l’arpent nourricier

permaculture et simplicité volontaire en aveyron et ailleurs

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16
juin

Reverdir le désert

L'expérience de Geoff Lawton sur les bords de la Mer Morte

J’étais tombé sur cette vidéo quand j’ai commencé à me renseigner sur la permaculture. Comme l’histoire de l’expérience cubaine, elle contient beaucoup d’espoir. On y voit Geoff Lawton, australien et disciple de Mollison, qui décrit une expérience époustouflante sur un morceau de désert salé en Jordanie au bord de la Mer Morte. On peut dire ce qu’on veut sur le caractère théorique des enseignements de permaculture, voilà un cas applicatif réel particulièrement bluffant. Pour un peu, ce gars ramènerait l’eau et la forêt sur Mars…

Comme je n’ai pas de talents pour un vrai doublage, je vous laisse voir les cinq minutes de vidéo en version originale, et je vous mets ci-dessous ma transcription traduite, en guise de sous-titres différés. Attention, ça vaut le détour.

Le film Greening the Desert (5′21)


La transcription française

Donc nous sommes allés voir et nous nous sommes écriés ‘Oh non, c’est le bout de la Terre, on ne peut pas faire plus dur”. C’est hyper-aride. Ce sont 5 hectares de paysage quasiment plat et complètement salé, 400 mètres en-dessous du niveau de la mer, le point le plus bas de la Terre, à deux kilomètres de la Mer Morte, à peu près à deux kilomètres de l’endroit où Jésus a été baptisé. Il n’y a pratiquement pas de précipitations, des températures qui dépassent 50°C au mois d’août. Tout le monde cultive sous plastique, tout le monde traite traite traite, tout le monde met des engrais chimiques. C’est surpâturé par des chèvres, comme des asticots rongeant la chair des os du paysage, littéralement comme des asticots géants qui mangent la terre jusqu’à disparition complète.

Donc nous avons conçu un système qui récolterait la moindre goutte d’eau qui tomberait dessus : sur 5 hectares, il y a [ainsi] un kilomètre et demi de noues* [ndt : traduction de 'swale'] (fossé évasé et peu profond de récupération des eaux pluviales le long des courbes de niveau), et quand c’est plein, un million de litres d’eau s’infiltrent dans le sous-sol ; et ça se re-remplit plusieurs fois par hiver. Ensuite, nous avons lourdement paillé ces talus avec des déchets verts de cultures biologiques voisines - on en a mis une épaisseur de presque cinquante centimètres. Donc on a récupéré ça, et on a paillé nos talus, qui font environ deux mètres de large et cinquante centimètres de profondeur au fond du fossé, puis on a mis une irrigation au goutte-à-goutte sous le paillage, et du côté amont de la tranchée de récupération, on a planté des espèces pionnières d’arbres du désert très vigoureux, pour fixer l’azote, qui font de l’ombre, réduisent l’évaporation par le vent, structurent le sol pour nous et libèrent de l’azote. Et du côté aval de la tranchée, nous avons mis des arbres fruitiers, principalement des palmiers-dattiers pour constituer l’étage supérieur à terme. Et ensuite des figuiers, des grenadiers, goyaviers, mûriers, et maintenant des agrumes.

En l’espace de quatre mois, nos figuiers ont atteint un mètre de hauteur et portaient des figues, ce qui est impossible.

Nous avons accueilli des stagiaires, hommes et femmes de la région, et nous avons recruté un traducteur pour le projet, avec un diplôme d’agriculture de l’université de Jordanie. Et il est retourné voir ses collègues au département d’agriculture et leur a dit : “Vous aviez dit qu’il n’était pas possible de faire pousser des figues, et nous avons des figuiers qui poussent et donnent des figues. Vous devriez venir et tester la terre parce quoi que vous en dites, soit nous arrivons à faire pousser des arbres dans un sol salin où ils ne devraient pas pousser, soit nous avons désalinisé le sol. Et nous aimerions savoir ce que nous avons fait.” Ils sont venus, et les niveaux de salinité étaient en train de chuter. Alors ils ont commencé à s’intéresser, parce que les taux de sels diminuaient aux abords des tranchées. Ils ont dit “vous avez dû le lessiver”.

Effectivement, traditionnellement, on amène une énorme quantité d’eau et on lessive le sel vers le sous-sol, ce qui contribue simplement à le rendre de plus en plus salé. En fin de compte, vous pouvez saliniser jusqu’à vingt mètres de profondeur en procédant comme ça. Et ça pourra mettre mille ans à se rétablir. Mais nous n’avions utilisé qu’un cinquième de cette quantité d’eau. Cette eau dont ils pensaient que nous l’avions utilisée pour lessiver tout [ce sel], nous en avions utilisé un cinquième ! Ca les a vraiment interpellé. Quand ils ont réalisé combien d’eau nous n’avions pas utilisé. Avec les volumes d’irrigation qu’on utilise généralement dans cette région, nous aurions pu faire 25 hectares.

