Un manant, un arpent

une réforme agraire mondiale et utopique

A la grosse, il y a dans le monde entre 1.5 et 3.5 mil­liards d’hectares de terre culti­vable. Et on s’attend à ce qu’il y ait en­vi­ron 10 mil­liards d’hommes. Il y a donc ma­thé­ma­ti­que­ment en­vi­ron 1500 mètres car­rés de terre arable par per­sonne. Chiche.

Don­nons à chaque per­sonne un droit im­pres­crip­tible et in­ces­sible sur un ar­pent de terre arable d’une su­per­fi­cie de 1500m². [notes : cette su­per­fi­cie est pon­dé­rée par le po­ten­tiel du ter­roir ; les fo­rêts sont ex­clues de ce par­tage.] Charge à cha­cun de la culti­ver, de la louer, ou de la lais­ser en friche. Si l’agriculture in­ten­sive est si ef­fi­cace qu’on le dit, alors le plus ren­table pour cha­cun sera de lais­ser sa par­celle en fer­mage à un gros exploitant.

Si­non, on pourra tou­jours louer sa par­celle (contre des pa­niers de lé­gumes) à un pay­san en AMAP. Dans le cas le plus ex­trême, chaque fa­mille pourra se re­plier sur ses terres, et s’y nourrir.

Pour pro­té­ger les fo­rêts contre la tra­gé­die des biens com­muns, don­nons aussi à chaque fa­mille un bout de fo­rêt, avec in­ter­dic­tion d’y pra­ti­quer des coupes à blanc (sur­veillance par sa­tel­lite à la clé).

Il est pos­sible d’échanger, mais pas de vendre, ni de cu­mu­ler (donc d’acheter), ni de di­vi­ser. Lors d’une suc­ces­sion, une par­celle va à une seule per­sonne (ou re­tourne en friche s’il n’y a au­cun suc­ces­seur, na­tu­rel ou dé­si­gné). Ainsi, il n’est pas conseillé de faire plus de deux en­fants, puisque si l’aîné et le ca­det peuvent pré­tendre aux par­celles des pa­rents, le troi­sième en­fant de­vra soit vivre avec l’un d’eux, soit émi­grer pour al­ler co­lo­ni­ser un bout de désert.

En pro­té­geant les ma­nants de la cu­pi­dité des puis­sants, on évite de créer des co­hortes de sans-terre et on fait ces­ser l’exode ru­ral (les po­pu­la­tions ur­baines ne sont que des pay­sans sans-terre de nième gé­né­ra­tion qui ont perdu tout savoir-faire paysan).

En ma­té­ria­li­sant la fi­ni­tude des res­sources pla­né­taires au ni­veau d’une fa­mille, on or­ga­nise le mal­thu­sia­nisme, la dé­crois­sance, la so­briété à l’échelle fa­mi­liale et non pas à l’échelle des na­tions ou des classes. La po­pu­la­tion mon­diale ne pourra aug­men­ter qu’en pro­por­tion de l’augmentation réelle et du­rable de la pro­duc­ti­vité agricole.

Avec un ré­gime es­sen­tiel­le­ment vé­gé­ta­rien et un peu de savoir-faire per­ma­cul­tu­rel, cha­cun ne de­vrait pas consa­crer plus de quelques heures par jour à son lo­pin, ce qui lais­se­rait du temps pour une autre ac­ti­vité éco­no­mique. Ce ne se­rait donc pas un re­tour à une so­ciété pu­re­ment agraire.

Une autre consé­quence de la faible sur­face par fa­mille, c’est qu’on se re­trou­ve­rait avec des den­si­tés de po­pu­la­tion as­sez éle­vées pour sus­ci­ter la­dite ac­ti­vité éco­no­mique, mais as­sez faibles pour per­mettre la co­exis­tence des hommes et de la biodiversité.

On n’insiste ja­mais as­sez sur les mé­rites des ré­formes agraires du passé — quand elles ont été du­rables, p.ex. à Tai­wan, en Co­rée, au Ja­pon — pour ré­duire les in­jus­tices et sor­tir un pays de la mi­sère. Il est temps de trou­ver un moyen de rendre ces ré­formes agraires pé­rennes pour qu’on n’ait pas be­soin de re­com­men­cer tous les cin­quante ou cent ans.

(Bien en­tendu, cette pro­po­si­tion est par­fai­te­ment uto­pique et bour­rée de failles — vous pou­vez vous lâ­cher dans les commentaires…)