Rien en dur au jardin

Qui n'a jamais changé d'avis scelle la première pierre

Dans tous les livres tra­di­tion­nels sur le jar­din, dans la plu­part des cro­quis de pay­sa­gistes, on voit de jo­lis des­sins d’aménagement pay­sa­gers en dur : une ter­rasse ici, une al­lée dal­lée par là, un kiosque ailleurs, un mu­ret au­tour, par­fois une serre avec un sou­bas­se­ment maçonné…

La plu­part du temps, ces amé­na­ge­ments dé­fi­ni­tifs sont pla­ni­fiés avant même que le jar­di­nier soit vrai­ment fa­mi­lia­risé avec le lieu, gé­né­ra­le­ment dans la pre­mière phase de tra­vaux après l’acquisition. Au­tant je com­prends qu’il soit pos­sible d’estimer l’intérêt pay­sa­ger de tel ou tel agen­ce­ment sur une vi­sua­li­sa­tion 3D en images de syn­thèse, au­tant je doute qu’on puisse sur plans ac­qué­rir la com­pré­hen­sion in­time du lieu qui est in­dis­pen­sable pour une concep­tion per­ma­cul­tu­relle pertinente.

Re­gar­der (long­temps) avant de mo­di­fier (peu)

Les ou­vrages de per­ma­cul­ture re­com­mandent d’observer un lieu pen­dant une an­née com­plète avant de rien en­tre­prendre comme tra­vaux lourds. Une an­née, c’est peut-être suf­fi­sant pour un per­ma­cul­teur che­vronné qui en est à son troi­sième ou qua­trième pro­jet. Per­son­nel­le­ment, cela fait huit ans que je me fa­mi­lia­rise avec mon jar­din, et je ne suis tou­jours pas prêt à dé­mar­rer quoi que ce soit d’irréversible, de peur de de­voir tout dé­mo­lir si je chan­geais d’avis le len­de­main, ou plus pro­ba­ble­ment vivre avec quelque chose d’inadapté pen­dant de longues années.

J’en suis ar­rivé à m’imposer une règle d’or : rien en dur au jar­din (au­tant que faire se peut). Et pro­cé­der aux amé­na­ge­ments len­te­ment, par pe­tites touches, pour lais­ser le temps à ma vi­sion d’évoluer, à ma com­pré­hen­sion de s’affiner, et à la vie de s’installer.

Bien sûr, cette règle ad­met quelques dé­ro­ga­tions, au pre­mier rang des­quelles la plan­ta­tion d’arbres (qui sont presque des amé­na­ge­ments en dur). Mais pour bien faire, il fau­drait presque plan­ter des arbres par­tout, et éclair­cir à me­sure qu’on com­prend mieux le lieu, l’articulation des zones, et qu’on voit quels arbres se plaisent et quels arbres peinent.

Concep­tion glo­bale, in­cré­men­tale et réversible

Je crois que le concep­tion per­ma­cul­tu­relle doit non seule­ment être glo­bale, mais aussi être in­cré­men­tale et ré­ver­sible. In­cré­men­tale parce qu’on n’a pas tous les moyens de tout faire en une fois, ni les moyens de sa­voir dès le dé­part tout ce qu’on fera ni toutes les bonnes idées qu’on aura plus tard. Et ré­ver­sible parce que l’erreur est hu­maine. Pour être vrai­ment glo­bale, la concep­tion doit ainsi te­nir compte de cette pro­gres­sion in­cré­men­tale et du be­soin de ré­ver­si­bi­lité et les in­té­grer dans la concep­tion, au­tant que possible.

D’ailleurs, c’est ce qui me convainc d’éviter le re­cours aux en­gins, mais c’est une autre histoire.