Rasoir d’Occam, complots et Monsanto

Petit démontage de conspirationnisme ambiant

pierre tombale, par Svadilfari, sur flickr

Feue mon es­time pour M. Guillet

J’ai long­temps hé­sité à écrire un ar­ticle sur ce su­jet, mais le mes­sage hal­lu­ci­nant de Do­mi­nique Guillet dans la news­let­ter de Ko­ko­pelli hier me fait sor­tir de ma ré­serve. S’il s’agit d’un dé­ra­page, c’est un dé­ra­page qui fi­nit dans le ra­vin après une cen­taine de ton­neaux. Voici quelqu’un pour qui j’avais une grande es­time et son com­bat pour la li­bé­ra­tion des se­mences est une grande (et sa­lu­taire) cause. Mais le voilà qui clame dans un ar­ticle de 15 pages que le chan­ge­ment cli­ma­tique est un com­plot pla­né­taire, et il jette au feu d’un re­vers de plume tous les tra­vaux de la com­mu­nauté scien­ti­fique en re­pre­nant tous les pon­cifs écu­lés des ultra-conservateurs américains.

Je ne m’attarderai pas à ré­pondre à ses élu­cu­bra­tions. Si vous avez des doutes sur le sé­rieux des cli­ma­to­logues dont le tra­vail de fourmi a fini par convaincre le grand pu­blic que le cli­mat est à deux doigts de nous pé­ter à la fi­gure, al­lez pa­tiem­ment et conscien­cieu­se­ment lire leurs ar­ticles. Pour les bases, il y a le rap­port du GIEC, et si l’on veut des ré­ponses point par point aux ob­jec­tions sou­le­vées par les scep­tiques, il y a l’excellent site Real­Cli­mate.

Le ra­soir d’Occam

J’espère que c’est juste une im­pres­sion, mais il me semble que les théo­ries du com­plot fleu­rissent de par­tout dans le ter­reau des gens qui ont choisi de ne pas suivre le trou­peau de la so­ciété de consom­ma­tion et de la mal­bouffe, qu’on re­groupe par­fois sous la laide éti­quette des “créa­tifs cultu­rels”. Ceci peut se com­prendre : il faut une bonne dose de cou­rage pour ar­ri­ver à se dé­pê­trer de la nasse men­tale que la so­ciété de consom­ma­tion tisse au­tour de nos cer­veaux et qui nous trans­forme en mou­tons. Et une fois qu’on com­mence à dou­ter des ex-certitudes as­sé­nées par la pen­sée unique, il est ten­tant de se mettre à dou­ter de tout ce qui res­semble de près ou de loin à un consensus.

Mais ça ne suf­fit pas pour ex­pli­quer cette fas­ci­na­tion pour les conspi­ra­tions, car le doute de­vrait jouer dans les deux sens. Si l’on doute de tout, il est ra­tion­nel de dou­ter de la ver­sion of­fi­cielle pro­duite par la com­mis­sion d’enquête sur le 11 sep­tembre et de de­man­der un sé­rieux com­plé­ment d’enquête, mais il n’est pas ra­tion­nel de go­ber toutes crues les ver­sions al­ter­na­tives abra­ca­da­brantes qui traînent au dé­tour des pam­phlets à l’orthographe au de­meu­rant sou­vent douteuse.

