Ressuyer ?

Une terre argileuse vivante n'est pas boueuse

L’année der­nière, à peu près à l’époque où je creu­sais ma noue (que je vais do­ré­na­vant ap­pe­ler bais­sière, sous la pres­sion des lexi­co­graphes per­ma­coles in­for­mels dont je fais par­tie), je dis­cu­tai avec une voi­sine qui dé­clara au dé­tour de la conver­sa­tion qu’il n’était pas ques­tion de tra­vailler la terre en hi­ver et qu’elle at­ten­dait mars pour pré­pa­rer son jar­din. Je ne lui ai pas de­mandé pour­quoi, mais j’ai relu de­puis qu’il est ef­fec­ti­ve­ment dé­con­seillé de la­bou­rer ou bê­cher la terre quand elle est mouillée. Elle fait des pa­quets de boue, elle colle aux ou­tils et aux se­melles, elle se tasse, et le bê­chage fait plus de mal que de bien. Il faut at­tendre que la terre ait “res­suyé”.

En gros, ça veut dire qu’elle ne doit pas être sa­tu­rée en eau : il ne doit pas y avoir plus d’eau dans la terre que ce qu’elle contient na­tu­rel­le­ment par ca­pil­la­rité. Pour­tant, je n’avais ja­mais fait par­ti­cu­liè­re­ment at­ten­tion, je n’avais ja­mais at­tendu, et pour pro­fi­ter de la sai­son où le ta­pis her­beux est le moins co­riace, j’avais sou­vent tra­vaillé ma terre en hi­ver. Et je n’avais ja­mais subi de désa­gré­ments, bien qu’elle soit pas mal argileuse.

En fait, en y re­gar­dant de plus près, c’est ma terre de pro­fon­deur qui est ar­gi­leuse, en des­sous de 20 à 30 cm. Mais la terre de sur­face est noire et aé­rée, avec une struc­ture gru­me­leuse et des ga­le­ries de vers par­tout. Même après un long épi­sode de pré­ci­pi­ta­tions, il n’y a pas de flaques, l’eau s’infiltre et se draine na­tu­rel­le­ment puisque le ter­rain est en pente douce. Et j’ai com­pris qu’il suf­fi­sait de s’abstenir de bê­cher quand il pleut à verse — ce que je fais na­tu­rel­le­ment — pour ne ja­mais avoir af­faire à de la boue.

Der­nière illus­tra­tion en date : la ré­no­va­tion d’une butte double-bêchée à la gre­li­nette le len­de­main d’un jour de forte pluie le mois der­nier. Rien ne col­lait sur la gre­li­nette, ni sur le râ­teau, ni sur le croc. Les mottes étaient gru­me­leuses et aé­rées. La terre au­rait peut-être été un peu trop hu­mide pour une bêche ou pour mar­cher des­sus, mais c’était im­pec­cable pour des ou­tils à dents.

Mo­ra­lité : j’ai hé­rité d’une terre ex­cep­tion­nelle, pas d’un carré de po­ta­ger mo­to­culté an­nuel­le­ment et par consé­quent boueux à la pre­mière pluie. Elle avait servi de prai­rie sans avoir été re­tour­née pen­dant au moins qua­rante ans. Je me sens main­te­nant in­vesti du de­voir de la pré­ser­ver, donc d’éviter de la dé­ran­ger, même si sa tex­ture semble m’y in­vi­ter (re­lire la fable de la poule aux oeufs d’or)…