Récession temporaire ou bien la fin de la croissance ?

Traduction d'un essai de Richard Heinberg

palm jumeirah dubai by bok bok on flickr

Avant-propos

Cet es­sai re­mar­quable, pu­blié par Ri­chard Hein­berg, est en quelque sorte une ver­sion (très) longue et très bien ar­gu­men­tée de mon ar­ticle La mouche contre la vitre.

J’avais contacté Ri­chard Hein­berg quand son ar­ticle était sorti sur TheOil­Drum pour lui de­man­der si je pou­vais en faire une tra­duc­tion. Il m’a alors ré­pondu que le tra­duc­teur de son livre “La fête est fi­nie”, Hervé Du­val, était déjà sur le pont. Hervé Du­val a pu­blié sa tra­duc­tion en oc­tobre. Je la re­pro­duis ici in ex­tenso, avec une pe­tite cor­rec­tion tou­te­fois : Ri­chard Hein­berg cite dans son ar­ticle Ber­nanke (le pa­tron de la Ré­serve Fé­dé­rale), sans don­ner son pré­nom, tan­dis que la tra­duc­tion pré­cise la liste com­plète de ses pré­noms juifs. Je ne peux pas croire que ce soit in­no­cent, quand on sait que cette tra­duc­tion a été pu­bliée par le sul­fu­reux Ré­seau Vol­taire.

(Et comme le monde n’est ja­mais simple, je vous pré­viens à toutes fins utiles qu’il y a quelques zones d’ombre dans le passé de Ri­chard Hein­berg aussi — j’y re­vien­drai. Ce qui n’enlève rien à ce qu’il dit ici, ni à la qua­lité de ses ou­vrages sur le pic pétrolier.)

Sans plus gloser …

Tem­po­rary Re­ces­sion or the End of Growth?

Tout le monde s’accorde sur ce fait : notre éco­no­mie est mal en point. Les symp­tômes in­évi­tables com­prennent un dé­clin des dé­penses et de la confiance des consom­ma­teurs, ainsi qu’un re­pli des échanges com­mer­ciaux mon­diaux et du cré­dit dis­po­nible. Ajou­tez à cela un ef­fon­dre­ment des va­leurs im­mo­bi­lières, un car­nage dans les in­dus­tries au­to­mo­biles et le trans­port aé­rien, et vous ob­te­nez ef­fec­ti­ve­ment un ta­bleau très sombre.

Mais pour­quoi l’économie amé­ri­caine et, dans une pers­pec­tive plus large, l’économie mon­diale flanchent-elles toutes les deux ? Du côté des mé­dias do­mi­nants, des di­ri­geants mon­diaux et des éco­no­mistes en chef amé­ri­cains (Geith­ner, le se­cré­taire au Tré­sor et Ber­nanke, le di­rec­teur de la Ré­serve Fé­dé­rale) on ob­serve une quasi-unanimité d’opinion : ces ré­cents troubles s’expliqueraient prin­ci­pa­le­ment par la com­bi­nai­son de mau­vais prêts im­mo­bi­liers et d’une rè­gle­men­ta­tion in­suf­fi­sante des pro­duits dé­ri­vés de la finance.

Voilà pour le diag­nos­tic conven­tion­nel. S’il est cor­rect, alors le trai­te­ment de notre ma­la­die éco­no­mique de­vrait lo­gi­que­ment in­clure, d’une part, d’importantes sommes consa­crées au ren­floue­ment des ins­ti­tu­tions fi­nan­cières, des banques de prêt im­mo­bi­lier et des construc­teurs au­to­mo­biles en dé­route ; d’autre part, une meilleure rè­gle­men­ta­tion des pro­duits dé­ri­vés fi­nan­ciers et des mar­chés à terme ; et en­fin des pro­grammes de re­lance des­ti­nés à re­vi­go­rer les dé­penses de consommation.

Mais si ce diag­nos­tic était er­roné ? La mé­ta­phore ne né­ces­site guère d’explications : nous sa­vons tous quelles tra­gé­dies peuvent ré­sul­ter d’une er­reur d’appréciation des symp­tômes de la part d’un mé­de­cin et de la confu­sion par celui-ci de plu­sieurs maladies.

Un phé­no­mène sem­blable s’observe dans le cas de notre af­fec­tion éco­no­mique na­tio­nale et mon­diale. Si nous ne com­pre­nons pas pour­quoi le mé­ta­bo­lisme in­dus­triel et fi­nan­cier du monde souffre, il est peu pro­bable que nous puis­sions ap­pli­quer le bon re­mède et nous ris­quons, au bout du compte, d’aggraver la si­tua­tion bien au-delà de ce qu’il en se­rait autrement.

N’en dou­tons pas : le diag­nos­tic conven­tion­nel est cer­tai­ne­ment en par­tie per­ti­nent. La re­la­tion cau­sale entre les prêts à risque et les crises de Fan­nie Mae, Fred­die Mac et Leh­man Bro­thers a été lar­ge­ment exa­mi­née et ne fait plus guère de mys­tère. Clai­re­ment, au cours des quelques an­nées pas­sées, les bulles spé­cu­la­tives dans les sec­teurs im­mo­bi­lier et fi­nan­cier furent gon­flées à une échelle co­los­sale, de sorte que leur écla­te­ment était in­évi­table. Il semble dif­fi­cile de contre­dire le point de vue du Pre­mier mi­nistre aus­tra­lien Ke­vin Rudd, dans sa tri­bune pu­bliée par le Syd­ney Mor­ning He­rald : « Les ra­cines de la crise s’enfoncent dans la dé­cen­nie d’excès l’ayant pré­cé­dée. Au cours de celle-ci, le monde a connu un boom ex­tra­or­di­naire[…]Ce­pen­dant, comme nous l’apprîmes ul­té­rieu­re­ment, le boom glo­bal re­po­sait en grande par­tie[…]sur un châ­teau de cartes. Pre­miè­re­ment, dans de nom­breux pays oc­ci­den­taux le boom a été érigé sur une mon­tagne de dette entre les mains des consom­ma­teurs, des en­tre­prises et de cer­tains gou­ver­ne­ments. Comme l’explique le ma­gnat de la fi­nance George So­ros : “Pen­dant 25 ans [l’occident] a consommé da­van­tage qu’il n’a pro­duit… nous avons vécu au-dessus de nos moyens.” »  .

Néan­moins, afin de sai­sir plei­ne­ment les ori­gines de l’effondrement éco­no­mique mon­dial en cours, notre re­gard doit-il s’arrêter là ?

On peut ar­guer que les tra­giques évé­ne­ments liés à l’immobilier, aux mar­chés de pro­duits dé­ri­vés fi­nan­ciers, à l’industrie au­to­mo­bile et au trans­port aé­rien ne sont sim­ple­ment eux-mêmes que des symp­tômes d’un dys­fonc­tion­ne­ment sys­té­mique en­core plus pro­fond si­gni­fiant la fin de la crois­sance éco­no­mique telle que nous l’avons connue.

En bref, je pro­pose là un diag­nos­tic al­ter­na­tif. Cette ex­pli­ca­tion de la crise éco­no­mique est dé­con­seillée aux âmes sen­sibles car, si celle-ci est avé­rée, elle im­plique que le pa­tient est beau­coup plus gra­ve­ment at­teint que ne l’affirment même les éco­no­mistes les plus pes­si­mistes. Mais si elle est cor­recte, alors l’ignorer nous fait en­cou­rir des pé­rils bien plus importants.

Crois­sance éco­no­mique, crise fi­nan­cière et pic pétrolier

De­puis plu­sieurs an­nées, un mou­ve­ment de com­men­ta­teurs (dont je fais par­tie) pro­nos­ti­quait un crash fi­nan­cier en se ba­sant sur la consta­ta­tion d’un pla­fon­ne­ment im­mi­nent de la pro­duc­tion pé­tro­lière mon­diale.  Notre rai­son­ne­ment s’articulait comme ceci :

L’accroissement continu de la po­pu­la­tion et de la consom­ma­tion ne peut se pour­suivre in­dé­fi­ni­ment sur une pla­nète li­mi­tée. Il s’agit là d’une ob­ser­va­tion axio­ma­tique sur la­quelle tous ceux fa­mi­lia­ri­sés avec les ma­thé­ma­tiques de la crois­sance ex­po­nen­tielle ne peuvent que tom­ber d’accord, quand bien même ils dé­li­mi­te­raient leur ac­quies­ce­ment en usant de vagues ré­fé­rences à la « sub­sti­tu­tion­na­bi­lité » et autres « tran­si­tions démographiques ». 

Ces li­mites axio­ma­tiques de la crois­sance im­pliquent que la ra­pide aug­men­ta­tion tant de la po­pu­la­tion que de la consom­ma­tion par in­di­vidu, dont nous avons été té­moins au cours des deux siècles pas­sés, doit né­ces­sai­re­ment prendre fin à un mo­ment donné. Mais quand est-il pro­bable que cela se produise ?

L’étude in­jus­te­ment dé­criée et in­ti­tu­lée Halte à la crois­sance ? [ndT : le rap­port dit “du Club de Rome”], pu­bliée à l’origine en 1972 et ré­gu­liè­re­ment ac­tua­li­sée de­puis, a tenté d’apporter une ré­ponse à cette ques­tion en s’appuyant sur une ana­lyse des res­sources dis­po­nibles et de leur dé­plé­tion, ainsi que plu­sieurs scé­na­rios de crois­sance dé­mo­gra­phique fu­ture et de rythmes de consom­ma­tion. Le plus pes­si­miste des scé­na­rios de 1972 sug­gé­rait une fin de la crois­sance éco­no­mique mon­diale pour les en­vi­rons de 2015. 

Or il existe peut-être un moyen plus simple de pro­nos­ti­quer le cré­pus­cule de la croissance.

L’énergie est le pré­cur­seur in­con­tour­nable de la crois­sance (en­core une fois, cette af­fir­ma­tion est axio­ma­tique : tant la phy­sique que la bio­lo­gie nous en­seignent que sans éner­gie, rien ne se pro­duit.). L’expansion in­dus­trielle des deux der­niers siècles s’est sys­té­ma­ti­que­ment ba­sée sur un ac­crois­se­ment de la consom­ma­tion d’énergie.  Plus spé­ci­fi­que­ment, l’industrialisme a tou­jours été in­ex­tri­ca­ble­ment lié à l’accessibilité et à la consom­ma­tion d’énergie bon mar­ché, du char­bon au pé­trole (et plus ré­cem­ment, le gaz na­tu­rel). Ce­pen­dant, les com­bus­tibles fos­siles sont par na­ture des res­sources su­jettes à dé­plé­tion et non re­nou­ve­lables. Ainsi (et se­lon la thèse du pic pé­tro­lier), l’impossibilité à terme de main­te­nir un ap­pro­vi­sion­ne­ment crois­sant en éner­gie fos­sile abor­dable conduira vrai­sem­bla­ble­ment à l’arrêt de la crois­sance éco­no­mique en gé­né­ral, à moins que les sources d’énergie al­ter­na­tives et l’efficacité de l’usage d’énergie puissent être ac­crues ra­pi­de­ment et dans des pro­por­tions suffisantes. 

