Pourquoi pas un SEL ?

Démarrage d'un Système d'Echange Local pour le Naucellois

affiche SEL Naucelle

L’anecdote de la Dame de Condé (lé­gè­re­ment adap­tée)

Une dame des­cend du train à la gare de Condé-sur-Gartempe, et se rend à l’hôtel des voya­geurs pour y ré­ser­ver une chambre. L’hôtelier lui pro­pose la chambre avec la plus belle vue, et lui ré­clame 50€ d’arrhes, dont elle s’acquitte de bonne grâce. Elle part en­suite vi­si­ter la ville, ne comp­tant re­ve­nir qu’à la nuit tombée.

“En­fin, la sai­son com­mence,” se dit l’hôtelier, qui ap­pelle aus­si­tôt le plom­bier afin de faire ré­pa­rer la fuite du ra­dia­teur de la chambre. Le mon­tant de la ré­pa­ra­tion s’élève à 50€, et le billet de la dame change de mains.

En ren­trant, le plom­bier passe à la pâ­tis­se­rie et pour la fête des 50 ans de sa femme pré­vue le len­de­main, il dé­cide fi­na­le­ment de com­man­der le plus gros gâ­teau, ce­lui qui coûte 50€.

Le pâ­tis­sier se ré­jouit de cette com­mande : il de­vait jus­te­ment 50€ au me­nui­sier pour le nou­veau comp­toir, le­quel me­nui­sier lui avait si­gni­fié qu’il ne re­pren­drait la ré­no­va­tion de la vi­trine que quand la fac­ture pour le comp­toir au­rait été soldée.

Le soir même, le me­nui­sier in­vite son frère à dî­ner au res­tau­rant de l’hôtel. Sa­chant que les af­faires re­prennent, il choi­sit deux me­nus à 25€. Et le billet de la dame re­trouve sa place dans la caisse de l’hôtel.


En­fin la dame re­vient, et an­nule sa ré­ser­va­tion. L’hôtelier, cha­ri­table, lui rend son billet. Elle le brûle. “C’était un faux”, lui confie-t-elle avec un clin d’oeil avant de s’éclipser.

Mo­ra­lité de l’histoire : dans cette ville un peu dé­pri­mée par la crise, et où toute l’activité tour­nait au ra­lenti, un billet de 50€ aura per­mis de faire ré­pa­rer un ra­dia­teur, pré­pa­rer un gros gâ­teau d’anniversaire, dé­blo­quer les tra­vaux à la pâ­tis­se­rie, et ré­ga­ler deux per­sonnes. Qu’il ait été faux n’a au­cune im­por­tance, tant que les uns et les autres lui re­con­nais­saient une va­leur. Ces gens auraient-ils pu s’organiser entre eux sans at­tendre que l’argent leur tombe du ciel ?

Qu’est-ce qu’un SEL ?

Un Sys­tème d’Echange Lo­cal (SEL) est une struc­ture as­so­cia­tive dont l’objectif est de créer du lien so­cial et éco­no­mique en or­ga­ni­sant un ré­seau d’échanges ‘cir­cu­laire’ sans ar­gent entre ses adhé­rents. On peut y échan­ger des ser­vices, des sa­voirs et des ob­jets. Un sys­tème d’unités de compte per­met de faire des échanges qui ne sont ni si­mul­ta­nés, ni ré­ci­proques, contrai­re­ment au troc clas­sique : au lieu d’échanger une heure d’anglais contre un pou­let, on échange une heure d’anglais contre des uni­tés, les­quelles uni­tés peuvent en­suite être échan­gées à nou­veau contre un pou­let au­près d’un autre adhérent.

Le SEL n’a pas vo­ca­tion à se sub­sti­tuer aux ha­bi­tudes de troc, très ré­pan­dues en mi­lieu ru­ral, mais d’élargir la por­tée du troc à ceux qui ne se connaissent pas en­core as­sez, ou qui n’ont pas tou­jours de quoi tro­quer au mo­ment. Au lieu de faire du troc à deux, on fait des échanges cir­cu­laires à dix, cent ou mille personnes.