Au début, les gens nous riaient au nez parce que nous n’avions pas traçé des lignes droites - nous suivions les courbes de niveau avec nos tranchées. Ils pensaient “vous avez des bulldozers, vous pouvez aplanir et rectifier le désert”. Nous avons dit que nous suivions les courbes de niveau pour avoir des tranchées plus longues et pour récolter l’eau passivement. Et quand nous avons planté plus d’arbres non-fruitiers que d’arbres fruitiers. Alors ils se sont encore moqués de nous. Ils ont dit “vous plantez plus de choses improductives que de choses productives. Quel intérêt ?” Dans un sol où rien ne pousse de toute façon. Et puis on a couvert l’intérieur de nos tranchées avec une énorme quantité de paillage, alors qu’eux ratissent tous leurs déchets verts et les brûlent, comme dans la plupart des agricultures traditionnelles.

Au milieu de l’hiver, nous avons reçu un courriel assez drôle, qui disait “Nous avons un problème. Il y a des champignons qui poussent dans les talus.” En fait, il disaient ‘fungus’, mais quand nous avons vu une photo, c’étiat bien des champignons : ils n’avaient jamais vu de champignons - de mémoire d’homme, il n’y avait jamais eu tant d’humidité dans la terre. Et quand on écarte le paillage, il y a tous ces petits animaux, tous ces petits insectes qui rendent le sol vivant. Et le mycélium qui est sous le paillage excrète une substance cireuse qui repousse le sel. Et la décomposition emprisonne le sel ; le sel est toujours là, mais il devient inerte et insoluble.

Donc nous pourrions reverdir le Moyent-Orient. Nous pourrions reverdir n’importe quel désert. Et nous pourrions le désaliniser dans le même temps. Si on peut le faire sur ce minuscule morceau de cinq hectares de désert plat sous le niveau de la mer, alors si vous nous donnez une parcelle avec un captage, ou un oued, ou un canyon, ou n’importe quel thalweg d’érosion, nous pouvons le régénérer. Complètement.

On peut régler tous les problèmes du monde dans un jardin. Les problèmes de pollution, et tous vos besoins d’approvisionnement dans un jardin. La plupart des gens ne le savent pas, et ça les rend très inquiets.

(*) Merci à Nicollas et FLAMANT pour la traduction de ce concept un peu nouveau.

Epilogue

En parcourant rapidement son site et sa bio, il semble que Geoff Lawton soit un champion du bulldozer et de l’acacia - le bulldozer pour retenir l’eau (indispensable pour des climats semi-arides comme l’Australie) et l’acacia pour fournir les nitrates et doper l’aggradation.

Je vais m’en inspirer, et voir dans quelle mesure l’ajout d’arbres et buissons légumineux à ma haie lui permettra de pousser plus vite. Par contre, j’aimerais savoir si on peut faire l’équivalent de ses ’swales’ sans bulldozer. Evidemment, dans ma région où l’eau abonde, il suffit de planter une haie le lond des courbes de niveau pour reproduire le phénomène, puisque la haie réussira à pousser, puis ensuite à faire barrière au ruissellement et à favoriser l’infiltration. Mais dans les régions semi-arides, par exemple en Provence où j’ai passé pas mal d’étés, il faudrait réfléchir à une alternative au tractopelle, quitte à échanger la dépense d’énergie contre du temps, mais pour l’instant, je suis sec…

Liens externes

La transcription en VO
Le film en flash pour le voir en plein écran.
Le site de Geoff Lawton
Détails sur le projet jordanien (en anglais)
La succession pour la régénération des sols (en anglais)

Ecrit par kristen, classé dans ressources. 8 commentaires.

8 commentaires

1  Imago

C’est vrai que ce film est bluffant, bonne idée d’en faire une transcription.
Je pense qu’on peut faire des swales à la pelle, mais c’est plus lent :-D
Un autre adepte du bulldozer est Sepp Holzer en Autriche.
Rob Hopkins vient d’écrire un article là-dessus: http://transitionculture.org/2008/06/16/why-i-love-diggers/

Je pense que c’est pas mal d’utiliser les outils qui ont enlaidi la terre pour la réparer, mais de l’autre côté il faut être prudent, ces puissants outils nous donnent un sentiment de puissance et nous permettent de mettre immédiatement en pratique nos mauvaises idées avec des fois des effets irrévocables.

Ecrit le 17 juin 2008 à 7:59

2  kristen

Rien n’est jamais tout bon ou tout mauvais. On peut se faire très mal avec un couteau, mais on serait bien désemparé pour cuisiner sans.