Parmi les trois com­bus­tibles fos­siles conven­tion­nels, le pé­trole est sans au­cun doute le plus vi­tal éco­no­mi­que­ment, car il four­nit 95 % de toute l’énergie uti­li­sée dans les trans­ports. De plus, le pé­trole est le com­bus­tible qui nous po­sera pro­ba­ble­ment des pro­blèmes d’approvisionnement le plus ra­pi­de­ment, car les dé­cou­vertes à l’échelle mon­diale dé­clinent de­puis des dé­cen­nies et la plu­part des pays pro­duc­teurs de pé­trole connaissent déjà une baisse de production. 

Ainsi, se­lon cette lo­gique, la fin de la crois­sance éco­no­mique (telle que dé­fi­nie conven­tion­nel­le­ment) est in­évi­table et le pic pé­tro­lier en est le pro­bable fac­teur déclencheur.

Pour­quoi le pic pé­tro­lier conduirait-il non seule­ment à des pro­blèmes dans le sec­teur des trans­ports, mais aussi à une crise éco­no­mique et fi­nan­cière gé­né­rale ? Au cours du siècle der­nier, la crois­sance s’est ins­ti­tu­tion­na­li­sée au cœur même de notre sys­tème éco­no­mique. Toutes les villes et en­tre­prises veulent croître. Ce fait est com­pré­hen­sible ne serait-ce qu’en rai­son de la na­ture hu­maine : pra­ti­que­ment tout le monde cherche un avan­tage com­pé­ti­tif par rap­port à quelqu’un d’autre, et la crois­sance four­nit l’occasion d’y par­ve­nir. Mais un mo­bile lié à la sur­vie fi­nan­cière est éga­le­ment à l’œuvre : sans crois­sance, les en­tre­prises et les gou­ver­ne­ments sont dans l’impossibilité d’honorer leur dette. En outre la dette est de­ve­nue par­tie in­té­grante du sys­tème in­dus­triel. Du­rant les deux dé­cen­nies écou­lées, le sec­teur des ser­vices fi­nan­ciers s’est dé­ve­loppé plus ra­pi­de­ment que tout autre sec­teur de l’économie, dé­pas­sant même l’augmentation des dé­penses de santé et re­pré­sen­tant un tiers de toute la crois­sance en­re­gis­trée par l’économie amé­ri­caine. De 1990 à aujourd’hui, le rap­port dette / PIB est passé de 165 % à plus de 350 %. La santé de l’économie re­pose es­sen­tiel­le­ment sur la dette, et le co­rol­laire de celle-ci est le pari se­lon le­quel les ni­veaux de pro­duc­tion et de consom­ma­tion de l’année sui­vante se­ront plus éle­vés que ceux de l’année en cours.

Sa­chant que la crois­sance ne peut per­du­rer sur une pla­nète li­mi­tée, ce pari et son in­car­na­tion par les ins­ti­tu­tions fi­nan­cières peuvent être qua­li­fiés de plus grande « es­cro­que­rie py­ra­mi­dale » de l’histoire. Nous jus­ti­fions l’emprunt ac­tuel par la croyance ir­ra­tion­nelle se­lon la­quelle la crois­sance per­pé­tuelle est pos­sible, né­ces­saire et in­évi­table. En fait, nous avons em­prunté aux gé­né­ra­tions fu­tures de ma­nière à pou­voir di­la­pi­der aujourd’hui leur capital.

Jusqu’à une pé­riode ré­cente, l’argument du pic pé­tro­lier s’articulait au­tour d’une pré­vi­sion : le dé­clin iné­luc­table de la pro­duc­tion pé­tro­lière mon­diale, lorsqu’il sur­vien­drait, anéan­ti­rait la crois­sance. Mais voici qu’alors la pré­vi­sion de­vient diag­nos­tic : dans la pé­riode s’étalant entre 2005 et 2008, l’énergie a cessé de croître et le prix du pé­trole a grimpé jusqu’à des ni­veaux re­cords. Au mois de juillet 2008, le cours du ba­ril de pé­trole frô­lait les 150 dol­lars – 50% de plus que le re­cord pré­cé­dent (après ajus­te­ment en fonc­tion de l’inflation) – et l’économie com­mença à va­ciller. Les sec­teurs de l’automobile et du trans­port aé­rien trem­blaient ; le consom­ma­teur or­di­naire par­ve­nait dif­fi­ci­le­ment à faire le plein pour se rendre au tra­vail tout en payant les traites de son lo­ge­ment. Les dé­penses de consom­ma­tion com­men­cèrent à bais­ser. Au mois de sep­tembre, la crise éco­no­mique de­vint aussi une crise fi­nan­cière lorsque les banques se mirent à trem­bler et imploser. 

Compte tenu de l’enjeu, il est im­por­tant de pe­ser les deux diag­nos­tics en se ba­sant sur les faits et non pas des idées préconçues.

Il n’est pas né­ces­saire d’examiner les élé­ments ap­puyant ou ré­fu­tant le diag­nos­tic conven­tion­nel, car sa va­li­dité n’est pas mise en doute en tant qu’interprétation par­tielle des évé­ne­ments ob­ser­vés. La ques­tion est plu­tôt de sa­voir s’il consti­tue une ex­pli­ca­tion suf­fi­sante, et donc une base adé­quate afin de for­mu­ler une ré­ponse efficace.

Quels sont les élé­ments pe­sant en fa­veur de l’alternative ? Il me pa­raît per­ti­nent de com­men­cer par un ar­ticle ré­cent de l’économiste James Ha­mil­ton de l’Université de Ca­li­for­nie, à San Diego, in­ti­tulé Causes and Conse­quences of the Oil Shock of 2007–2008 (« Causes et consé­quences du choc pé­tro­lier de 2007–2008 »), qui traite des cours pé­tro­liers et de leur im­pact éco­no­mique avec clarté, lo­gique et chiffres à l’appui, ex­pli­quant pour­quoi et com­ment le crash éco­no­mique est lié au choc pé­tro­lier de 2008. 

Ha­mil­ton com­mence par ci­ter des études pré­cé­dentes mon­trant une nette cor­ré­la­tion entre les som­mets at­teints par les cours pé­tro­liers et les ré­ces­sions. Sur la base de cette cor­ré­la­tion, chaque éco­no­miste at­ten­tif au­rait dû pro­nos­ti­quer une sé­vère ré­ces­sion pour 2008. « En ef­fet, » écrit Ha­mil­ton, « cette re­la­tion pour­rait ex­pli­quer la to­ta­lité de la chute de 2007–2008[…]Si quelqu’un avait pu sa­voir à l’avance com­ment les cours pé­tro­liers évo­lue­raient en 2007–2008, en uti­li­sant la re­la­tion es­ti­mée his­to­ri­que­ment [entre la hausse du cours et son im­pact éco­no­mique] […]il au­rait alors pu pré­dire le ni­veau de PIB réel tant pour le troi­sième tri­mestre 2008 que le qua­trième de fa­çon as­sez précise. »

En­core une fois, il ne s’agit pas d’ignorer le rôle joué par les sec­teurs fi­nan­cier et im­mo­bi­lier dans le ma­laise éco­no­mique glo­bal. Mais se­lon le diag­nos­tic al­ter­na­tif, l’effondrement des mar­chés du lo­ge­ment et des pro­duits dé­ri­vés fi­nan­ciers est perçu comme ayant am­pli­fié un si­gnal éma­nant à l’origine de l’échec à ac­croître l’afflux de res­sources en voie d’épuisement. Ha­mil­ton pour­suit : « Il est tout du moins clair que quelque chose d’autre que l’immobilier s’est dé­té­rioré pour abou­tir à la trans­for­ma­tion d’une crois­sance lente en ré­ces­sion. Se­lon moi, cela com­prend la chute des ventes d’automobiles, un ra­len­tis­se­ment des dé­penses gé­né­rales de consom­ma­tion et la dé­té­rio­ra­tion de la confiance des consom­ma­teurs, à quoi le choc pé­tro­lier est un fac­teur ayant in­dé­nia­ble­ment contribué. »

De plus, Ha­mil­ton sou­ligne l’existence d’un « ef­fet d’interaction entre le choc pé­tro­lier et les pro­blèmes dans l’immobilier. » C’est-à-dire que, dans beau­coup de zones ur­baines, les prix des lo­ge­ments en 2007 pour­sui­vaient leur hausse dans les ag­glo­mé­ra­tions les plus proches des centres ur­bains, mais chu­taient déjà ra­pi­de­ment dans les ag­glo­mé­ra­tions né­ces­si­tant de longs trajets. 

Pour­quoi les cours pé­tro­liers ont-ils at­teint des sommets ?

Ceux qui adhèrent au diag­nos­tic conven­tion­nel concer­nant l’effondrement éco­no­mique en cours se­raient peut-être d’accord sur le fait qu’il y ait eu, dans une cer­taine me­sure, un lien cau­sal entre l’ascension des cours pé­tro­liers et la ré­ces­sion, mais ils ré­fu­te­raient le fait que la hausse du ba­ril soit liée d’une fa­çon ou d’une autre aux li­mites en termes de res­sources, car —affirment-ils— elle était sur­tout im­pu­table à la spé­cu­la­tion sur les mar­chés pé­tro­liers à terme, et n’avait pas grand chose à voir avec les fon­da­men­taux de l’offre et de la demande.

À cet égard, le diag­nos­tic conven­tion­nel est, une fois de plus, en par­tie fondé. La spé­cu­la­tion sur les mar­chés pé­tro­liers à terme du­rant la pé­riode en ques­tion a presque cer­tai­ne­ment contri­bué à ti­rer les cours plus haut que les fon­da­men­taux ne le jus­ti­fiaient. Mais pour­quoi les in­ves­tis­seurs misaient-ils sur le pé­trole ? L’engouement pour les contrats pé­tro­liers n’était-il qu’une autre bulle, comme la fré­né­sie bour­sière de l’Internet à la fin des an­nées 1990 ou le boom de l’immobilier entre 2003 et 2006 ?