La di­ver­sité des échanges que le SEL rend pos­sibles n’a de li­mite que la va­riété des com­pé­tences et des per­son­na­li­tés des gens qui le composent :

  • sou­tien sco­laire, garde d’enfants
  • for­ma­tion
  • ma­té­riel d’occasion, pièces récupérées
  • sur­plus du jar­din, conserves préparées
  • coups de main divers
  • ré­pa­ra­tions, dépannages
  • arts et spectacles
  • ar­ti­sa­nat ‘amateur’
  • bourses d’échanges type ‘vide-grenier’

Pé­rio­di­que­ment, le ca­ta­logue des offres et des de­mandes est mis à jour par le SEL et trans­mis aux adhé­rents (par pa­pier et/ou in­ter­net), afin qu’ils puissent en­trer en contact. Ces in­for­ma­tions, ainsi que les co­or­don­nées des membres du SEL, ne sont ja­mais di­vul­guées à l’extérieur de l’association.

Le mé­rite es­sen­tiel du SEL est d’humaniser le tissu éco­no­mique et de ren­for­cer le lien so­cial en per­met­tant des échanges sans eu­ros. Il re­donne du poids aux com­pé­tences qui sont dé­va­lo­ri­sées ou igno­rées dans le monde du tra­vail. Il peut sor­tir de l’isolement ceux qui sont ex­clus du cir­cuit éco­no­mique clas­sique faute d’espèces son­nantes et tré­bu­chantes. Dans ces temps de pré­ca­rité éco­no­mique gran­dis­sante, il peut prou­ver que la ri­chesse est hu­maine avant d’être financière.

Com­ment ça marche ?

L’unité de compte des SELs, sou­vent ap­pe­lée ‘grain de sel’ (mais se­lon les SELs on ren­contre aussi des piafs, des cailloux, des châ­taignes, des clo­pi­nettes) sert à te­nir les comptes de ce vaste troc, et ainsi sa­voir com­bien les uns et les autres ont donné et reçu. Le but est que le tout s’équilibre : cha­cun est amené à don­ner et re­ce­voir al­ter­na­ti­ve­ment, de sorte que les comptes sont équi­li­brés en moyenne. Ca res­semble beau­coup à une mon­naie clas­sique, sauf que le but n’est plus d’accumuler, mais de faire circuler.

Un cas d’école concret per­met de com­prendre rapidement :

  • Le lundi, Jeanne aide Hugo à faire ses de­voirs de math. La ma­man d’Hugo donne à Jeanne 60 grains de sel pour cette heure de sou­tien scolaire.
  • Le mardi, Mi­chel donne un coup de main au mari de Jeanne pour re­fendre son bois. Mi­chel re­çoit alors 60 grains de sel pour l’heure de bûcheronnage.
  • Le mer­credi, Mi­chel prend des cours de gui­tare avec So­phie. So­phie re­çoit 60 grains de sel pour l’heure de musique.
  • Le sa­medi, So­phie échange ses 60 grains de sel contre la confi­ture d’abricots de la ma­man d’Hugo… et la boucle est bouclée

La plu­part des SELs fonc­tionnent avec une comp­ta­bi­lité cen­tra­li­sée, où les uni­tés res­tent vir­tuelles et ne sont que des jeux d’écritures. Comme dans n’importe quel sys­tème mo­né­taire, chaque échange donne lieu à une opé­ra­tion de débit/crédit, li­bel­lée en grains de sel, et por­tée sur la ‘feuille d’échange’ de cha­cune des deux par­ties. Pé­rio­di­que­ment, les feuilles d’échanges sont en­voyées à la comp­ta­bi­lité cen­trale, de fa­çon à ac­tua­li­ser les comptes de tous les adhérents.

Les uni­tés ne sont ja­mais échan­geables en eu­ros. Elles n’ont en gé­né­ral de va­leur re­con­nue qu’entre les adhé­rents d’un même SEL. Pour se dé­mar­quer en­core da­van­tage des vieux ré­flexes concer­nant l’argent, les SELs re­com­mandent sou­vent de consi­dé­rer qu’une heure de tra­vail ‘vaut’ 60 grains de sel, quel que soit le tra­vail, afin de don­ner une nou­velle échelle de va­leurs qui re­place l’humain au centre de l’économie.

