Pourquoi ? Pourquoi ?

Maïeutique récursive et néanmoins décroissante

yeux-fiston

Note : ceci est la ver­sion fran­çaise d’un ar­ticle pu­blié en fé­vrier 2008 sur mon blog en an­glais.

J’aurais pu in­ti­tu­ler l’article “connais-toi toi-même” sur les conseils de So­crate, mais je me conten­te­rai de ‘pour­quoi ? pour­quoi ?’. La règle est simple, et vous pou­vez vous l’appliquer à vous-même : il su­fit de consi­dé­rer une dé­ci­sion im­por­tante que vous avez prise ou que vous vous ap­prê­tez à prendre, et de de­man­der ‘pour­quoi ?’ de fa­çon ré­cur­sive jusqu’à ce que ça n’ait plus au­cun sens. Si l’on condui­sait cet exer­cice as­sez sou­vent, on se­rait plus au fait de nos mo­ti­va­tions profondes.

En­oncé : je veux quit­ter la course de l’esclavage sa­la­rié et le train fou de la pro­duc­tion in­dus­trielle et de la crois­sance du PIB pour ré­in­ven­ter une vie pai­sible de jardinier.

pour­quoi ?

Parce que le monde de­vient fou et la course à la quan­tité plu­tôt qu’à la qua­lité est déjà en train de dé­pas­ser les li­mites de notre pe­tite planète.

pour­quoi ?

Parce que je pense que les sa­voirs et les savoir-faire d’aujourd’hui peuvent nous pro­cu­rer un cer­tain confort avec très peu de tra­vail (même si l’on re­tire les com­bus­tibles fos­siles), mais que l’esprit hu­main n’arrive pas à s’adapter au nou­veau pa­ra­digme d’abondance. Et au lieu de re­pen­ser nos vies en fonc­tion de nos be­soins pro­fonds, nous nous em­pê­chons de pro­fi­ter de l’abondance à cause d’une éthique du tra­vail pour la­quelle ‘da­van­tage’ équi­vaut à ‘mieux’.

Nous avons en­suite in­venté les struc­tures éco­no­miques qui concentrent l’abondance dans les mains d’un pe­tit nombre afin que la­dite abon­dance soit hors de por­tée de la masse, jus­ti­fiant du même coup notre éthique du tra­vail hé­ri­tée des temps de pé­nu­rie. La course au ‘tou­jours plus’ conduit à la crois­sance ex­po­nen­tielle. Comme la crois­sance ex­po­nen­tielle ne peut pas se pour­suivre in­dé­fi­ni­ment dans un monde fini, cette course va bien fi­nir par s’arrêter. Et je pré­fère quit­ter la course avant le naufrage.

pour­quoi ?

La ré­ponse fa­cile, c’est que j’espère pou­voir avoir ma pe­tite arche de Noé pour moi et les miens, mais ceci est au mieux im­pro­bable. Si le nau­frage est violent, nous se­rons tous dans le même ba­teau. Mais même si le nau­frage n’a pas lieu, je conti­nue de pen­ser que la course ac­tuelle rend tout le monde mal­heu­reux, même ceux à qui on n’a pas in­ter­dit l’accès à une part de l’abondance. En me re­ti­rant, je peux faire une pause, ré­flé­chir, et in­ven­ter une vie de qua­lité plu­tôt que de quan­tité. De­puis que j’ai com­mencé à tra­vailler à temps par­tiel, j’ai bien vu com­bien plus de qua­lité je pou­vais mettre dans ma vie, en ne re­non­çant qu’à une frac­tion de mon re­venu. En fait, je pense que la meilleure vie est celle où la quan­tité de tra­vail mo­né­taire n’est pas fixée par des conven­tions mais par mes stricts be­soins de re­ve­nus mo­né­taires, ainsi que par ce que j’apporte au monde à tra­vers ce travail.

pour­quoi ?

Nous avons tous été for­més pour de­ve­nir des mer­ce­naires, et per­sonne ne re­met ja­mais en cause la va­li­dité de son tra­vail, quel qu’en soit l’objet. Mais comme le monde n’a pro­ba­ble­ment pas be­soin de plus de choses, il me faut être vi­gi­lant et me de­man­der si mon tra­vail est vrai­ment utile au monde. Si par exemple je tra­vaille dans l’armement, dans l’industrie du ta­bac, dans la chi­mie, dans l’aéronautique, l’automobile, la bioin­gé­nie­rie, il est en l’occurrence fort dou­teux qu’un sur­plus de mon tra­vail contri­bue au bien commun.

Si tou­te­fois j’ai la chance de pou­voir me rendre utile au monde, quelle pro­por­tion de mon tra­vail de­vrait être ré­mu­né­rée et quelle pro­por­tion de­vrait être bé­né­vole ? La part ré­mu­né­rée par­ti­cipe à la course du flux mo­né­taire, à la crois­sance du PIB, à la concen­tra­tion des ri­chesses. La part bé­né­vole pro­fite au monde, point fi­nal. Je veux vivre la meilleure vie sans avoir à en­jam­ber des ca­davres, donc il me faut ac­croître mon ra­tio tra­vail bénévole/travail com­mer­cial tant que je peux me le permettre.

pour­quoi ?