Au cours de la pé­riode s’étalant de 2005 à la mi-2008, la de­mande en pé­trole s’amplifiait, par­ti­cu­liè­re­ment en Chine (qui passa d’une si­tua­tion d’autosuffisance en 1995 au rang de se­cond pays im­por­ta­teur au monde après les États-Unis en 2006). Or l’approvisionnement mon­dial en pé­trole res­tait plus ou moins stable : les don­nées men­suelles de la pro­duc­tion de brut os­cil­laient dans une four­chette re­la­ti­ve­ment étroite, entre 72 et 75 mil­lions de ba­rils par jour. Tan­dis que les cours étaient à la hausse, les vo­lumes pro­duits dé­col­laient à peine. Tout in­di­quait alors que l’ensemble des pro­duc­teurs pom­paient à un dé­bit maxi­mum : même les saou­diens sem­blaient se pré­ci­pi­ter pour ti­rer bé­né­fice de la manne oc­ca­sion­née par les prix.

Il se­rait ainsi ju­di­cieux de no­ter que la spé­cu­la­tion sur les mar­chés pé­tro­liers à terme ne fai­sait qu’amplifier une ten­dance des cours in­évi­table au re­gard des fon­da­men­taux de l’offre et de la de­mande. James Ha­mil­ton (dans la pu­bli­ca­tion men­tion­née plus haut) le for­mu­lait comme ceci : « Avec le re­cul, il pa­raît dif­fi­cile de nier le fait que les cours sont mon­tés trop haut en juillet 2008, et que ce mau­vais cal­cul était en par­tie in­fluencé par l’afflux d’investissements dans les contrats d’approvisionnement à terme. Il se­rait tou­te­fois im­por­tant de sou­li­gner que les deux in­gré­dients né­ces­saires pour rendre co­hé­rente une telle vi­sion, à sa­voir une faible élas­ti­cité de la de­mande en termes de prix et l’impossibilité d’accroissement de la pro­duc­tion phy­sique, sont les mêmes com­po­santes es­sen­tielles d’une ex­pli­ca­tion du même phé­no­mène ba­sée sur les fon­da­men­taux. Aussi conclurai-je que ces deux fac­teurs, plu­tôt que la spé­cu­la­tion en elle-même, de­vraient être dé­si­gnés comme la cause prin­ci­pale du choc pé­tro­lier de 2007–2008. »

Consé­quences du pic

À quel point les tour­ments du sec­teur au­to­mo­bile, des trans­ports rou­tiers et aé­riens seraient-ils im­pu­tables à l’escalade des prix, ou au crash de l’économie, cela fait éga­le­ment l’objet d’une contro­verse. Bien en­tendu, dans l’hypothèse que le diag­nos­tic al­ter­na­tif soit cor­rect, ces deux der­niers évé­ne­ments sont de toute fa­çon liés cau­sa­le­ment. Il pour­rait néan­moins être utile d’examiner la si­tua­tion de plus près.

Per­sonne n’ignore que Ge­ne­ral Mo­tors et Chrys­ler ont cette an­née fait faillite en rai­son de la chute dra­ma­tique des ventes d’automobiles. La pré­vi­sion ac­tuelle table sur des ventes d’environ 10,3 mil­lions de vé­hi­cules aux États-Unis en 2009, en baisse par rap­port aux 13,2 mil­lions de l’année pas­sée et 16,1 mil­lions pour 2007. Les ventes d’autos amé­ri­caines n’ont ja­mais at­teint un aussi bas ni­veau de­puis les an­nées 1970. Les ventes de 4x4 et de pi­ckups, celles qui gé­nèrent le plus de pro­fits, ont le plus ac­cusé le coup en 2008, alors que le prix des car­bu­rants grim­pait et que les ache­teurs évi­taient les vé­hi­cules consom­mant beau­coup. C’est à ce moment-là que les construc­teurs au­to­mo­biles ont réel­le­ment com­mencé à souffrir.

Les maux af­fec­tant le sec­teur du trans­port aé­rien sont ré­su­més par une ré­cente pu­bli­ca­tion du GAO  :« Après 2 ans de pro­fits, le sec­teur du trans­port aé­rien com­mer­cial a ac­cusé une perte de 4,3 mil­liards de dol­lars au cours des trois pre­miers tri­mestres de l’année 2008 [à me­sure que le prix du ké­ro­sène aug­men­tait]. Col­lec­ti­ve­ment, les com­pa­gnies aé­riennes amé­ri­caines ont ré­duit leur ca­pa­cité sur le plan do­mes­tique, comme en at­teste le nombre de places mises en ser­vice, dans une pro­por­tion de 9 % entre le qua­trième tri­mestre de l’année 2007 et la même pé­riode en 2008 […] Pour ré­duire leur ca­pa­cité, elles ont par ailleurs di­mi­nué le nombre d’appareils en ser­vice de 18 % […] Les com­pa­gnies ont en outre dans l’ensemble ré­duit leur per­son­nel d’environ 28 000 postes, soit près de 7 %, entre fin 2007 et fin 2008 […] Le re­pli du sec­teur aé­rien en 2008 a fait chu­ter les re­ve­nus des aé­ro­ports, l’accès des pas­sa­gers au ré­seau aé­rien na­tio­nal, et les re­ve­nus des caisses de pré­voyance. » 

Concer­nant le trans­port rou­tier, les dé­penses en car­bu­rant re­pré­sentent près de 40 % des coûts gé­né­raux de fonc­tion­ne­ment. En 2007, tan­dis que le prix du die­sel grim­pait, les trans­por­teurs com­men­cèrent à es­suyer des pertes fi­nan­cières et ap­po­sèrent des sur­charges de car­bu­rant ; si­mul­ta­né­ment les vo­lumes trans­por­tés com­men­cèrent à chu­ter. Après le mois de juillet 2008, lorsque les cours pé­tro­liers chu­tèrent, le ton­nage pour­sui­vit son dé­clin. Glo­ba­le­ment, la baisse cu­mu­lée des charges em­bar­quées sur semi-remorques, camions-citernes et four­gons at­tei­gnait 15 à 20 % pour la seule pé­riode al­lant de juin à dé­cembre 2008. 

Cette der­nière sé­rie de chiffres sou­lève quelques ques­tions cru­ciales en vue de la com­pré­hen­sion du diag­nos­tic al­ter­na­tif : pour­quoi, si la pro­duc­tion pé­tro­lière mon­diale ve­nait de pla­fon­ner, les cours du brut chutèrent-ils pen­dant les cinq der­niers mois de l’année 2008 ? Par ailleurs, si le prix du pé­trole re­pré­sente un fac­teur es­sen­tiel dans la crise éco­no­mique, alors pour­quoi l’économie n’a-t-elle pas en­tamé un vi­rage après le ra­dou­cis­se­ment des cours du brut ?

Pour­quoi le prix du pé­trole a-t-il chuté ?

Et pour­quoi un cours plus bas n’a-t-il par en­traîné une re­prise rapide ?

La thèse du pic pé­tro­lier pré­voit, tan­dis que la pro­duc­tion pé­tro­lière mon­diale at­teint son ni­veau maxi­mum puis com­mence à dé­cli­ner, une aug­men­ta­tion dra­ma­tique des cours du brut. Mais elle en­vi­sage en outre un sé­vère ac­crois­se­ment de la vo­la­ti­lité des prix.

Voici com­ment s’articule sa lo­gique : à me­sure que s’épuisera le pé­trole, son prix aug­men­tera jusqu’à ce qu’il com­mence à sa­per les bases de l’économie en gé­né­ral. Le re­pli éco­no­mique en­gen­drera à son tour une baisse sub­stan­tielle de la de­mande en pé­trole, qui elle-même pro­vo­quera une baisse tem­po­raire du prix du brut. Alors l’un des deux scé­na­rios sui­vants se dé­rou­lera : soit (a) l’économie en­ta­mera une re­prise, at­ti­sant un re­nou­veau de la de­mande en pé­trole, celui-ci condui­sant de­re­chef à des cours éle­vés qui de nou­veau mi­ne­ront l’activité éco­no­mique ; ou (b), si l’économie ne s’en re­met pas ra­pi­de­ment, la pro­duc­tion pé­tro­lière chu­tera pro­gres­si­ve­ment en rai­son de la baisse de la de­mande jusqu’à ce que la ca­pa­cité de pro­duc­tion sup­plé­men­taire (en­gen­drée par la de­mande plus faible) soit ef­fa­cée par l’épuisement des gi­se­ments, ce qui conduira de nou­veau à des prix éle­vés et en­core da­van­tage de contrac­tion éco­no­mique. Dans les deux cas, les cours pé­tro­liers de­meurent vo­la­tils et l’économie connaît un repli.

Ce scé­na­rio cor­res­pond très pré­ci­sé­ment à la réa­lité qui se dé­roule de­vant nos yeux, bien qu’il reste à voir si la si­tua­tion (a) ou (b) lui succède.

Du­rant les trois der­nières an­nées, les cours du brut ont aug­menté et chuté plus bru­ta­le­ment que cela n’aurait été le cas sans un phé­no­mène de spé­cu­la­tion gé­né­ra­li­sée sur les mar­chés pé­tro­liers à terme. Tou­te­fois la di­rec­tion gé­né­rale des prix, à sa­voir très haut, puis très bas, puis en par­tie de nou­veau vers le haut, s’inscrit par­fai­te­ment dans le cadre de la thèse du pic pé­tro­lier et du diag­nos­tic alternatif.

Pour­quoi l’économie n’a-t-elle pas connu de re­prise ra­pide, sa­chant que les cours du brut se si­tuent do­ré­na­vant à la moi­tié de leur ni­veau de juillet 2008 ? En­core une fois, le pic pé­tro­lier n’est pas la cause unique de la crise éco­no­mique ac­tuelle. D’énormes bulles dans les sec­teurs de l’immobilier et de la fi­nance consti­tuaient au­tant d’accidents prêts à sur­ve­nir, et l’implosion de ces bulles a en­gen­dré une sé­vère crise du cré­dit ban­caire (ainsi qu’une crise de la sol­va­bi­lité et une autre, émer­gente, de la mon­naie) qui né­ces­si­tera pro­ba­ble­ment plu­sieurs an­nées avant de se ré­sor­ber même si l’approvisionnement éner­gé­tique ne pose pas problème.

Mais do­ré­na­vant le po­ten­tiel pour un re­tour d’un ni­veau de prix du brut élevé agit comme un pla­fond vis-à-vis de la re­prise éco­no­mique. Ainsi, lorsque l’économie semble ef­fec­ti­ve­ment mon­trer des signes de re­prise (comme nous l’avons vu entre mai et juillet de cette an­née, avec des mar­chés bour­siers en hausse et le rythme gé­né­ral de la contrac­tion éco­no­mique ra­len­tis­sant quelque peu), le prix du brut dé­colle de nou­veau tan­dis que les spé­cu­la­teurs pé­tro­liers an­ti­cipent un ré­ta­blis­se­ment de la de­mande. En ef­fet, les cours du pé­trole ont re­bondi de 30 dol­lars en jan­vier à près de 70 dol­lars ac­tuel­le­ment, pro­vo­quant une in­quié­tude gé­né­rale quant à la pos­si­bi­lité qu’un ni­veau de prix de l’énergie élevé tue la re­prise dans l’œuf. 