Pour dé­cou­ra­ger l’accumulation de créances ou de dettes et in­ci­ter tout le monde à al­ter­na­ti­ve­ment don­ner et re­ce­voir pour faire vivre le troc, l’association peut dé­ci­der d’une li­mite haute et basse sur les soldes des comptes.

Le sys­tème de comp­ta­bi­lité cen­tra­li­sée est ex­trê­me­ment sûr et ga­ran­tit l’absence de vo­leurs et de faus­saires. Le risque est réel : ce sont en grande par­tie les faux cre­di­tos qui ont tué les ré­seaux de trocs en Ar­gen­tine. Par contre, mal­gré les fa­ci­li­tés qu’offrent in­ter­net et les ou­tils in­for­ma­tiques, ce sys­tème de­vient très lourd quand le nombre d’adhérents dé­passe quelques cen­taines. C’est pour­quoi chaque SEL a une vo­ca­tion ex­clu­si­ve­ment lo­cale : en l’occurrence, notre ini­tia­tive pro­pose de se ‘can­ton­ner’ au Naucellois.

Au ni­veau juridique ?

Cela fait quinze ans que le sys­tème des SELs est ar­rivé en France, im­porté des pays Anglo-Saxons, et la ju­ris­pru­dence com­mence à se sta­bi­li­ser. On consi­dère que les pres­ta­tions réa­li­sées dans le cadre du SEL doivent res­ter oc­ca­sion­nelles et d’ampleur mo­deste, comme l’aide que l’on ap­por­te­rait spon­ta­né­ment à un ami ou un voi­sin. Au-delà la pres­ta­tion est consi­dé­rée comme un tra­vail, et doit s’inscrire dans le droit du tra­vail : le but du SEL n’est cer­tai­ne­ment pas d’organiser le tra­vail clan­des­tin et la fraude fiscale.

Un ar­ti­san peut pro­po­ser sa pres­ta­tion dans le cadre du SEL, mais dans ce cas il doit éta­blir une fac­ture en eu­ros et s’acquitter de la TVA, des im­pôts et des co­ti­sa­tions so­ciales en eu­ros : il peut alors de­man­der en contre­par­tie de l’échange une part en eu­ros pour cou­vrir ses coûts en eu­ros, et le reste en grains de sel. Cela per­met à l’artisan de rendre ses pres­ta­tions ac­ces­sibles à des clients qui n’auraient ja­mais pu payer la to­ta­lité en euros.

Quoi qu’il ar­rive, le SEL n’offre au­cune ga­ran­tie sur les biens et les ser­vices échan­gés, pas plus qu’un jour­nal de pe­tites an­nonces. De même, c’est à cha­cun de vé­ri­fier que les risques as­so­ciés à un échange (en par­ti­cu­lier bri­co­lage, tra­vaux au jar­din, etc.) sont bien cou­verts par son assurance.

Où en sommes-nous ?

Une pre­mière conférence-débat d’information aura lieu le mardi 10 mars à 2009 20h30 à Nau­celle (à la salle du Centre So­cial, 35, av. de la Gare). Le but est d’y pré­sen­ter ce qu’est un SEL, de faire connaître l’initiative, et de re­cueillir les bonnes vo­lon­tés pour dé­mar­rer le pro­jet, ainsi que les in­ten­tions d’adhésion.

[mise à jour du 12 mars] : Le compte-rendu de cette réunion est dis­po­nible ici.

En­suite, une pe­tite équipe de vo­lon­taires motivé(e)s met­tra en place la struc­ture de l’association, puis or­ga­ni­sera la pre­mière as­sem­blée gé­né­rale où l’on dé­mar­rera of­fi­ciel­le­ment le SEL, en re­cueillant les adhé­sions, et en consti­tuant le conseil d’animation.

Pour en sa­voir plus sur les SELs

Pour en sa­voir plus sur les mon­naies com­plé­men­taires en général