Reverdir le désert

L'expérience de Geoff Lawton sur les bords de la Mer Morte

J’étais tombé sur cette vi­déo quand j’ai com­mencé à me ren­sei­gner sur la per­ma­cul­ture. Comme l’histoire de l’ex­pé­rience cu­baine, elle contient beau­coup d’espoir. On y voit Geoff Law­ton, aus­tra­lien et dis­ciple de Mol­li­son, qui dé­crit une ex­pé­rience épous­tou­flante sur un mor­ceau de dé­sert salé en Jor­da­nie au bord de la Mer Morte. On peut dire ce qu’on veut sur le ca­rac­tère théo­rique des en­sei­gne­ments de per­ma­cul­ture, voilà un cas ap­pli­ca­tif réel par­ti­cu­liè­re­ment bluf­fant. Pour un peu, ce gars ra­mè­ne­rait l’eau et la fo­rêt sur Mars…

Comme je n’ai pas de ta­lents pour un vrai dou­blage, je vous laisse voir les cinq mi­nutes de vi­déo en ver­sion ori­gi­nale, et je vous mets ci-dessous ma trans­crip­tion tra­duite, en guise de sous-titres dif­fé­rés. At­ten­tion, ça vaut le détour.

Le film Gree­ning the De­sert (5’21)

La trans­crip­tion française

Donc nous sommes al­lés voir et nous nous sommes écriés ‘Oh non, c’est le bout de la Terre, on ne peut pas faire plus dur”. C’est hyper-aride. Ce sont 5 hec­tares de pay­sage qua­si­ment plat et com­plè­te­ment salé, 400 mètres en-dessous du ni­veau de la mer, le point le plus bas de la Terre, à deux ki­lo­mètres de la Mer Morte, à peu près à deux ki­lo­mètres de l’endroit où Jé­sus a été bap­tisé. Il n’y a pra­ti­que­ment pas de pré­ci­pi­ta­tions, des tem­pé­ra­tures qui dé­passent 50°C au mois d’août. Tout le monde cultive sous plas­tique, tout le monde traite traite traite, tout le monde met des en­grais chi­miques. C’est sur­pâ­turé par des chèvres, comme des as­ti­cots ron­geant la chair des os du pay­sage, lit­té­ra­le­ment comme des as­ti­cots géants qui mangent la terre jusqu’à dis­pa­ri­tion complète.

Donc nous avons conçu un sys­tème qui ré­col­te­rait la moindre goutte d’eau qui tom­be­rait des­sus : sur 5 hec­tares, il y a [ainsi] un ki­lo­mètre et demi de noues* [ndt : tra­duc­tion de ‘swale’] (fossé évasé et peu pro­fond de ré­cu­pé­ra­tion des eaux plu­viales le long des courbes de ni­veau), et quand c’est plein, un mil­lion de litres d’eau s’infiltrent dans le sous-sol ; et ça se re-remplit plu­sieurs fois par hi­ver. En­suite, nous avons lour­de­ment paillé ces ta­lus avec des dé­chets verts de cultures bio­lo­giques voi­sines — on en a mis une épais­seur de presque cin­quante cen­ti­mètres. Donc on a ré­cu­péré ça, et on a paillé nos ta­lus, qui font en­vi­ron deux mètres de large et cin­quante cen­ti­mètres de pro­fon­deur au fond du fossé, puis on a mis une ir­ri­ga­tion au goutte-à-goutte sous le paillage, et du côté amont de la tran­chée de ré­cu­pé­ra­tion, on a planté des es­pèces pion­nières d’arbres du dé­sert très vi­gou­reux, pour fixer l’azote, qui font de l’ombre, ré­duisent l’évaporation par le vent, struc­turent le sol pour nous et li­bèrent de l’azote. Et du côté aval de la tran­chée, nous avons mis des arbres frui­tiers, prin­ci­pa­le­ment des palmiers-dattiers pour consti­tuer l’étage su­pé­rieur à terme. Et en­suite des fi­guiers, des gre­na­diers, goya­viers, mû­riers, et main­te­nant des agrumes.

En l’espace de quatre mois, nos fi­guiers ont at­teint un mètre de hau­teur et por­taient des figues, ce qui est impossible.

Nous avons ac­cueilli des sta­giaires, hommes et femmes de la ré­gion, et nous avons re­cruté un tra­duc­teur pour le pro­jet, avec un di­plôme d’agriculture de l’université de Jor­da­nie. Et il est re­tourné voir ses col­lègues au dé­par­te­ment d’agriculture et leur a dit : “Vous aviez dit qu’il n’était pas pos­sible de faire pous­ser des figues, et nous avons des fi­guiers qui poussent et donnent des figues. Vous de­vriez ve­nir et tes­ter la terre parce quoi que vous en dites, soit nous ar­ri­vons à faire pous­ser des arbres dans un sol sa­lin où ils ne de­vraient pas pous­ser, soit nous avons désa­li­nisé le sol. Et nous ai­me­rions sa­voir ce que nous avons fait.” Ils sont ve­nus, et les ni­veaux de sa­li­nité étaient en train de chu­ter. Alors ils ont com­mencé à s’intéresser, parce que les taux de sels di­mi­nuaient aux abords des tran­chées. Ils ont dit “vous avez dû le lessiver”.

