en calories. »…
les olives et les avocats sont des fruits…
et si on a l’audace de s’autoriser quelques noix ou autre oléagineux de temps en temps…
Ecrit le 6 août 2009 à 12:05
19 kristen
Tu n’aurais pas dit que c’est une perte de temps si l’argumentaire évolutionniste avait montré que la viande est nécessairement néfaste. Par exemple, l’argumentaire évolutionniste est un moyen à mon sens irréfutable pour proscrire la consommation de lait : nous ne sommes pas faits pour ça, point à la ligne, comme nous ne sommes pas faits pour manger des tiges de bambou ou des fleurs de ciguë.
Bon, avec la viande, pas de bol, il semblerait bien que nous soyons un peu faits pour. Ce qui veut dire qu’il faut aller chercher des arguments plus loin pour justifier le végéta*isme. Cela dit, comme nous étions aussi faits pour un régime quasi-végétalien quand nous étions des grands singes, ça donne de l’eau au moulin.
Et pour les oléagineux (et aussi les châtaignes) je te suis à 100%
Ecrit le 8 août 2009 à 4:17



1 l’arpent nourricier » Le dilemme carnivore
[...] Un peu de diététique de l’évolution – nous sommes faits pour manger des fruits ; et aussi de la viande [...]
Ecrit le 4 novembre 2008 à 9:19