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21
fév

Pourquoi pas un SEL ?

Démarrage d'un Système d'Echange Local pour le Naucellois

affiche SEL Naucelle

L’anecdote de la Dame de Condé (légèrement adaptée)

Une dame descend du train à la gare de Condé-sur-Gartempe, et se rend à l’hôtel des voyageurs pour y réserver une chambre. L’hôtelier lui propose la chambre avec la plus belle vue, et lui réclame 50€ d’arrhes, dont elle s’acquitte de bonne grâce. Elle part ensuite visiter la ville, ne comptant revenir qu’à la nuit tombée.

“Enfin, la saison commence,” se dit l’hôtelier, qui appelle aussitôt le plombier afin de faire réparer la fuite du radiateur de la chambre. Le montant de la réparation s’élève à 50€, et le billet de la dame change de mains.

En rentrant, le plombier passe à la pâtisserie et pour la fête des 50 ans de sa femme prévue le lendemain, il décide finalement de commander le plus gros gâteau, celui qui coûte 50€.

Le pâtissier se réjouit de cette commande : il devait justement 50€ au menuisier pour le nouveau comptoir, lequel menuisier lui avait signifié qu’il ne reprendrait la rénovation de la vitrine que quand la facture pour le comptoir aurait été soldée.

Le soir même, le menuisier invite son frère à dîner au restaurant de l’hôtel. Sachant que les affaires reprennent, il choisit deux menus à 25€. Et le billet de la dame retrouve sa place dans la caisse de l’hôtel.


Enfin la dame revient, et annule sa réservation. L’hôtelier, charitable, lui rend son billet. Elle le brûle. “C’était un faux”, lui confie-t-elle avec un clin d’oeil avant de s’éclipser.

Moralité de l’histoire : dans cette ville un peu déprimée par la crise, et où toute l’activité tournait au ralenti, un billet de 50€ aura permis de faire réparer un radiateur, préparer un gros gâteau d’anniversaire, débloquer les travaux à la pâtisserie, et régaler deux personnes. Qu’il ait été faux n’a aucune importance, tant que les uns et les autres lui reconnaissaient une valeur. Ces gens auraient-ils pu s’organiser entre eux sans attendre que l’argent leur tombe du ciel ?

Qu’est-ce qu’un SEL ?

Un Système d’Echange Local (SEL) est une structure associative dont l’objectif est de créer du lien social et économique en organisant un réseau d’échanges ‘circulaire’ sans argent entre ses adhérents. On peut y échanger des services, des savoirs et des objets. Un système d’unités de compte permet de faire des échanges qui ne sont ni simultanés, ni réciproques, contrairement au troc classique : au lieu d’échanger une heure d’anglais contre un poulet, on échange une heure d’anglais contre des unités, lesquelles unités peuvent ensuite être échangées à nouveau contre un poulet auprès d’un autre adhérent.

Le SEL n’a pas vocation à se substituer aux habitudes de troc, très répandues en milieu rural, mais d’élargir la portée du troc à ceux qui ne se connaissent pas encore assez, ou qui n’ont pas toujours de quoi troquer au moment. Au lieu de faire du troc à deux, on fait des échanges circulaires à dix, cent ou mille personnes.

La diversité des échanges que le SEL rend possibles n’a de limite que la variété des compétences et des personnalités des gens qui le composent :

  • soutien scolaire, garde d’enfants
  • formation
  • matériel d’occasion, pièces récupérées
  • surplus du jardin, conserves préparées
  • coups de main divers
  • réparations, dépannages
  • arts et spectacles
  • artisanat ‘amateur’
  • bourses d’échanges type ‘vide-grenier’

Périodiquement, le catalogue des offres et des demandes est mis à jour par le SEL et transmis aux adhérents (par papier et/ou internet), afin qu’ils puissent entrer en contact. Ces informations, ainsi que les coordonnées des membres du SEL, ne sont jamais divulguées à l’extérieur de l’association.

Le mérite essentiel du SEL est d’humaniser le tissu économique et de renforcer le lien social en permettant des échanges sans euros. Il redonne du poids aux compétences qui sont dévalorisées ou ignorées dans le monde du travail. Il peut sortir de l’isolement ceux qui sont exclus du circuit économique classique faute d’espèces sonnantes et trébuchantes. Dans ces temps de précarité économique grandissante, il peut prouver que la richesse est humaine avant d’être financière.

Comment ça marche ?

L’unité de compte des SELs, souvent appelée ‘grain de sel’ (mais selon les SELs on rencontre aussi des piafs, des cailloux, des châtaignes, des clopinettes) sert à tenir les comptes de ce vaste troc, et ainsi savoir combien les uns et les autres ont donné et reçu. Le but est que le tout s’équilibre : chacun est amené à donner et recevoir alternativement, de sorte que les comptes sont équilibrés en moyenne. Ca ressemble beaucoup à une monnaie classique, sauf que le but n’est plus d’accumuler, mais de faire circuler.

Un cas d’école concret permet de comprendre rapidement :

  • Le lundi, Jeanne aide Hugo à faire ses devoirs de math. La maman d’Hugo donne à Jeanne 60 grains de sel pour cette heure de soutien scolaire.
  • Le mardi, Michel donne un coup de main au mari de Jeanne pour refendre son bois. Michel reçoit alors 60 grains de sel pour l’heure de bûcheronnage.
  • Le mercredi, Michel prend des cours de guitare avec Sophie. Sophie reçoit 60 grains de sel pour l’heure de musique.
  • Le samedi, Sophie échange ses 60 grains de sel contre la confiture d’abricots de la maman d’Hugo… et la boucle est bouclée

La plupart des SELs fonctionnent avec une comptabilité centralisée, où les unités restent virtuelles et ne sont que des jeux d’écritures. Comme dans n’importe quel système monétaire, chaque échange donne lieu à une opération de débit/crédit, libellée en grains de sel, et portée sur la ‘feuille d’échange’ de chacune des deux parties. Périodiquement, les feuilles d’échanges sont envoyées à la comptabilité centrale, de façon à actualiser les comptes de tous les adhérents.