Ef­fec­ti­ve­ment, tra­di­tion­nel­le­ment, on amène une énorme quan­tité d’eau et on les­sive le sel vers le sous-sol, ce qui contri­bue sim­ple­ment à le rendre de plus en plus salé. En fin de compte, vous pou­vez sa­li­ni­ser jusqu’à vingt mètres de pro­fon­deur en pro­cé­dant comme ça. Et ça pourra mettre mille ans à se ré­ta­blir. Mais nous n’avions uti­lisé qu’un cin­quième de cette quan­tité d’eau. Cette eau dont ils pen­saient que nous l’avions uti­li­sée pour les­si­ver tout [ce sel], nous en avions uti­lisé un cin­quième ! Ca les a vrai­ment in­ter­pellé. Quand ils ont réa­lisé com­bien d’eau nous n’avions pas uti­lisé. Avec les vo­lumes d’irrigation qu’on uti­lise gé­né­ra­le­ment dans cette ré­gion, nous au­rions pu faire 25 hectares.

Au dé­but, les gens nous riaient au nez parce que nous n’avions pas traçé des lignes droites — nous sui­vions les courbes de ni­veau avec nos tran­chées. Ils pen­saient “vous avez des bull­do­zers, vous pou­vez apla­nir et rec­ti­fier le dé­sert”. Nous avons dit que nous sui­vions les courbes de ni­veau pour avoir des tran­chées plus longues et pour ré­col­ter l’eau pas­si­ve­ment. Et quand nous avons planté plus d’arbres non-fruitiers que d’arbres frui­tiers. Alors ils se sont en­core mo­qués de nous. Ils ont dit “vous plan­tez plus de choses im­pro­duc­tives que de choses pro­duc­tives. Quel in­té­rêt ?” Dans un sol où rien ne pousse de toute fa­çon. Et puis on a cou­vert l’intérieur de nos tran­chées avec une énorme quan­tité de paillage, alors qu’eux ra­tissent tous leurs dé­chets verts et les brûlent, comme dans la plu­part des agri­cul­tures traditionnelles.

Au mi­lieu de l’hiver, nous avons reçu un cour­riel as­sez drôle, qui di­sait “Nous avons un pro­blème. Il y a des cham­pi­gnons qui poussent dans les ta­lus.” En fait, il di­saient ‘fun­gus’, mais quand nous avons vu une photo, c’étiat bien des cham­pi­gnons : ils n’avaient ja­mais vu de cham­pi­gnons — de mé­moire d’homme, il n’y avait ja­mais eu tant d’humidité dans la terre. Et quand on écarte le paillage, il y a tous ces pe­tits ani­maux, tous ces pe­tits in­sectes qui rendent le sol vi­vant. Et le my­cé­lium qui est sous le paillage ex­crète une sub­stance ci­reuse qui re­pousse le sel. Et la dé­com­po­si­tion em­pri­sonne le sel ; le sel est tou­jours là, mais il de­vient inerte et insoluble.

Donc nous pour­rions re­ver­dir le Moyent-Orient. Nous pour­rions re­ver­dir n’importe quel dé­sert. Et nous pour­rions le désa­li­ni­ser dans le même temps. Si on peut le faire sur ce mi­nus­cule mor­ceau de cinq hec­tares de dé­sert plat sous le ni­veau de la mer, alors si vous nous don­nez une par­celle avec un cap­tage, ou un oued, ou un ca­nyon, ou n’importe quel thal­weg d’érosion, nous pou­vons le ré­gé­né­rer. Complètement.

On peut ré­gler tous les pro­blèmes du monde dans un jar­din. Les pro­blèmes de pol­lu­tion, et tous vos be­soins d’approvisionnement dans un jar­din. La plu­part des gens ne le savent pas, et ça les rend très inquiets.

(*) Merci à Ni­col­las et FLAMANT pour la tra­duc­tion de ce concept un peu nouveau.

Epi­logue

En par­cou­rant ra­pi­de­ment son site et sa bio, il semble que Geoff Law­ton soit un cham­pion du bull­do­zer et de l’acacia — le bull­do­zer pour re­te­nir l’eau (in­dis­pen­sable pour des cli­mats semi-arides comme l’Australie) et l’acacia pour four­nir les ni­trates et do­per l’aggradation.

Je vais m’en ins­pi­rer, et voir dans quelle me­sure l’ajout d’arbres et buis­sons lé­gu­mi­neux à ma haie lui per­met­tra de pous­ser plus vite. Par contre, j’aimerais sa­voir si on peut faire l’équivalent de ses ‘swales’ sans bull­do­zer. Evi­dem­ment, dans ma ré­gion où l’eau abonde, il suf­fit de plan­ter une haie le lond des courbes de ni­veau pour re­pro­duire le phé­no­mène, puisque la haie réus­sira à pous­ser, puis en­suite à faire bar­rière au ruis­sel­le­ment et à fa­vo­ri­ser l’infiltration. Mais dans les ré­gions semi-arides, par exemple en Pro­vence où j’ai passé pas mal d’étés, il fau­drait ré­flé­chir à une al­ter­na­tive au trac­to­pelle, quitte à échan­ger la dé­pense d’énergie contre du temps, mais pour l’instant, je suis sec…

Liens ex­ternes

La trans­crip­tion en VO
Le film en flash pour le voir en plein écran.
Le site de Geoff Law­ton
Dé­tails sur le pro­jet jor­da­nien (en an­glais)
La suc­ces­sion pour la ré­gé­né­ra­tion des sols (en anglais)