Un peu de diététique de l’évolution

Nous sommes faits pour manger des fruits ... et aussi de la viande

Deuxième épi­sode de la sé­rie sur la place de la viande dans notre alimentation.

Quel ré­gime ‘na­tu­rel’ pour l’espèce humaine ?

Si vous cher­chez un peu sur la toile des sites pé­da­go­giques sur la ques­tion nutrition/végétarisme, vous ver­rez es­sen­tiel­le­ment deux vi­sions s’affronter quand au ré­gime ‘na­tu­rel’ de l’espèce humaine :

  • les uns consi­dèrent qu’à l’instar de nos proches cou­sins les grands singes, nous sommes na­tu­rel­le­ment quasi-exclusivement frugivores
  • les autres sou­tiennent que l’espèce hu­maine s’est jus­te­ment dif­fé­ren­ciée des grands singes à tra­vers la pra­tique de la chasse, et que nous sommes de­ve­nus –en par­tie au moins– carnivores

La ques­tion est fon­da­men­tale, car la ré­ponse peut en par­tie jus­ti­fier de tuer des ani­maux pour se nour­rir. Si les dau­phins étaient de­ve­nus une es­pèce phi­lo­so­phante, ils ne se po­se­raient pas long­temps la ques­tion de sa­voir s’il est lé­gi­time ou mo­ral de man­ger des pois­sons et des cal­mars : leur phy­sio­lo­gie le leur im­pose. Ainsi donc, tout élé­ment qui étaye le ca­rac­tère na­tu­rel­le­ment car­ni­vore de l’humanité de­vient un obs­tacle à la mo­rale végéta*ienne.

Pas­sons en re­vue les ar­gu­ments des uns et des autres.

Ana­to­mie comparée

Nous sommes des grands singes. Nous par­ta­geons avec les chim­pan­zés, les go­rilles ou les orang-outans la den­ti­tion, les pouces op­po­sables, la vi­sion bi­no­cu­laire, et un in­tes­tin net­te­ment plus long que les ani­maux car­ni­vores. Tout cet ap­pa­reillage est évi­dem­ment une adap­ta­tion à la vie dans les arbres et un ré­gime es­sen­tiel­le­ment fru­gi­vore. Donc nous sommes par­fai­te­ment adap­tés à un ré­gime frugivore.

Gorille attrapant une feuille par Eric Kilby, sur Flickr

L’absence de fortes ca­nines et la lon­gueur de l’intestin sont par­ti­cu­liè­re­ment ré­vé­la­trices. Nos mâ­choires ne sont pas faites pour tuer, et notre in­tes­tin est trop long pour di­gé­rer la viande sans as­si­mi­ler aussi cer­taines toxines is­sues d’une di­ges­tion trop pous­sée des pro­téines ani­males, et qu’il nous faut en­suite éli­mi­ner. De sur­croît, le gène de l’uricase ne s’exprime pas chez les hu­mains : la consom­ma­tion de nour­ri­ture car­née s’accompagne de taux éle­vés d’acide urique dans les tis­sus : même sans en ar­ri­ver à l’arthrose ou la goutte, on conçoit qu’une ex­po­si­tion per­ma­nente à un com­posé que nous ne sa­vons pas mé­ta­bo­li­ser ne doit pas être idéale pour la santé.

Le pro­pos est sans équi­voque : les hu­mains ne sont pas faits au dé­part pour être des car­ni­vores. Et j’en suis to­ta­le­ment convaincu.

Il reste à sa­voir si nous avons évo­lué suf­fi­sam­ment de­puis pour que nous ne puis­sions pas non plus nous consi­dé­rer comme ex­clu­si­ve­ment frugivores.