Parmi les moyens qui per­mettent de re­pé­rer les théo­ries qui ne tiennent pas de­bout, il y en a un qui me tient à coeur. L’expérience du fonc­tion­ne­ment des grands groupes in­dus­triels m’a ap­pris que ja­mais un grand pro­jet ne se dé­roule comme prévu. Qu’il y a tou­jours quelque chose qui dé­cide de foi­rer dans les grandes lar­geurs, en vertu de la loi de Mur­phy. Or donc, dès qu’une théo­rie du com­plot sup­pose qu’une grosse or­ga­ni­sa­tion a réussi à or­ches­trer un pro­jet d’une am­pleur mon­diale sans ani­croche, ça doit obli­ga­toi­re­ment vous sem­bler très sus­pect. Com­ment des or­ga­ni­sa­tions où la bourde col­lec­tive est la règle et le coup de maître l’exception pourraient-elles mettre sur pied des conspi­ra­tions mon­diales fi­ce­lées au quart de poil et im­pli­quant des mil­liers de rouages hu­mains, tous aussi faillibles les uns que les autres ? Pour chaque théo­rie, comp­tez le nombre de gens qui doivent men­tir à leur femme ou gar­der un lourd se­cret toute leur vie, ainsi que le nombre de gens qu’il faut mu­se­ler pour que la théo­rie tienne. Ce nombre peut se com­pa­rer au nombre d’épi­cycles qu’il fal­lait pour faire te­nir la cos­mo­lo­gie de Pto­lé­mée. Il aura suffi à Co­per­nic de pro­po­ser que le so­leil soit au centre du sys­tème so­laire pour qu’on puisse se pas­ser de tous les épi­cycles. En ap­pli­ca­tion di­recte du prin­cipe de par­ci­mo­nie au­tre­ment ap­pelé ra­soir d’Occam se­lon le­quel entre deux théo­ries, celle qui tient avec les hy­po­thèses les plus simples est pro­ba­ble­ment la bonne, on pou­vait se dou­ter que Co­per­nic avait rai­son, et on peut émettre des soup­çons sur la cré­di­bi­lité de la plu­part des com­plots qui im­pliquent trop de monde et trop de mensonges.

La pente na­tu­relle du système

Pour ex­pli­quer le com­por­te­ment des mul­ti­na­tio­nales, des ma­fias, des banques, des Etats, pas be­soin d’invoquer des so­cié­tés se­crètes aux in­ten­tions ma­chia­vé­liques : il suf­fit de voir quelle est la pente na­tu­relle du sys­tème. Le­quel sys­tème est en­suite na­tu­rel­le­ment en­cou­ragé par ceux qui y trouvent leur in­té­rêt, sans qu’ils leur faille se concer­ter, comme dans n’importe quel éco­sys­tème na­tu­rel. De même qu’il n’y a pas be­soin que les nuages se concertent pour qu’ait lieu un ou­ra­gan, de même il n’y a pas be­soin d’invoquer une guilde de ban­quiers mal­fai­sants pour ex­pli­quer com­ment le sys­tème du prêt avec in­té­rêt conduit à la concen­tra­tion in­dé­fi­nie des ri­chesses ; pas be­soin d’une bande d’illuminés pour ex­pli­quer pour­quoi les la­bos phar­ma­ceu­tiques en­tre­tiennent la pho­bie de la grippe mexi­caine ; pas be­soin d’un com­plot pour com­prendre la main­mise pro­gres­sive de l’in­dus­trie se­men­cière sur la sou­ve­rai­neté ali­men­taire mondiale.

L’exemple de Monsanto

Dé­ve­lop­pons plus lon­gue­ment ce der­nier exemple. On lit par­tout que Mon­santo prive peu à peu la pay­san­ne­rie et le monde d’une par­tie de sa li­berté. Ce n’est pas faux. Mais je met­trais ma main au feu qu’aucun exé­cu­tif du groupe n’a ja­mais dit en réunion quelque chose du genre “Nous al­lons pro­fi­ter des règles in­ter­na­tio­nales de pro­priété in­tel­lec­tuelle pour confis­quer le vi­vant et de­ve­nir les maîtres du Monde”.