Parce que je pense que mon style de vie jusqu’à pré­sent a déjà trop en­jambé de ca­davres (sur­tout dans les pays dits ‘du Sud’), bien que je sois convaincu que le nou­veau pa­ra­digme d’abondance, même en l’absence de pé­trole bon mar­ché, rend op­tion­nel l’esclavage des autres dans la quête du confort per­son­nel. Je ne crois pas pou­voir un jour rem­bour­ser ma dette, sur­tout si l’on tient compte du pas­sif de l’époque co­lo­niale, mais au moins je peux ré­duire la pres­sion que notre éco­no­mie exerce sur le monde en gé­né­ral et sur les pauvres en par­ti­cu­lier. Ainsi, s’il me faut ga­gner le mi­ni­mum d’argent, je dois faire pous­ser ma nour­ri­ture, construire ma mai­son, et m’efforcer de re­cou­rir da­van­tage au tissu hu­main lo­cal qu’à l’économie glo­ba­li­sée. D’où l’idée d’un jar­din nour­ri­cier. Au-delà, j’espère que mon ex­pé­rience pourra ser­vir d’exemple à d’autres et mon­trer que d’autres modes de vie sont pos­sibles en-dehors de la course commerciale.

pour­quoi ?

Parce que je pense qu’une fois qu’on est en­chaîné comme un mer­ce­naire ano­nyme dans la ga­lère de l’économie, et qu’on doit men­dier chaque sou de ses be­soins au­près de l’économie mon­dia­li­sée, la li­berté quitte le na­vire. Suis-je libre quand toute ma sub­sis­tance dé­pend du bon vou­loir pro­vi­den­tiel des ac­tion­naires de mon pa­tron ? Suis-je libre quand tra­vailler moins si­gni­fie qu’il y aura moins à man­ger pour ma fa­mille ? Ima­gi­nez un monde de fermiers-jardiniers où cha­cun se­rait en me­sure de se nour­rir, se vê­tir et se lo­ger par ses propres moyens : ne représenteraient-ils pas les ci­toyens libres dont rê­vaient les phi­lo­sophes des Lu­mières ? En plus, si tant de gens re­tour­naient à la terre, ils noue­raient de nou­veaux liens avec la pla­nète, et ces­sant d’agresser la Na­ture, ils en de­vien­draient les gar­diens. Je dois bien ça à mes fils.

pour­quoi ?

Parce que s’il est hu­main de dé­truire la pla­nète sans le sa­voir, il est dia­bo­lique de per­sé­vé­rer sciem­ment. Com­ment mes fils comprendraient-ils que je re­lâche à un quel­conque ins­tant les ef­forts que je fais pour rendre leur monde vi­vable ? Et tout en m’occupant du bout de pla­nète qu’ils oc­cupent, je suis au­près d’eux et je peux don­ner à leur vie un sup­plé­ment de qualité.

pour­quoi ?

Parce que je pense qu’ils pré­fèrent une poi­gnée de fraises du jar­din, une pro­me­nade dans les bois, une par­tie de foot ou une ba­garre sur la pe­louse plu­tôt qu’une grande chambre, un écran plasma ou la col­lec­tion com­plète des DVD Dis­ney. Quand les en­fants savent que leurs pa­rents ré­pondent tou­jours pré­sents — sans pour au­tant être sur leur dos-, ils dé­ve­loppent un sen­ti­ment de sé­cu­rité qui en fait des adultes équi­li­brés. Quand les gens n’ont pas peur d’être aban­don­nés, ni peur d’être moins ai­més, ils ne voient pas le monde comme un champ de ba­taille contre leurs voi­sins, mais comme un ter­rain d’aventures avec leurs amis.

pour­quoi ?

Parce que je suis cer­tain que les as­pi­ra­tions hu­maines, une fois passé le cap de la simple sur­vie, ne sont sou­vent que les échos in­cons­cients de be­soins d’enfance in­sa­tis­faits. Per­sonne n’est ja­mais as­sez riche pour com­pen­ser une peur ar­chaïque du manque ; per­sonne n’est ja­mais as­sez puis­sant pour exor­ci­ser un passé d’humiliation ; per­sonne n’est ja­mais as­sez cé­lèbre pour ef­fa­cer une en­fance sans amour. Quand on cherche le pou­voir, l’argent ou la gloire, le but est tou­jours un peu plus loin der­rière l’horizon. Quand on cherche l’amour, la joie, la santé, le but peut être at­teint à chaque pas. J’envisage la ‘bonne vie’ comme une ran­don­née dans la na­ture, où chaque pas de­mande un ef­fort, mais est ré­com­pensé par de nou­veaux pay­sages, de nou­veaux sons, de nou­velles sen­teurs, où chaque pas est un pas de plus sur le che­min que j’ai choisi. Un che­min qui est en soi si beau que je n’aurais au­cun re­gret si je de­vais m’arrêter en cours de route.

pour­quoi ?

Parce qu’on n’a qu’une seule vie, et qu’on ne sait ja­mais quand elle fi­nira. Je ne vais pas sa­cri­fier aujourd’hui pour de­main, parce qu’il pour­rait ne pas y avoir de de­main. Mais je ne vais pas sa­cri­fier de­main pour aujourd’hui, parce qu’il pour­rait y avoir un bon pa­quet de de­mains encore.

pour­quoi ?

Parce qu’il est pos­sible que je vive vieux, et aussi parce que mal­gré mes de­hors par­fai­te­ment ma­té­ria­listes, je ne peux pas com­plè­te­ment ex­clure l’hypothèse d’une ma­nière de vie éternelle.

pour­quoi ?

Parce que trouve que croire donne une jo­lie lu­mière au monde.

pour­quoi ?

Parce que je pense que ça ré­pond à tous les ‘pourquois’.

pour­quoi ?

Pour­quoi pas ?