Main­te­nant que tous les gi­se­ments les plus fa­ciles d’accès sont en ex­ploi­ta­tion, un ba­ril de pé­trole en pro­ve­nance de sources ré­cem­ment dé­ve­lop­pées coûte ap­proxi­ma­ti­ve­ment 60 dol­lars à pro­duire : aujourd’hui, dé­cou­vrir de nou­veaux champs pé­tro­li­fères im­plique gé­né­ra­le­ment de fo­rer à des pro­fon­deurs de plu­sieurs ki­lo­mètres sous la sur­face des mers, ou dans des pays po­li­ti­que­ment in­stables sur le sol des­quels l’équipement et le per­son­nel en­courent des risques im­por­tants.  Ainsi, dès que la de­mande des consom­ma­teurs en pé­trole re­pren­dra de la vi­gueur, les cours de­vront se main­te­nir si­gni­fi­ca­ti­ve­ment au-dessus de ce seuil afin d’encourager les ex­ploi­tants à forer.

La vo­la­ti­lité des cours in­flige des dé­gâts en amont, mais aussi en aval. La chute du prix du brut d’août à dé­cembre 2008, com­bi­née à une ag­gra­va­tion de la crise du cré­dit, a pro­vo­qué un re­pli dra­ma­tique des in­ves­tis­se­ments dans le sec­teur pé­tro­lier, ce qui a conduit au gel de nou­veaux pro­jets d’exploitation re­pré­sen­tant une somme d’environ 150 mil­liards de dol­lars en in­ves­tis­se­ments, alors que la ca­pa­cité de pro­duc­tion po­ten­tielle de ces nou­veaux pro­jets est né­ces­saire pour com­pen­ser le dé­clin de pro­duc­tion des champs déjà en ex­ploi­ta­tion et main­te­nir ainsi un ni­veau de pro­duc­tion mon­diale stable.  Cela si­gni­fie que même si la de­mande se main­tient à un ni­veau faible, la ca­pa­cité de pro­duc­tion di­mi­nuera presque cer­tai­ne­ment afin de s’aligner sur ce ni­veau de de­mande, en­gen­drant une nou­velle hausse des cours en termes réels à un mo­ment ou l’autre, peut-être d’ici à deux ou trois ans. Des cours pé­tro­liers vo­la­tils nuisent en outre au dé­ve­lop­pe­ment des éner­gies al­ter­na­tives, comme nous l’avons vu ces der­niers mois lorsque la baisse du prix du brut a porté at­teinte à la santé fi­nan­cière des pro­duc­teurs d’éthanol. 

D’une fa­çon ou d’une autre, la crois­sance sera hau­te­ment pro­blé­ma­tique, si elle n’est pas tout sim­ple­ment inatteignable.

Diag­nos­tic gé­né­ral : en sui­vant la piste de la logique

À ce stade de la dis­cus­sion, de nom­breux lec­teurs se de­man­de­ront pour­quoi les sources d’énergie al­ter­na­tives, et les me­sures vi­sant à amé­lio­rer l’efficacité éner­gé­tique, ne peuvent être mises en œuvre afin d’apporter une so­lu­tion à la crise du pic pé­tro­lier. Après tout, à me­sure que le pé­trole de­vien­dra plus oné­reux l’éthanol, le bio­die­sel et les voi­tures élec­triques se­ront sus­cep­tibles de de­ve­nir plus at­trayants tant pour les pro­duc­teurs que pour les consom­ma­teurs. La ma­gie du mar­ché n’interviendra-t-elle pas afin d’enrayer l’impact des pé­nu­ries de pé­trole sur la crois­sance future ?

Il ne m’est pas pos­sible, dans le cadre de cette dis­cus­sion, d’expliquer de ma­nière dé­taillée pour­quoi le mar­ché n’est pro­ba­ble­ment pas en me­sure de ré­soudre le pro­blème du pic pé­tro­lier. Une telle ex­pli­ca­tion né­ces­site de trai­ter la ques­tion des cri­tères de bi­lan éner­gé­tique, ainsi que l’examen de nom­breuses al­ter­na­tives éner­gé­tiques in­di­vi­duelles à la lu­mière de ces cri­tères. J’ai pro­posé de brefs aper­çus à ce su­jet au­pa­ra­vant, et une étude beau­coup plus pous­sée est en cours d’impression. 

Le ré­sumé de mes conclu­sions à cet égard est le suivant.

En­vi­ron 85 % de notre éner­gie ac­tuelle pro­vient de trois sources pri­maires, à sa­voir le pé­trole, le gaz na­tu­rel et le char­bon, qui sont non re­nou­ve­lables, dont le prix aura vrai­sem­bla­ble­ment ten­dance à aug­men­ter ra­di­ca­le­ment au cours des pro­chaines an­nées et dé­cen­nies, en­gen­drant de sé­vères pé­nu­ries, et en­fin dont l’impact en­vi­ron­ne­men­tal est in­ac­cep­table. Si ces sources ont his­to­ri­que­ment été pour­vues d’une va­leur éco­no­mique im­por­tante, nous ne pour­rons pas en dé­pendre à l’avenir ; en ef­fet plus nous re­tar­de­rons la tran­si­tion vers les sources d’énergie al­ter­na­tives, plus cette tran­si­tion sera éprou­vante, à moins qu’un éven­tail pra­tique de sys­tèmes éner­gé­tiques al­ter­na­tifs et re­vê­tant des ca­rac­té­ris­tiques éco­no­miques et en­vi­ron­ne­men­tales su­pé­rieures, soit identifié.

Néan­moins, dé­ter­mi­ner un tel éven­tail est plus dif­fi­cile qu’on pour­rait le pen­ser a priori. Chaque source d’énergie pré­sente des ca­rac­té­ris­tiques hau­te­ment spé­ci­fiques. De fait, ce sont les ca­rac­té­ris­tiques de nos sources d’énergie ac­tuelles (prin­ci­pa­le­ment le pé­trole, le char­bon et le gaz na­tu­rel) qui nous ont per­mis de dé­ve­lop­per une so­ciété à grande mo­bi­lité, large po­pu­la­tion et taux de crois­sance éle­vés. L’examen des sources d’énergie al­ter­na­tives dis­po­nibles se­lon des cri­tères de den­sité éner­gé­tique, im­pacts en­vi­ron­ne­men­taux, dé­pen­dance vis-à-vis de ma­tières pre­mières en voie d’épuisement, in­ter­mit­tence ou constance de l’approvisionnement et pour­cen­tage d’énergie pro­duite en fonc­tion de l’énergie in­ves­tie, nous in­dique qu’aucune ne semble en me­sure de per­pé­tuer ce genre de société.

De plus, les in­fra­struc­tures na­tio­nales de pro­duc­tion d’énergie sont oné­reuses et lentes à dé­ve­lop­per. La per­for­mance éner­gé­tique, de la même fa­çon, né­ces­site des in­ves­tis­se­ments qui, in­cré­men­tés dans le temps, pré­sentent gé­né­ra­le­ment des ren­de­ments dé­crois­sants, car il est im­pos­sible de réa­li­ser du tra­vail sans au­cune éner­gie au dé­part. Où sont la vo­lonté et la ca­pa­cité à ras­sem­bler suf­fi­sam­ment de ca­pi­tal en vue du dé­ploie­ment de sources d’énergie al­ter­na­tives et de la mise en œuvre de me­sures d’économie à l’échelle requise ?

S’il existe de nom­breuses ins­tal­la­tions pro­duc­trices d’énergie al­ter­na­tive fonc­tion­nelles dans le monde (al­lant des pe­tits sys­tèmes pho­to­vol­taïques in­di­vi­duels aux grandes « fermes » de tur­bines éoliennes de trois mé­ga­watts), il y a en re­vanche peu de na­tions mo­dernes et in­dus­trielles ca­pables d’obtenir ac­tuel­le­ment l’essentiel de leur éner­gie par des sources autres que le pé­trole, le char­bon et le gaz na­tu­rel. La Suède re­pré­sente à cet égard un bon exemple, car elle tire une grande par­tie de son éner­gie du nu­cléaire et de l’hydroélectrique. Un autre exemple est l’Islande, qui bé­né­fi­cie de res­sources géo­ther­miques ex­cep­tion­nel­le­ment im­por­tantes et in­exis­tantes dans la plu­part des autres pays. Même pour ces deux na­tions, la si­tua­tion est com­plexe : la construc­tion de l’infrastructure de leurs cen­trales s’est es­sen­tiel­le­ment ap­puyée sur les com­bus­tibles fos­siles pour ce qui est de l’extraction des mi­ne­rais et ma­tières pre­mières, pour la trans­for­ma­tion des ma­té­riaux, pour les trans­ports, pour la fa­bri­ca­tion de leurs élé­ments, pour l’énergie né­ces­saire à leur construc­tion, etc. Dès lors toute tran­si­tion réelle hors des com­bus­tibles fos­siles ne reste que théo­rie et op­ti­misme in­cons­cient, cer­tai­ne­ment pas réalité.

Ainsi la conclu­sion que j’ai ti­rée d’un exa­men at­ten­tif des éner­gies al­ter­na­tives, c’est qu’il est peu pro­bable que les com­bus­tibles fos­siles conven­tion­nels comme les sources d’énergie al­ter­na­tives puissent four­nir la quan­tité et la qua­lité d’énergie né­ces­saires au main­tien de la crois­sance éco­no­mique, ni même les ni­veaux ac­tuels d’activité éco­no­mique, pour le reste du siècle en cours. 

Or, le pro­blème s’étend bien au-delà du pé­trole et des autres com­bus­tibles fos­siles : les res­sources mon­diales en eau sont mises à contri­bu­tion au point que des mil­liards d’êtres hu­mains risquent de bien­tôt se re­trou­ver avec seule­ment un ac­cès pré­caire à l’eau po­table et pour l’irrigation. La bio­di­ver­sité dé­cline ra­pi­de­ment. À cause de l’érosion, nous per­dons 24 mil­liards de tonnes de terre culti­vable chaque an­née. Par ailleurs, de nom­breux mi­ne­rais éco­no­mi­que­ment si­gni­fi­ca­tifs, de l’antimoine au zinc, sont en voie d’épuisement ra­pide, né­ces­si­tant l’extraction de mi­ne­rais de qua­lité moindre dans des zones tou­jours plus re­cu­lées. Aussi la crise du pic pé­tro­lier n’est-elle que le côté tran­chant d’un di­lemme de pic gé­né­ral plus large.