Au lieu de ça, il suf­fit que cha­cun de leur côté : les in­gé­nieurs et les cher­cheurs se contentent de tra­vailler sur les su­jets pour les­quels ils ont da­van­tage de chances d’obtenir des cré­dits ; que les cadres fa­vo­risent les tech­no­lo­gies bre­ve­tables pour as­seoir la po­si­tion do­mi­nante du groupe ; que les ju­ristes pro­tègent la pro­priété in­tel­lec­tuelle du groupe contre les concur­rents gros et pe­tits comme un dra­gon garde son or ; que des avo­cats par­fai­te­ment cy­niques cherchent à ré­duire les sommes ver­sées à chaque condam­na­tion ; que des pu­bli­ci­taires fa­çonnent la vé­rité à leur idée tan­dis que des lob­byistes convainquent les élus que l’avenir du monde passe par les OGM ; que les fonc­tion­naires de l’EPA (Agence de Pro­tec­tion de l’Environnement) qui veulent pan­tou­fler trouvent na­tu­rel­le­ment des postes au­près de leurs ca­ma­rades de promo et de leurs in­ter­lo­cu­teurs pro­fes­sion­nels ; que des ven­deurs ré­gio­naux se com­portent aussi odieu­se­ment que leur per­mettent les lois et la cor­rup­tion dans les pays qu’ils veulent conqué­rir ; et que tout ce monde souffre du biais cog­ni­tif uni­ver­sel­le­ment ré­pandu qui consiste à idéa­li­ser le tra­vail qui nous paye. Vous avez là une par­faite illus­tra­tion d’un sys­tème qui, en sui­vant sa pente na­tu­relle, fi­nit par mettre en dan­ger la sur­vie de l’espèce hu­maine. Je ne dis pas qu’il n’y a ja­mais eu un di­ri­geant lu­cide et cy­nique qui se soit fé­li­cité du tour que pre­naient les choses, mais je dis qu’il n’y a pas be­soin que Ma­chia­vel signe de sa main un plan de re­cherche, écha­faude un stra­ta­gème d’inflitration des ins­tances d’Etat ou sou­doie des journalistes.

Mon­santo est un exemple ex­trême, mais je suis cer­tain que la plu­part des grandes en­tre­prises ne fonc­tionnent pas dif­fé­rem­ment. Après tout, dans mon mé­tier d’ingénieur du spa­tial, je ne me pose pas tel­le­ment plus de ques­tions d’éthique et de ci­toyen­neté que ne se posent les gé­né­ti­ciens de Mon­santo. Et quand je pro­pose des sys­tèmes d’observation de la terre ci­vils so­phis­ti­qués, je ne suis pas payé pour me de­man­der ni par qui (le fisc ?) ni com­ment (comp­ter les pis­cines ?) ces sys­tèmes se­ront utilisés.

Le com­plot qui a per­mis au sys­tème d’accoucher d’un Mon­santo, nous l’avons mis sur pied en Eu­rope entre le XVe et le XVIIIe siècle. L’idée des bre­vets était gé­niale : en échange d’un mo­no­pole de du­rée li­mi­tée sur l’exploitation de son in­ven­tion, un in­ven­teur s’engageait à rendre l’idée pu­blique et à la don­ner à tout le monde à l’issue. Seule­ment voilà, les en­tre­prises dé­testent l’insécurité de la concur­rence, et dès qu’on leur pro­pose l’occasion d’un mo­no­pole, elles y sautent à pieds joints. Le bre­vet, c’est l’arme ab­so­lue anti-concurrence, et comme il ne dure qu’un temps, il faut que les en­tre­prises sautent d’un bre­vet à l’autre en pous­sant la tech­no­lo­gie tou­jours un peu plus loin dans la di­rec­tion … la plus brevetable.

Epi­logue

On peut me­ner ce même type de dé­mon­tage pour une grande pro­por­tion des théo­ries de conspi­ra­tion qu’on peut ren­con­trer au dé­tour des sites li­ber­taires ou d’extrême droite. De deux pro­po­si­tions, la­quelle croyez-vous plus cré­dible : celle qui fait l’hypothèse d’un ma­chia­vé­lisme vir­tuose cen­tra­lisé co­or­don­nant des mil­liers de pions, à l’image du rôle ré­con­for­tant de Sa­tan dans la tra­di­tion chré­tienne ? ou bien celle qui re­pose sim­ple­ment sur l’action in­di­vi­duelle des gens dans un sys­tème qui les dé­passe, tein­tée d’incompétence à toutes les échelles de dé­ci­sion, et dé­co­rée ici ou là de quelques bourdes mo­nu­men­tales dé­fiant l’entendement ?

Voilà. Veuillez m’excuser cet écart, mais il fal­lait que ça sorte, sur­tout un jour comme aujourd’hui. Je re­tourne à mon jar­din sans plus tarder.