Les unités ne sont jamais échangeables en euros. Elles n’ont en général de valeur reconnue qu’entre les adhérents d’un même SEL. Pour se démarquer encore davantage des vieux réflexes concernant l’argent, les SELs recommandent souvent de considérer qu’une heure de travail ‘vaut’ 60 grains de sel, quel que soit le travail, afin de donner une nouvelle échelle de valeurs qui replace l’humain au centre de l’économie.

Pour décourager l’accumulation de créances ou de dettes et inciter tout le monde à alternativement donner et recevoir pour faire vivre le troc, l’association peut décider d’une limite haute et basse sur les soldes des comptes.

Le système de comptabilité centralisée est extrêmement sûr et garantit l’absence de voleurs et de faussaires. Le risque est réel : ce sont en grande partie les faux creditos qui ont tué les réseaux de trocs en Argentine. Par contre, malgré les facilités qu’offrent internet et les outils informatiques, ce système devient très lourd quand le nombre d’adhérents dépasse quelques centaines. C’est pourquoi chaque SEL a une vocation exclusivement locale : en l’occurrence, notre initiative propose de se ‘cantonner’ au Naucellois.

Au niveau juridique ?

Cela fait quinze ans que le système des SELs est arrivé en France, importé des pays Anglo-Saxons, et la jurisprudence commence à se stabiliser. On considère que les prestations réalisées dans le cadre du SEL doivent rester occasionnelles et d’ampleur modeste, comme l’aide que l’on apporterait spontanément à un ami ou un voisin. Au-delà la prestation est considérée comme un travail, et doit s’inscrire dans le droit du travail : le but du SEL n’est certainement pas d’organiser le travail clandestin et la fraude fiscale.

Un artisan peut proposer sa prestation dans le cadre du SEL, mais dans ce cas il doit établir une facture en euros et s’acquitter de la TVA, des impôts et des cotisations sociales en euros : il peut alors demander en contrepartie de l’échange une part en euros pour couvrir ses coûts en euros, et le reste en grains de sel. Cela permet à l’artisan de rendre ses prestations accessibles à des clients qui n’auraient jamais pu payer la totalité en euros.

Quoi qu’il arrive, le SEL n’offre aucune garantie sur les biens et les services échangés, pas plus qu’un journal de petites annonces. De même, c’est à chacun de vérifier que les risques associés à un échange (en particulier bricolage, travaux au jardin, etc.) sont bien couverts par son assurance.

Où en sommes-nous ?

Une première conférence-débat d’information aura lieu le mardi 10 mars à 2009 20h30 à Naucelle (à la salle du Centre Social, 35, av. de la Gare). Le but est d’y présenter ce qu’est un SEL, de faire connaître l’initiative, et de recueillir les bonnes volontés pour démarrer le projet, ainsi que les intentions d’adhésion.

[mise à jour du 12 mars] : Le compte-rendu de cette réunion est disponible ici.

Ensuite, une petite équipe de volontaires motivé(e)s mettra en place la structure de l’association, puis organisera la première assemblée générale où l’on démarrera officiellement le SEL, en recueillant les adhésions, et en constituant le conseil d’animation.

Pour en savoir plus sur les SELs

Pour en savoir plus sur les monnaies complémentaires en général

Ecrit par kristen, classé dans économie. 5 commentaires.

5 commentaires

1  benoit

sacré kristen
je te souhaite de vivre une expérience humaine passionnante !
d’autre part je t’invite à lire le nouvel opus de mes boss, ces points y étant particulièrement évoqués, avec un focus sur les traites de travail qui devrait te plaire….
en tout cas bravo pour ton dynamisme…. on se fait une visite de courtoisie un de ces jours ??

Benoit

Ecrit le 25 février 2009 à 11:21

2  kristen

Certes, je vais le lire. D’autant que si je lis bien le titre, il ne vaut mieux pas tarder.

Ecrit le 26 février 2009 à 12:58

3  l’arpent nourricier » A propos du SEL de Naucelle

[...] du pied, un sondage grandeur nature pour prouver que je n’étais pas le seul à penser que démarrer un SEL serait une bonne idée. Moralité, nous étions une petite cinquantaine à la réunion d’hier [...]

Ecrit le 11 mars 2009 à 10:01

4  Rencontre du mercredi 4 mars 2009 « YaQua & compagnie

[...] Kristen nous informe qu’une réunion d’information a lieu le mardi 10 mars à 20 h 30 à la salle du centre social et Culturel de Naucelle. S.E.L. = Système d’Echange Local. Les SELs existent depuis une quinzaine d’années en France. Ils contribuent à tisser du lien social et à rendre l’économie locale plus solidaire, et ainsi plus robuste aux aléas de la crise. Contacts : Kristen LAGADEC http://www.arpentnourricier.org/pourquoi-pas-un-sel/ [...]

Ecrit le 12 mars 2009 à 11:34

5  l’arpent nourricier » Mon argent, c’est votre dette

[...] Voici le début d’une série sur la monnaie, la finance, et l’économie, en lien avec mon initiative de lancer un Système d’Echange Local. [...]

Ecrit le 7 avril 2009 à 8:16

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