De ma­nière gé­né­rale, l’humanité est confron­tée à un pé­ril en­tiè­re­ment pré­vi­sible : notre po­pu­la­tion s’est pro­di­gieu­se­ment ac­crue au cours des 200 der­nières an­nées (pas­sant de moins d’un mil­liard d’individus à près de sept mil­liards), tan­dis que notre consom­ma­tion de res­sources par in­di­vidu a éga­le­ment aug­menté. Pour de nom­breuses es­pèces, c’est pra­ti­que­ment la dé­fi­ni­tion du suc­cès bio­lo­gique. Pour­tant, tout cela s’est dé­roulé dans le contexte d’une pla­nète li­mi­tée et do­tée d’une quan­tité dé­ter­mi­née de res­sources non re­nou­ve­lables (com­bus­tibles fos­siles et mi­ne­rais), d’une ca­pa­cité li­mi­tée à gé­né­rer des res­sources re­nou­ve­lables et à ab­sor­ber les dé­chets in­dus­triels (dont le di­oxyde de car­bone). Si nous pre­nons un peu de re­cul et ob­ser­vons la pé­riode in­dus­trielle dans une pers­pec­tive his­to­rique large et en ayant conscience des li­mites éco­lo­giques, il est dif­fi­cile de pas­ser outre la conclu­sion que nous vi­vons aujourd’hui la fin d’une pa­ren­thèse re­la­ti­ve­ment brève : une phase d’expansion ra­pide de 200 ans ren­due pos­sible par une manne éner­gé­tique tem­po­raire (sous forme de com­bus­tibles fos­siles très bon mar­ché) et qui sera iné­luc­ta­ble­ment sui­vie d’un re­pli en­core plus ra­pide et dra­ma­tique avec l’épuisement de ces combustibles.

La sur­ve­nue de cet élan croissance-contraction ne si­gni­fie pas né­ces­sai­re­ment la fin du monde, mais cela im­plique ef­fec­ti­ve­ment la fin d’une cer­taine forme d’économie. D’une fa­çon ou d’une autre, l’humanité doit re­ve­nir à un mode plus nor­mal d’existence se ca­rac­té­ri­sant par son uti­li­sa­tion du flux so­laire im­mé­diat (par les cultures, le vent ou la conver­sion di­recte du rayon­ne­ment so­laire en élec­tri­cité) plu­tôt que sur des stocks d’énergie so­laire fossile.

Il ne s’agit pas d’affirmer que le reste du XXIe siècle doive consis­ter en un ef­fon­dre­ment de l’industrie, une dis­pa­ri­tion de l’essentiel de la po­pu­la­tion hu­maine et un re­tour des sur­vi­vants à un mode de vie pra­ti­que­ment iden­tique à ce­lui des pay­sans du XVIe siècle ou des chasseurs-cueilleurs pri­mi­tifs. Il est pos­sible en re­vanche d’imaginer des fa­çons ac­cep­tables et même at­ti­rantes pour l’humanité de s’adapter aux li­mites éco­lo­giques tout en dé­ve­lop­pant plus en­core sa ri­chesse cultu­relle, sa com­pré­hen­sion scien­ti­fique et sa qua­lité de vie (voir ci-dessous).

Mais peu im­porte com­ment elle est ame­née, la tran­si­tion sera sy­no­nyme de fin de la crois­sance éco­no­mique au sens conven­tion­nel. Et il semble que cette tran­si­tion ait démarré.

Com­ment sa­voir quel diag­nos­tic est le bon ?

Si le pa­tient est un être in­di­vi­duel et que la cause du trouble est in­cer­taine, de nou­veaux exa­mens de diag­nos­tic peuvent être pres­crits. Mais à quelles sortes de tests san­guins, rayons X et scan­ner pouvons-nous sou­mettre l’économie na­tio­nale ou mondiale ?

D’une cer­taine fa­çon, ces exa­mens ont déjà été me­nés. Du­rant les quelques dé­cen­nies pas­sées, des mil­liers d’enquêtes scien­ti­fiques ayant pour ob­jet les res­sources na­tu­relles, la bio­di­ver­sité et les éco­sys­tèmes ont mon­tré des taux d’épuisement et de dé­clin crois­sants.  L’augmentation conti­nue de la po­pu­la­tion, de la pol­lu­tion et de la consom­ma­tion est éga­le­ment bien do­cu­men­tée. Cette somme d’informations consti­tuait la base du Rap­port du Club de Rome men­tion­née plus haut, qui a re­cours à un mo­dèle in­for­ma­tique pour mon­trer com­ment les ten­dances ac­tuelles se pré­ci­se­ront pro­ba­ble­ment, et la plu­part des scé­na­rios ob­te­nus in­diquent qu’elles condui­ront à la fin de la crois­sance éco­no­mique et à un ef­fon­dre­ment de la pro­duc­tion in­dus­trielle, à un mo­ment ou à un autre, au cours du dé­but du XXIe siècle.

Pour­quoi les ré­sul­tats de ces tests de diag­nos­tic ne sont-ils pas uni­ver­sel­le­ment ac­cep­tés comme re­met­tant en ques­tion le prin­cipe de crois­sance conti­nue ? Pre­miè­re­ment parce que leurs conclu­sions vont à l’encontre des croyances et af­fir­ma­tions de la plu­part des éco­no­mistes, qui main­tiennent qu’il n’existe pas de li­mites pra­tiques à la crois­sance. Ils ré­cusent le fait que les contraintes en termes de res­sources consti­tuent au bout du compte un pla­fond à la pro­duc­tion et à la consom­ma­tion. Aussi leurs ef­forts diag­nos­tics tendent-ils à igno­rer les fac­teurs en­vi­ron­ne­men­taux en fa­veur des as­pects in­ternes et fa­ci­le­ment me­su­rables de l’économie hu­maine comme la cir­cu­la­tion de l’argent, la confiance des consom­ma­teurs, les taux d’intérêt et les in­dices de prix.

L’écologiste Charles Hall, parmi d’autres, a ar­gu­menté que la dis­ci­pline de l’économie, telle qu’elle est aujourd’hui pra­ti­quée, ne consti­tue pas une science car elle fonc­tionne prin­ci­pa­le­ment sur la base de la lo­gique cor­ré­la­tive, plu­tôt que par l’élaboration de la connais­sance au moyen d’un pro­cédé continu et ri­gou­reux de pro­po­si­tion et de test d’hypothèses.  Si l’économie a re­cours à une ter­mi­no­lo­gie et à des ma­thé­ma­tiques com­plexes, comme le fait la science, ses af­fir­ma­tions ba­siques quant au monde, telles que le prin­cipe de la sub­sti­tu­tion­na­bi­lité in­fi­nie, qui consi­dère que pour toute res­source se fai­sant rare, le mar­ché trou­vera un sub­sti­tut, ne font en re­vanche pas l’objet d’un exa­men ex­pé­ri­men­tal ri­gou­reux. (Il est in­té­res­sant de no­ter à ce pro­pos que Hall et ses as­so­ciés ont fait l’effort de po­ser les fon­da­tions concep­tuelles d’une nou­velle dis­ci­pline éco­no­mique ba­sée sur les mé­thodes et prin­cipes scien­ti­fiques, qu’ils pré­nomment « éco­no­mie biophysique ». )

De sur­croît, les éco­no­mistes clas­siques ont glo­ba­le­ment échoué à pré­voir le crash ac­tuel. Nous n’avons pas vu d’effort consis­tant ou concerté de la part du se­cré­taire au Tré­sor, des di­rec­teurs de la Ré­serve Fé­dé­rale ou des éco­no­mistes ti­tu­laires du prix « No­bel » pour aver­tir les mi­lieux dé­ci­sion­naires ou le grand pu­blic que, à un mo­ment donné au dé­but du XXIe siècle, l’économie mon­diale com­men­ce­rait à va­ciller.  On se­rait tenté de pen­ser que cet échec de pro­nos­tic, à sa­voir l’incapacité à en­tre­voir un évé­ne­ment aussi si­gni­fi­ca­tif his­to­ri­que­ment que le re­pli ra­pide de presque toute l’économie mon­diale et im­pli­quant la dé­route de banques et d’industries parmi les plus im­por­tants au monde, les au­rait in­ci­tés à s’arrêter un mo­ment et re­mettre en ques­tion leurs hy­po­thèses de base. Pour­tant peu de choses donnent à pen­ser que cela est le cas.

Au risque de me ré­pé­ter, j’insisterai sur ce point : des scien­ti­fiques dans dif­fé­rentes dis­ci­plines ont ef­fec­ti­ve­ment prévu la fin de la crois­sance éco­no­mique pour le dé­but du XXIe siècle, et ont averti les res­pon­sables po­li­tiques ainsi que le grand pu­blic en de nom­breuses occasions.

Qui devrions-nous croire ?

Dans le dé­tail, le diag­nos­tic al­ter­na­tif est mo­du­lable. Si l’activité éco­no­mique re­bon­dis­sait au-delà de son ni­veau de 2007, ou si la pro­duc­tion de pé­trole s’élevait au-dessus de son pla­fond de juillet 2008, alors l’explication de la crise éco­no­mique ac­tuelle par les li­mites de la crois­sance liées aux res­sources pour­rait être consi­dé­rée comme en par­tie in­fir­mée. Néan­moins, même si cela de­vait se pro­duire, le rai­son­ne­ment sous-jacent au diag­nos­tic al­ter­na­tif tien­drait peut-être tou­jours de­bout. Si le pic de pro­duc­tion mon­dial était re­tardé jusqu’en, di­sons, 2015 ou 2020, et si un autre crash éco­no­mique, cette fois sans fond, s’ensuivait, alors le ré­sul­tat fi­nal se­rait es­sen­tiel­le­ment iden­tique. En re­vanche si pen­dant ce temps le diag­nos­tic al­ter­na­tif était pris au sé­rieux et mis en ap­pli­ca­tion, les consé­quences en se­raient bé­né­fiques : une dé­cen­nie aura été consa­crée à la pré­pa­ra­tion à cet événement.

Le diag­nos­tic al­ter­na­tif pourrait-il être er­roné dans son en­semble ? C’est-à-dire, le ju­ge­ment des éco­no­mistes conven­tion­nels serait-il fondé lorsqu’ils es­timent que la crois­sance peut se pour­suivre in­dé­fi­ni­ment ? On ré­pète sou­vent que tout est pos­sible, or cer­taines choses sont da­van­tage pos­sibles que d’autres. La crois­sance per­pé­tuelle de la po­pu­la­tion hu­maine et de la consom­ma­tion dans le cadre d’une pla­nète li­mi­tée semble en ef­fet être une idée as­sez exa­gé­rée, en par­ti­cu­lier du fait que les signes d’avertissement sont par­tout et nous montrent clai­re­ment que nous at­tei­gnons déjà, et ou­tre­pas­sons même, les li­mites écologiques. 