Une dif­fé­ren­cia­tion par la chasse et l’intelligence

Déjà les grands singes ne sont pas ex­clu­si­ve­ment fru­gi­vores. Les chim­pan­zés n’hésitent pas à agré­men­ter l’ordinaire d’un peu de chair fraîche s’il ar­rivent à mettre la main sur un jeune co­lobe roux égaré. Par ailleurs, ils passent sou­vent du temps à col­lec­ter des in­sectes, et quand il y a abon­dance de ter­mites, ils semblent les pré­fé­rer aux fruits. Ceci consti­tue un ap­port non-négligeable de pro­téines, et s’explique peut-être par l’origine in­sec­ti­vore pri­mor­diale des primates.

Chimpanzé par suneko, sur Flickr

Des mains pré­hen­siles, une vi­sion bi­no­cu­laire : voici des atouts de poids pour que nos an­cètres s’improvisent pré­da­teurs. Et l’espèce hu­maine au­rait ainsi évo­lué vers un om­ni­vo­risme op­por­tu­niste, aug­men­tant peu à peu la part d’apports car­nés (sans pour au­tant ja­mais at­teindre les ni­veaux d’aujourd’hui).

Quatre mil­lions d’années de pra­tique (même oc­ca­sion­nelle) de la chasse ont for­cé­ment laissé des traces dans notre phy­sio­lo­gie et notre ma­ta­bo­lisme. Cer­tains avancent même que l’intelligence hu­maine est un pro­duit de la chasse : le cer­veau est un gros consom­ma­teur éner­gé­tique, l’intestin aussi. En s’appuyant sur une nour­ri­ture plus as­si­mi­lable, au­to­ri­sant un rac­cour­ci­ce­ment l’intestin, l’évolution a pu fa­vo­ri­ser l’intelligence. Ceci en re­tour amé­lio­rait les ca­pa­ci­tés pré­da­trices de l’espèce. Si bien que nous avons abouti à ce cer­veau qui coûte pro­por­tion­nel­le­ment trois fois et demi plus de ca­lo­ries que ce­lui des chimpanzés.

Peinture de la grotte Chauvet

Un ré­gime to­ta­le­ment fru­gi­vore, avec une faible te­neur ca­lo­rique ne semble pas com­pa­tible avec la sin­gu­lière évo­lu­tion mé­ta­bo­lique liée aux be­soins d’un tel cer­veau. Ainsi, il semble bien que l’évolution nous a condam­nés à un ré­gime riche en calories.

Ques­tions subsidiaires

Mais ça ne me suf­fit pas, et j’ai en­core des questions :

  • pour­quoi trouvé-je une to­mate ou une pêche ap­pé­tis­santes et pas un foie cru en­core tiède et tout juste dé­ta­ché à coups de bi­face d’un ca­davre fumant ?
  • les cé­réales, les lé­gu­mi­neuses, les tu­ber­cules four­nissent aussi une abon­dance de ca­lo­ries. La viande est-elle la seule solution ?
  • S’il nous faut ab­so­lu­ment des pro­téines ani­males, peut-on se conten­ter de les trou­ver dans les pro­duits lai­tiers et les oeufs ?

L’instinct et la cuis­son. Ins­tinc­ti­ve­ment, la viande crue a ten­dance à nous dé­goû­ter. Est-ce seule­ment cultu­rel ? Ap­pa­rem­ment, c’est plus que ça : le feu a ac­com­pa­gné l’évolution des hu­mains de­puis au moins quelques cen­taines de mil­liers d’années. Sur ces du­rées cou­vrant plu­sieurs mil­liers de gé­né­ra­tions, la sé­lec­tion na­tu­relle a le temps de faire son oeuvre. Et donc nous nous se­rions adap­tés à la cui­sine. Ce qui ex­plique peut-être mon peu d’attrait pour la chair crue (que les Inuits semblent pour­tant mieux sup­por­ter que les big macs).