Personnellement, je n’aime pas trop ces gros engins, mais je conçois qu’une après-midi de terrassement pour amorcer des siècles de régénération, ça vaut la peine. D’ailleurs, si c’est fait pour avoir des conséquences ultra-bénéfiques sur le très long terme, ça resterait peut-être rentable de creuser à la pioche. Avec quelques potes, des worksongs et un bon casse-croûte…

Ecrit le 17 juin 2008 à 9:33

3  FLAMANT

Bravo à l’arpent nourricier pour ce travail de patience et de conviction.

Il y a 33 ans j’ai eu la chance d’avoir pour maitre de stage, l’ingénieur agronome Michel Boulay qui après avoir fait pousser et fleurir un coin de désert à Hassi Messaoud en Algérie autour d’une base vie des ouvriers du gaz et du pétrole, à réussi à planter dans des sols tout aussi sableux et salés toutes sortes de plantations au cœur même de la zone industrielle du Havre, Seine Maritime, France, dans les années 80.
Il avait pris le temps de venir en parler aux futurs bacheliers. Je lui dois une bonne part de ma vocation d’ingénieur paysagiste.
Pour lui rendre hommage je cite cette page:
http://fr.wikipedia.org/wiki/Hassi_Messaoud

“Maison-Verte, village modèle, possède son jardin public, sa piscine, sa salle de spectacle, ses cafés, son bureau de poste, son kiosque à journaux.
Des arbustes, des lauriers-roses, des fleurs, des palmiers, des eucalyptus. Pour la première fois, le vieux mythe du désert fertile devient réalité. Dans quelques années, on y cultivera même de l’avoine! Triomphe de la technique expérimentée par des savants français que reprendront, dans le Néguev, les Israéliens eux-mêmes.

Ecrit le 25 juin 2008 à 10:44

4  FLAMANT

http://www.ci.sandy.or.us/index.asp?Type=B_BASIC&SEC=%7BA9D3CDDE-3BA0-42DE-BE30-4E321A155AA8%7D&DE=%7B3967DD29-7F4F-48C3-84C7-BCFAB36EA818%7D

à propos de swales:
la toile propose de nombreuses images “en anglais”
le terme français adopté est “NOUE”
C’est une sorte de fossé peu profond à bords très évasés. Son usage est fortement recommandé dans les lotissements en remplacement d’un couteux réseau de collecte des eaux de pluies, même si l’emprise nécessaire est assez importante.
Dans mes projets, j’intègre cette technique facile à réaliser avec une mini-pelle hydraulique.

à propos de sol salé:
Michel Boulay utilisait pour controler le degrés de salinité des sols le lessivage/submerssion de parcelles strictement horizontales et planes. Le moindre monticule se retrouve gorgé de sel car la capilarité (effet de mèche) et l’évaporation sont intense.
Paradoxalement, il est aussi possible de dessaler un sol saturé par un apport abondant d’eau salée!

Les noues contribuent, je pense, à collecter le surplus de sel. Les bords abondamment garnis de mulch, sont préservés de l’effet de mèche.
Je ne connaissais pas l’efficacité des champigons pour piéger le sel.

Ecrit le 25 juin 2008 à 11:12

5  Nicollas

Pour la traduction de swale, apparemment ça serait une “noue” : http://www.onpeutlefaire.com/forum/index.php?showtopic=3627&st=0&#entry130224

http://www.grandtoulouse.org/admin/upload/document/476-Fichetechnique_7_+_schema.pdf

Le concept de la noue est récent, on peut l’apparenter à un fossé large et peu profond et dont
les rives sont en pente douce. Les pentes des talus sont souvent inférieures à 30% du fait de la faible
hauteur d’eau, mais plus généralement inférieures à 20-25%. L’ouvrage assimilé à un léger modelage
du terrain est totalement intégré à l’aménagement (on ne pourra remarquer qu’un léger décaissé).

Ecrit le 25 juin 2008 à 12:09

6  kristen

FLAMANT, Nicollas, merci pour ces détails. Je vais modifier l’article en conséquence.

Ecrit le 27 juin 2008 à 3:42

7  l’arpent nourricier » La malédiction néolithique du labour

[...] qu’une maigre couverture herbacée : bovins, ovins, puis caprins, dernière étape avant le désert. L’agriculture, encensée dans nos livres d’Histoire comme le point de départ de la [...]

Ecrit le 26 septembre 2009 à 11:01

8  l’arpent nourricier » Re : reverdir le désert

[...] le courage de retourner sur le site jordanien où avait été ‘tournée’ la séquence Reverdir le Désert (Greening the Desert). Pour ceux qui n’ont pas suivi les épisodes précédents : Geoff a [...]

Ecrit le 2 février 2010 à 10:34

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