Ce qu’il ne faut pas faire : pres­crire des pla­ce­bos au coût per­ni­cieu­se­ment prohibitif

Si les scien­ti­fiques aver­tis­sant des li­mites de la crois­sance ont rai­son, alors faire face au dé­clin éco­no­mique glo­bal im­plique bien plus que sim­ple­ment re­mettre sur pied les banques et or­ga­nismes de prêt im­mo­bi­lier. En ef­fet, dans ce cas nous sommes confron­tés à un chan­ge­ment fon­da­men­tal de notre éco­no­mie aussi si­gni­fi­ca­tif que l’avènement de la ré­vo­lu­tion in­dus­trielle. Nous sommes à un point d’inflexion his­to­rique, à sa­voir la fin de di­zaines d’années d’expansion et le dé­but d’une pé­riode de contrac­tion in­évi­table qui se pro­lon­gera jusqu’à ce que l’humanité vive de nou­veau dans le res­pect des li­mites des sys­tèmes ré­gé­né­ra­tifs de la Terre.

Mais nous ne voyons guère de signes in­di­quant que les res­pon­sables po­li­tiques y com­prennent quoi que ce soit. Leur rai­son­ne­ment semble prin­ci­pa­le­ment cal­qué sur les cer­ti­tudes de la ma­jo­rité des éco­no­mistes, se­lon les­quelles la crois­sance peut et doit conti­nuer dans un ave­nir in­dé­ter­miné, et que le re­pli éco­no­mique dont souffre ac­tuel­le­ment le monde n’est que tem­po­raire : un pro­blème qui peut et doit être résolu.

Ceci étant dit, il ne s’agit pas d’un pro­blème mi­neur aux yeux des éco­no­mistes et di­ri­geants. En té­moigne l’ampleur consi­dé­rable des plans de sau­ve­tage du Tré­sor et de la Ré­serve Fé­dé­rale ayant été mis en œuvre dans une ten­ta­tive pos­si­ble­ment fu­tile de mettre fin à la contrac­tion et re­lan­cer la crois­sance. Se­lon le com­mis­saire gé­né­ral spé­cial du gou­ver­ne­ment amé­ri­cain en charge du Trou­bled As­set Re­lief Pro­gram (TARP, plan de sou­tien du gou­ver­ne­ment amé­ri­cain au sec­teur fi­nan­cier), dans ses re­marques sou­mises au Co­mité par­le­men­taire pour la su­per­vi­sion et la ré­forme gou­ver­ne­men­tale le 21 juillet, 23,7 tril­lions de dol­lars (NDT. 23 700 mil­liards de dol­lars) ont été dé­bour­sés dans le cadre du « sou­tien po­ten­tiel to­tal du gou­ver­ne­ment fé­dé­ral ». Il s’agit ef­fec­ti­ve­ment bien d’un re­mède oné­reux. Ne serait-ce que com­men­cer à sai­sir l’énormité de ce chiffre né­ces­site déjà un mo­ment de ré­flexion. Cela re­pré­sente en­vi­ron la moi­tié du PIB mon­dial an­nuel, et plus de trois fois la somme dé­bour­sée par le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain, en dol­lars ajus­tés à l’inflation, pour l’ensemble des guerres de 1776 à aujourd’hui. C’est presque 50 fois le coût du New Deal.

D’autres na­tions, dont le Royaume-Uni, la Chine et l’Allemagne se sont en­ga­gées à fi­nan­cer des plans de sou­tien et de sau­ve­tage qui, bien que net­te­ment moins im­por­tants en termes ab­so­lus, re­pré­sentent une part im­pres­sion­nante (devrions-nous dire ef­frayante ?) du PIB national.

Si le diag­nos­tic al­ter­na­tif est va­lable, rien de tout cela ne fonc­tion­nera au bout du compte, car les ins­ti­tu­tions fi­nan­cières exis­tantes, avec leur socle de dette et in­té­rêts et leur be­soin d’expansion per­ma­nente, ne peuvent être ren­dues opé­ra­tion­nelles dans un contexte de pla­fond ef­fec­tif im­posé par les contraintes d’énergie et de res­sources à la pro­duc­tion in­dus­trielle et au transport.

Les plans de sau­ve­tage et de sou­tien fonctionnent-ils ? Beau­coup d’éléments sug­gèrent que ce n’est pas le cas, sauf dans des pro­por­tions li­mi­tées. Aux États-Unis, le chô­mage conti­nue de croître, tan­dis que la chute des va­leurs im­mo­bi­lières se pour­suit. Et la plu­part des « fré­mis­se­ments » re­pé­rés dans l’économie jusqu’à pré­sent ne re­pré­sentent qu’une baisse contes­table du rythme de contrac­tion. Par exemple, l’index des prix de l’immobilier pu­blié le 28 juillet de cette an­née mon­trait qu’en mai les prix ajus­tés à la sai­son ont chuté de seule­ment 0,16 % par rap­port au mois pré­cé­dent. Cela équi­vaut à un taux de dé­clin an­nuel d’un peu moins de 2 %, re­pré­sen­tant une amé­lio­ra­tion si­gni­fi­ca­tive au re­gard du taux an­nuel de plus de 20 % qui pré­va­lait de sep­tembre 2008 à mars 2009. De nom­breux ob­ser­va­teurs se sont em­pa­rés de cette nou­velle pour an­non­cer un re­bon­dis­se­ment im­mi­nent. Pour­tant les ventes de nou­veaux lo­ge­ments sont en baisse : de 1,4 mil­lion par an en 2005 à 350 000 par an aujourd’hui, et le prix des lo­ge­ments est 50 % au-dessous de leur ni­veau ob­servé au plus haut de la bulle, cette baisse se pour­sui­vant dans la plu­part des zones. De plus, la pro­duc­tion in­dus­trielle chute tou­jours, les pe­tites en­tre­prises souffrent et des signes de dan­ger sont tou­jours vi­sibles à l’horizon, parmi eux une nou­velle vague d’hypothèques, une plon­gée pro­bable des va­leurs im­mo­bi­lières et la réa­lité émer­gente que nous de­vons tou­jours nous oc­cu­per des titres fi­nan­ciers pour­ris qui sont au centre de la crise bancaire. 

Le pré­sident Obama a avancé l’argument se­lon le­quel les ren­floue­ments sont jus­ti­fiés afin de sta­bi­li­ser le sys­tème as­sez long­temps pour que les di­ri­geants opèrent des chan­ge­ments fon­da­men­taux dans les ins­ti­tu­tions et les rè­gle­men­ta­tions, per­met­tant à l’économie de re­par­tir de l’avant plus saine et im­mune à de fu­tures crises si­mi­laires. Mais pas grand-chose ne sug­gère que le genre de trans­for­ma­tions sys­té­miques vé­ri­ta­ble­ment né­ces­saires (celles qui se­raient ca­pables de faire fonc­tion­ner l’économie du­rant une pé­riode de re­pli pro­lon­gée) est en pré­pa­ra­tion ni même en­vi­sagé. Pa­ral­lè­le­ment, tan­dis que les ins­ti­tu­tions dé­pen­dantes de la crois­sance sont tem­po­rai­re­ment re­gon­flées, l’ampleur fi­nale des dé­gâts risque bien de ne faire que s’étendre : lorsque l’effondrement in­évi­table de ces ins­ti­tu­tions se pro­duira ef­fec­ti­ve­ment, les consé­quences se­ront vrai­sem­bla­ble­ment pires, tant la somme de ca­pi­taux di­la­pi­dée afin de ten­ter de les sau­ver aura été importante.

En épui­sant les res­sources non re­nou­ve­lables comme les mé­taux, les mi­ne­rais et les com­bus­tibles fos­siles, nous avons volé le bien des gé­né­ra­tions fu­tures. En réa­lité, dé­sor­mais nous vo­lons à ces gé­né­ra­tions les moyens fi­nan­ciers qui au­raient pu être dé­ployés afin d’ériger un pont vers une éco­no­mie sou­te­nable. La construc­tion d’une in­fra­struc­ture de pro­duc­tion d’énergie re­nou­ve­lable (non seule­ment une ca­pa­cité de gé­né­ra­tion, mais éga­le­ment de dis­tri­bu­tion et de sto­ckage, ainsi que des so­lu­tions agri­coles et de trans­port pour l’après pé­trole) né­ces­si­tera des in­ves­tis­se­ments énormes et des dé­cen­nies de la­beur. D’où pro­vien­dra le ca­pi­tal à in­ves­tir si les gou­ver­ne­ments sont déjà noyés dans les dettes ? Si nous avons dé­pensé près de 24 000 mil­liards de dol­lars pour re­mettre sur pied une vieille éco­no­mie dé­pour­vue de pers­pec­tives de sur­vie, que nous reste-t-il pour fi­nan­cer la nouvelle ?

Si la pres­crip­tion ac­tuelle des­ti­née à soi­gner notre ma­la­die éco­no­mique se four­voie, il en va de même pour beau­coup de re­mèdes pro­po­sés en vue de ré­gler nos pro­blèmes d’énergie. Se­lon le diag­nos­tic conven­tion­nel, le ni­veau élevé du prix ac­tuel du brut est à mettre au compte de la spé­cu­la­tion ; la so­lu­tion de­vrait donc consis­ter en une rè­gle­men­ta­tion plus stricte des mar­chés pé­tro­liers à terme (ce qui est peut-être une bonne idée, même si cela ne touche pas le cœur du pro­blème), tout en per­met­tant da­van­tage aux com­pa­gnies pé­tro­lières de pros­pec­ter le pé­trole do­mes­tique (bien que les taux pro­bables de pro­duc­tion des champs pour le mo­ment in­ter­dits d’accès soient re­la­ti­ve­ment maigres, et au­raient un ef­fet né­gli­geable sur les cours du pé­trole). Pour­tant, en réa­lité les in­ves­tis­se­ments sup­plé­men­taires dans des sys­tèmes de pro­duc­tion de com­bus­tibles fos­siles (dont la tech­no­lo­gie du « char­bon propre ») en­gen­dre­ront des ren­de­ments dé­crois­sants, sa­chant que les res­sources de meilleure qua­lité ont déjà été ex­ploi­tées ; et si­mul­ta­né­ment cela dé­tourne des ca­pi­taux qui pour­raient au­tre­ment être in­ves­tis dans l’énergie re­nou­ve­lable sur la­quelle nous de­vrons nous ap­puyer de ma­nière crois­sante à me­sure que les com­bus­tibles fos­siles déclineront. 