Adap­ta­tion tar­dive à l’agriculture. Par com­pa­rai­son, la ré­vo­lu­tion néo­li­thique est net­te­ment plus ré­cente. En dix mille ans, l’espèce n’a pas tel­le­ment le temps de mettre tout en place pour la ré­vo­lu­tion ali­men­taire qui a rem­placé l’essentiel de la viande et des cueillettes par du blé, du riz, du maïs, des ha­ri­cots. Les re­cherches en pa­léo­pa­tho­lo­gie semblent mon­trer que les hu­mains vi­vaient mieux au pa­léo­li­thique qu’après la ré­vo­lu­tion agri­cole du néo­li­thique. Certes, les ma­la­dies in­fec­tieuses sont la plaie des villes, et la mi­sère ali­men­taire des pay­sans a une ori­gine lar­ge­ment po­li­tique. Mais il est non moins cer­tain que la tran­si­tion d’un ré­gime de chasseur-cueilleur (pro­ba­ble­ment plus cueilleur que chas­seur), où de­puis plu­sieurs mil­lions d’années les glu­cides com­plexes ne consti­tuaient au plus qu’une frac­tion sai­son­nière de l’apport ali­men­taire, vers une ali­men­ta­tion où l’amidon re­pré­sente l’apport ca­lo­rique prin­ci­pal ne fut pro­ba­ble­ment pas ano­dine pour le mé­ta­bo­lisme et la santé.

Presque pas d’adaptation au lait. La consom­ma­tion de lait par des po­pu­la­tions d’éleveurs est en­core plus ré­cente (à peine 4000 ans). Seuls les Eu­ro­péens du Nord et quelques eth­nies d’Afrique de l’Est ont vu se dé­ve­lop­per les mo­di­fi­ca­tions gé­né­tiques (dif­fé­rentes entre les deux groupes) leur per­met­tant de to­lé­rer le lac­tose à l’âge adulte. Ceci cor­res­pond pro­ba­ble­ment aux po­pu­la­tions qui les pre­mières ont eu re­cours aux pro­duits lai­tiers, lais­sant le temps à la sé­lec­tion na­tu­relle de fa­vo­ri­ser les en­fants qui conser­vaient l’expression du gêne de l’enzyme lac­tase à l’âge adulte. Pour le reste de l’humanité, le lait n’est pas comestible.

Qu’en re­te­nir ?

Les pos­si­bi­li­tés ali­men­taires lé­guées à l’espèce hu­maine par son évo­lu­tion sont ex­trê­me­ment larges. Une mé­moire in­sec­ti­vore, une base fru­gi­vore, une évo­lu­tion car­ni­vore, une adap­ta­tion gra­ni­vore (au moins par­tielle), font des hu­mains des presque-omnivores. En nous lais­sant fi­na­le­ment un vaste choix dans notre ali­men­ta­tion, la Na­ture nous met de­vant nos res­pon­sa­bi­li­tés quant à ce que nous pouvons/devons man­ger, ce qui nous force à uti­li­ser le cer­veau dont elle nous a do­tés pour trou­ver une ré­ponse au di­lemme car­ni­vore.

Et c’est pour ça qu’il reste en­core quatre épi­sodes dans la série.

  1. Vie et mort à la ferme de Stuart et Ga­brielle — ce que ça fait de tuer un cochon
  2. Un peu de dié­té­tique de l’évolution — nous sommes faits pour man­ger des fruits ; et aussi de la viande
  3. La contra­dic­tion vé­gé­ta­rienne — nous n’avons de fro­mage que parce que d’autres mangent des veaux
  4. Per­ma­cul­ture, éle­vage, et em­preinte éco­lo­gique — peut-on éle­ver des ani­maux à em­preinte éco­lo­gique nulle ?
  5. Ca­suis­tique au­tour des no­tions de ‘bonne vie’ et ‘bonne’ mort — peut-on être un ‘bon’ es­cla­va­giste et un ‘bon’ meurtrier ?
  6. Conclu­sion : ve­gan ou bien … ? — peut-on res­ter mo­ra­le­ment et nu­tri­tion­nel­le­ment cohérent ?