Ce qui est né­ces­saire, mais pour le mo­ment to­ta­le­ment in­exis­tant, c’est une re­con­nais­sance fon­da­men­tale du fait que les cir­cons­tances ont changé : ce qui fonc­tion­nait du­rant les dé­cen­nies pas­sées ne sau­rait s’appliquer à l’avenir.

Ce qu’il faut faire : s’adapter à la nou­velle réalité

Si le diag­nos­tic al­ter­na­tif est cor­rect, il n’y aura pas de so­lu­tion simple à l’effondrement éco­no­mique ac­tuel. Cer­taines ma­la­dies ne sont pas gué­ris­sables et né­ces­sitent sim­ple­ment que nous nous y adap­tions et que nous ti­rions le meilleur de notre nou­velle situation.

Si l’humanité s’est ef­fec­ti­ve­ment em­bar­quée dans la phase de contrac­tion du mou­ve­ment in­dus­triel, nous de­vrions ac­cep­ter le fait de trou­ver de­vant nous des ni­veaux de re­ve­nus bien moindres (pour pra­ti­que­ment tout le monde dans les pays riches, et pour les hauts sa­laires des pays plus pauvres), des pos­si­bi­li­tés de car­rière dif­fé­rentes (moins d’emploi dans la vente, le mar­ke­ting et la fi­nance ; da­van­tage dans la pro­duc­tion ba­sique), une éner­gie, des trans­ports et de la nour­ri­ture plus chers. De plus, nous de­vrions ac­cep­ter le fait que les as­pects clés de notre sys­tème éco­no­mique in­ex­tri­ca­ble­ment liés à un be­soin de crois­sance fu­ture ces­se­ront d’être fonc­tion­nels dans ce nou­veau contexte.

Plu­tôt que de ten­ter de ren­flouer les banques et com­pa­gnies d’assurances à coup de tril­lions de dol­lars, il se­rait peut-être mieux de les lais­ser sim­ple­ment cou­ler, peu im­porte les consé­quences né­fastes à court terme, car elles cou­le­ront de toute fa­çon à un mo­ment ou à un autre. Plus tôt elles se­ront rem­pla­cées par des ins­ti­tu­tions rem­plis­sant des fonc­tions es­sen­tielles dans une éco­no­mie en re­pli, mieux tout le monde se portera.

Pen­dant ce temps les lea­ders d’opinion dans la so­ciété, et en par­ti­cu­lier le pré­sident, doivent com­men­cer à faire cir­cu­ler l’information, de fa­çon com­pré­hen­sible et me­su­rée, se­lon la­quelle la crois­sance ne re­vien­dra pas et le monde est en­tré dans une phase éco­no­mique nou­velle et sans pré­cé­dent, mais que nous pou­vons tous sur­vivre et pros­pé­rer dans cette pé­riode tran­si­toire pleine de dé­fis si nous nous y ap­pli­quons et tra­vaillons en­semble. Au cœur de cette ré­édu­ca­tion gé­né­rale doit fi­gu­rer la re­con­nais­sance pu­blique et ins­ti­tu­tion­nelle de trois règles fon­da­men­tales de la sou­te­na­bi­lité : la crois­sance dé­mo­gra­phique n’est pas sou­te­nable ; l’extraction ac­tuelle des res­sources non re­nou­ve­lables ne l’est pas da­van­tage et l’utilisation des res­sources re­nou­ve­lables ne le sera que si elle est faite à un rythme in­fé­rieur à ce­lui de leur ré­gé­né­ra­tion naturelle.

Sans éner­gie bon mar­ché, les échanges com­mer­ciaux mon­diaux ne peuvent s’accroître. Cela ne si­gni­fie pas la fin du com­merce, mais seule­ment que les avan­tages éco­no­miques se dé­pla­ce­ront, à me­sure que le coût des trans­ports aug­men­tera, vers la pro­duc­tion et la consom­ma­tion lo­cales. Or c’est peut-être là une ma­nière trop en­jo­li­vée de pré­sen­ter les choses : si et quand les pé­nu­ries de com­bus­tible sur­viennent, les sys­tèmes d’approvisionnement fra­giles et éti­rés de par le globe pour­raient s’interrompre, en­traî­nant de graves consé­quences pour les consom­ma­teurs se re­trou­vant cou­pés de sources de biens es­sen­tiels. Aussi devrait-on ac­cor­der une nette prio­rité à l’organisation de la ré­si­lience col­lec­tive en pri­vi­lé­giant les sources d’approvisionnement lo­cales et l’entretien de stocks ré­gio­naux plus im­por­tants, par­ti­cu­liè­re­ment en nour­ri­ture et combustibles. 

Il faut ac­tuel­le­ment en moyenne 8,5 ca­lo­ries d’énergie pro­ve­nant du pé­trole et du gaz pour pro­duire chaque ca­lo­rie ali­men­taire. Sans com­bus­tibles bon mar­ché pour l’agriculture, la pro­duc­tion ali­men­taire plon­gera et les agri­cul­teurs fe­ront faillite, à moins que des ef­forts proac­tifs soient en­tre­pris afin de ré­for­mer le sys­tème et ré­duire sa dé­pen­dance vis-à-vis des com­bus­tibles fossiles. 

Ma­ni­fes­te­ment, les sources d’énergie al­ter­na­tives et les stra­té­gies amé­lio­rant l’efficacité doivent être au centre des prio­ri­tés, et doivent faire l’objet de re­cherches in­ten­sives à l’aide d’une pa­no­plie de cri­tères soi­gneu­se­ment sé­lec­tion­nés. Les meilleurs can­di­dats de­vront être so­li­de­ment fi­nan­cés, et même pen­dant que les com­bus­tibles fos­siles sont tou­jours re­la­ti­ve­ment peu oné­reux : le temps de dé­ploie­ment des in­fra­struc­tures de pro­duc­tion d’énergie re­nou­ve­lable se me­su­rera in­évi­ta­ble­ment en dé­cen­nies et nous de­vons donc lan­cer le pro­ces­sus dès main­te­nant, plu­tôt que d’attendre que le mar­ché montre la voie.

Face aux crises du cré­dit et (po­ten­tiel­le­ment) de la mon­naie, de nou­veaux modes de fi­nan­ce­ment de tels pro­jets se­ront exi­gés. Sa­chant que nos sys­tèmes mo­né­taire et fi­nan­cier ac­tuels sont ba­sés sur un be­soin de crois­sance, il nous fau­dra in­ven­ter de nou­veaux moyens de créer et prê­ter de l’argent. D’importants ef­forts de ré­flexion vi­sant à trou­ver des so­lu­tions en ce sens sont mis en œuvre, et cer­taines col­lec­ti­vi­tés ex­pé­ri­mentent déjà des co­opé­ra­tives à ca­pi­tal lo­cal, des mon­naies al­ter­na­tives et des banques sans intérêt. 

Le pé­trole de­ve­nant de plus en plus cher en termes réels, nous de­vrons ima­gi­ner des moyens plus ef­fi­caces pour trans­por­ter les per­sonnes et les biens. Notre pre­mière prio­rité à cet égard doit être de ré­duire le be­soin en trans­ports par une meilleure ur­ba­ni­sa­tion et des sys­tèmes de pro­duc­tion re­lo­ca­li­sés. Mais là où le trans­port est né­ces­saire, le rail lourd et lé­ger sera pro­ba­ble­ment pré­fé­rable aux au­to­mo­biles et camions. 

Nous au­rons éga­le­ment be­soin d’une ré­vo­lu­tion dans les construc­tions pour mi­ni­mi­ser le be­soin en chauf­fage, en cli­ma­ti­sa­tion et en éclai­rage ar­ti­fi­ciel dans toutes nos ha­bi­ta­tions et bâ­ti­ments pu­blics. Cette ré­vo­lu­tion est déjà lan­cée, mais pro­gresse ac­tuel­le­ment beau­coup trop len­te­ment en rai­son de l’inertie des in­té­rêts éta­blis dans le sec­teur du bâtiment.

Ces pro­jets né­ces­si­te­ront da­van­tage que des cré­dits lo­caux et des fonds ; ils fe­ront en outre ap­pel à des tra­vailleurs qua­li­fiés. Cela fera non seule­ment naître une de­mande en ins­tal­la­teurs de pan­neaux so­laires et d’isolation de bâ­ti­ments, mais des mil­lions de nou­veaux pro­duc­teurs agri­coles et bâ­tis­seurs d’infrastructures à faible coût éner­gé­tique se­ront éga­le­ment mis à contri­bu­tion. Toute une gamme de nou­velles car­rières pour­raient émer­ger et rem­pla­cer les em­plois du mar­ke­ting et de la fi­nance en voie de dis­pa­ri­tion, pour peu que des for­ma­tions abor­dables soient pro­po­sées dans les éta­blis­se­ments d’enseignement locaux.

Il est in­té­res­sant de no­ter que les 23,7 tril­lions de dol­lars ré­cem­ment consa­crés aux sau­ve­tages et ga­ran­ties de rem­bour­se­ment aux États-Unis re­pré­sentent presque 80 000 dol­lars pour chaque homme, femme et en­fant du pays. Un ni­veau d’investissement s’élevant à ne serait-ce qu’une frac­tion consé­quente de cela pour­rait fi­nan­cer toutes les for­ma­tions né­ces­saires, tout en as­su­rant un ap­pro­vi­sion­ne­ment uni­ver­sel en biens de consom­ma­tion es­sen­tiels du­rant la tran­si­tion. Qu’obtiendrions-nous pour notre ar­gent ? Une no­tion col­lec­tive que, en temps de crise, per­sonne n’est laissé au bord de la route. Sans le sen­ti­ment d’engagement co­opé­ra­tif qu’un tel fi­let de sé­cu­rité ai­de­rait à sus­ci­ter, un peu comme ce qui fut réa­lisé avec le New Deal mais à une échelle plus vaste, la contrac­tion éco­no­mique pour­rait se muer en une hor­rible ba­taille pour les miettes de la pé­riode in­dus­trielle agonisante.

Aussi contro­ver­sée qu’elle puisse être, la ques­tion de la dé­mo­gra­phie doit être prise en consi­dé­ra­tion. Tous les pro­blèmes liés aux res­sources sont plus dif­fi­ciles à ré­soudre lorsqu’il y a da­van­tage d’individus né­ces­si­tant ces res­sources. Les États-Unis doivent en­cou­ra­ger les fa­milles plus pe­tites et mettre en place une po­li­tique d’immigration co­hé­rente en vue d’une crois­sance dé­mo­gra­phique zéro. Ce qui n’est pas sans im­pli­ca­tions en termes de po­li­tique étran­gère : nous de­vons ai­der les autres na­tions à réa­li­ser leur propre tran­si­tion éco­no­mique de fa­çon à ce que leurs ci­toyens n’aient pas be­soin d’émigrer pour survivre. 

Si la crois­sance éco­no­mique cesse d’être un ob­jec­tif réa­li­sable, la so­ciété de­vra trou­ver de meilleures fa­çons de me­su­rer le suc­cès. Les éco­no­mistes doivent ar­rê­ter de me­su­rer le bien-être à l’aide de l’outil émoussé qu’est le PIB, et com­men­cer à s’intéresser da­van­tage aux in­dices de ca­pi­tal hu­main et so­cial dans des do­maines comme l’éducation, la santé et la culture. Cette re­dé­fi­ni­tion de la crois­sance et du pro­grès s’est déjà amor­cée dans cer­tains sec­teurs, mais pour l’essentiel elle de­mande tou­jours à être mise en œuvre par les gouvernements. 

On peut d’ailleurs avan­cer l’argument se­lon le­quel, quand tout cela aura été mis en place, il en ré­sul­tera un mode de vie plus gra­ti­fiant pour la ma­jo­rité des ci­toyens : un sens col­lec­tif plus ac­cru, une meilleure connexion avec le monde na­tu­rel, un tra­vail plus sa­tis­fai­sant et un en­vi­ron­ne­ment plus sain. Des études ont mon­tré à plu­sieurs re­prises que des ni­veaux de consom­ma­tion plus im­por­tants ne se tra­duisent pas né­ces­sai­re­ment en ni­veaux de bien-être vi­tal plus éle­vés. Cela si­gni­fie que si l’on peut en­vi­sa­ger le « pro­grès » en termes de bon­heur et bien-être, plu­tôt que comme un pro­ces­sus tou­jours plus ra­pide d’extraction de ma­tières pre­mières, leur trans­for­ma­tion en pro­duits qui eux-mêmes de­viennent ra­pi­de­ment des dé­chets, alors le pro­grès peut cer­tai­ne­ment per­du­rer. Dans tous les cas, « vendre » ce pro­jet am­bi­tieux et in­édit au grand pu­blic im­plique d’en sou­li­gner les bé­né­fices. Plu­sieurs or­ga­ni­sa­tions ex­plorent d’ores et déjà les pos­si­bi­li­tés de mes­sage et de com­mu­ni­ca­tion au­tour de la tran­si­tion.  Mais les res­pon­sables po­li­tiques doivent com­prendre que re­gar­der le bon as­pect des choses ne si­gni­fie pas pro­mettre ce qui ne peut être réa­lisé, comme le re­tour à une époque de crois­sance pro­lon­gée et de consom­ma­tion écervelée.

Le pouvons-nous ? Le ferons-nous ?

Il est im­por­tant de pré­ci­ser les im­pli­ca­tions de tout cela aussi clai­re­ment que pos­sible. Si le diag­nos­tic al­ter­na­tif est cor­rect, il n’y aura pas de « re­prise » éco­no­mique com­plète, pas cette an­née, la pro­chaine, ni dans cinq ou dix ans. On pour­rait as­sis­ter à des re­bonds tem­po­raires nous ra­me­nant à une frac­tion du pic d’activité éco­no­mique, mais il ne s’agira que de brefs mo­ments de répit.

Nous sommes en­trés dans une nou­velle ère éco­no­mique au cours de la­quelle les an­ciennes règles ne s’appliquent plus. Les taux d’intérêts bas et les dé­penses gou­ver­ne­men­tales ne se tra­duisent plus en sti­mu­la­tion de l’emprunt et créa­tions d’emplois. L’énergie bon mar­ché n’apparaîtra pas sim­ple­ment parce qu’il existe une de­mande. Dans la plu­part des cas, nous ne trou­ve­rons tout sim­ple­ment pas de sub­sti­tuts aux res­sources es­sen­tielles. Glo­ba­le­ment, l’économie conti­nuera de se ré­trac­ter dans des crises et tres­saille­ments jusqu’à ce qu’elle puisse être main­te­nue à ni­veau par l’énergie et les res­sources ma­té­rielles que la Terre peut four­nir de fa­çon continue.

Bien en­tendu tout cela consti­tue une nou­velle très pé­nible à en­tendre. On peut le com­pa­rer à votre mé­de­cin vous an­non­çant que vous avez contracté une ma­la­die sys­té­mique et po­ten­tiel­le­ment fa­tale ne pou­vant être gué­rie, mais seule­ment trai­tée par un re­mède d’appoint ; ce re­mède consis­tant à opé­rer des chan­ge­ments pro­fonds dans votre mode de vie.

Cer­tains lec­teurs ne man­que­ront pas de faire re­mar­quer que le chan­ge­ment cli­ma­tique n’occupe pas une place pro­émi­nente dans cette dis­cus­sion. Il s’agit, après tout, de la plus grave ca­tas­trophe en­vi­ron­ne­men­tale de l’histoire de l’humanité. En ef­fet, ses consé­quences pour­raient être bien plus sé­rieuses que la simple des­truc­tion des éco­no­mies na­tio­nales : des cen­taines de mil­lions d’êtres hu­mains et des mil­lions d’autres es­pèces pour­raient être mis en pé­ril. La rai­son pour la­quelle j’ai choisi de li­mi­ter ici mon évo­ca­tion du chan­ge­ment cli­ma­tique est (en consi­dé­rant que le diag­nos­tic al­ter­na­tif soit cor­rect) que ce n’est pas ce phé­no­mène qui s’est avéré être l’obstacle le plus im­mé­diat à la crois­sance éco­no­mique, mais bien l’épuisement des res­sources. Néan­moins, si ce point ne fait pas en­core l’unanimité, le chan­ge­ment cli­ma­tique en lui-même et les me­sures re­quises pour le mi­ni­mi­ser re­pré­sentent dans l’ensemble des li­mites pour la crois­sance, tout comme l’épuisement des res­sources. De plus, si nous échouons à en­ca­drer ef­fi­ca­ce­ment le re­pli éco­no­mique qui ca­rac­té­ri­sera les dé­cen­nies à ve­nir, il ne sub­sis­tera pas d’espoir de mise en place d’une ré­ponse or­ga­ni­sée et co­hé­rente au chan­ge­ment cli­ma­tique, une ré­ponse se ma­té­ria­li­sant par des ef­forts tant pour ré­duire l’impact du cli­mat que pour s’y adap­ter. Il est im­por­tant de sou­li­gner, ce­pen­dant, que les me­sures dé­fen­dues ici (dont le dé­ve­lop­pe­ment de sources d’énergie re­nou­ve­lables et d’une meilleure ef­fi­ca­cité éner­gé­tique, une di­mi­nu­tion ra­pide de la dé­pen­dance vis-à-vis des com­bus­tibles fos­siles dans les trans­ports et l’agriculture, et la sta­bi­li­sa­tion des ni­veaux dé­mo­gra­phiques) fi­gurent parmi les me­sures sus­cep­tibles de contri­buer à la ré­duc­tion des émis­sions de carbone.

Est-il pos­sible que cet es­sai in­fluence la ré­flexion et les ac­tions des di­ri­geants ? Mal­heu­reu­se­ment, c’est peu pro­bable. Leur croyance en la pos­si­bi­lité et la né­ces­sité d’une crois­sance conti­nue est per­ni­cieuse, et la no­tion se­lon la­quelle la crois­sance n’est peut-être plus pos­sible est à leurs yeux im­pen­sable. Mais le diag­nos­tic al­ter­na­tif doit fi­gu­rer dans les re­gistres. Cet es­sai, ré­digé par un simple jour­na­liste, re­pré­sente à bien des égards la ré­flexion de mil­liers de scien­ti­fiques ayant tra­vaillé de­puis des dé­cen­nies sur des pro­blèmes liés à la dé­mo­gra­phie, aux res­sources, à la pol­lu­tion et à la bio­di­ver­sité. Igno­rer le diag­nos­tic en lui-même, tel qu’articulé ici ou dé­ve­loppé dans des di­zaines de mil­liers d’articles scien­ti­fiques, pour­rait nous faire pas­ser à côté de notre der­nière chance d’éviter un ef­fon­dre­ment to­tal, non seule­ment de l’économie, mais éga­le­ment de la ci­vi­lité et de l’existence hu­maine or­ga­ni­sée. Cela pour­rait nous ex­po­ser à un risque de dis­con­ti­nuité his­to­rique trou­vant ses an­té­cé­dents qua­li­ta­tifs dans l’effondrement des ci­vi­li­sa­tions ro­maine et maya.  Or il n’existe pas de vé­ri­table pré­cé­dent pour ce qui vrai­sem­bla­ble­ment nous at­tend, car ces exemples an­ciens d’effondrement af­fec­taient des so­cié­tés géo­gra­phi­que­ment dé­li­mi­tées dont l’influence sur leur en­vi­ron­ne­ment était tout aussi li­mi­tée. La ci­vi­li­sa­tion ac­tuelle est glo­bale, et son des­tin, ce­lui de la Terre et de l’humanité, sont in­ex­tri­ca­ble­ment liés.

Ce­pen­dant même si les di­ri­geants conti­nuent d’ignorer de tels aver­tis­se­ments, les in­di­vi­dus et col­lec­ti­vi­tés peuvent en ti­rer des le­çons et en­ta­mer le pro­ces­sus d’élaboration de ré­si­lience, de dé­ta­che­ment de la dé­pen­dance vis-à-vis des com­bus­tibles fos­siles et des ins­ti­tu­tions en­chaî­nées à la ma­chine de crois­sance per­pé­tuelle. Nous ne pou­vons nous per­mettre de res­ter spec­ta­teurs alors que les di­ri­geants mon­diaux gâchent les oc­ca­sions nous per­met­tant de prendre conscience et de nous adap­ter aux li­mites de la crois­sance. Nous pou­vons ini­tier des chan­ge­ments dans nos vies, et nous pou­vons nous ser­rer les coudes avec nos voi­sins. Et nous pou­vons faire com­prendre à nos mi­lieux dé­ci­sion­naires que nous désap­prou­vons leur al­lé­geance au statu quo, mais qu’en re­vanche il existe d’autres options.

Est-il trop tard pour en­ta­mer une tran­si­tion contrô­lée vers une so­ciété post-énergies fos­siles ? Peut-être. Mais nous ne le sau­rons pas si nous n’essayons pas. Et si nous sommes ame­nés à four­nir cet ef­fort, nous de­vons com­men­cer par ad­mettre une réa­lité simple et crue : la crois­sance telle que nous l’avons connue ne peut plus faire par­tie de nos objectifs.

Epi­logue

Je n’ai pas eu le cou­rage de re­prendre la qua­ran­taine de notes et ré­fé­rences. Vous pou­vez vous ré­fé­rer à l’article ori­gi­nal, ou bien à la tra­duc­tion sur vol­tai­re­net.