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Portrait : Laurence Hutchinson
Aquaculture et permaculture
Voici la suite de ma série de portraits. Je vais vous parler de Laurence Hutchinson. Que je connais personnellement, puisque c’est maintenant un ami, et un voisin qui habite à une grosse heure de vélo de chez moi (un jour j’aurai le courage d’y aller en vélo).
Le bonhomme et son parcours
C’est surtout l’auteur de l’ouvrage central sur le sujet de l’aquaculture naturelle. Le livre Ecological Aquaculture, édité par Permanent Publications de Maddy Harland, déborde de détails techniques, d’expertise, de réflexion mûrie sur la façon d’élever des truites ou des écrevisses sans acheter d’aliments. Toutes proportions gardées, le parcours de Laurence Hutchinson m’évoque celui de Masanobu Fukuoka : son père était dans l’industrie pétrolière, et Laurence m’a décrit la pêche à la truite comme un ancrage psychologique parmi toutes les pérégrinations de sa famille. C’est sa passion pour la truite et pour son milieu naturel qui l’a conduit à se démarquer fortement de la pratique industrielle de la pisciculture. Et dans les années 80, cette position à contre-courant (peut-être une posture inspirée des salmonidés) devait être encore plus difficile à tenir qu’aujourd’hui.
En observant les liens et les interactions dans un écosystème aquatique naturel, il a peu à peu proposé un modèle d’aquaculture soutenable et écologique, qui rend à la rivière une eau plus propre qu’il lui a pris, tout en produisant des poissions en pleine santé et au goût incomparable. Sans se réclamer au départ de la permaculture ni de ses pères, Laurence a suivi la même démarche, et abouti à un système qui représente une hérésie pour celui qui est persuadé que les poissons doivent grandir entassés dans des bassins en béton en mangeant de la farine de poisson additionnée d’antibiotiques ; qui ressemble à une évidence naturelle pour qui n’a justement pas l’expérience de l’aquaculture industrielle ; et qui s’impose comme une révélation pour celui rêve d’établir un système d’aquaculture écologique mais ne sait pas par où commencer.
L’homme est discret. C’est au détour d’une discussion presque un an après notre première rencontre que j’ai découvert que derrière l’homme discret se cachait un écologiste convaincu, un pilier de la permaculture, et un spécialiste intransigeant. Cette intransigeance, il l’a appliquée à lui-même dès le début de son projet. Contrairement aux conseils de Patrick Whitefield dans The Earth Care Manual, il n’a pas choisi un poisson facile comme la carpe, qui tolère les eaux stagnantes, qui est essentiellement herbivore, et qui supporte des variations de température importantes. Il a d’emblée choisi le poisson le plus exigeant (mais selon lui, le meilleur) : la truite. Qui a besoin d’une chaîne alimentaire complète pour se nourrir de petits crustacés, d’insectes, de petits poissons, et de plantes ; qui ne supporte pas l’eau chaude, ni même tiède ; qui a besoin d’une eau parfaitement claire et oxygénée ; qui accumule les métaux lourds et autres produits chimiques lipo-solubles. Il le dit lui-même : en choisissant le plus difficile, il avait l’assurance qu’une fois mis au point, son système pourrait s’adapter à tous les autres poissons.
Les grands principes
Et son système semble au point (au contraire, dit-il, de celui de Sepp Holzer qui lui apparaît assez peu crédible - querelle de spécialistes ? je ne sais pas en juger). Ce qui m’a le plus plu dans son livre, c’est son chapitre ‘maladies’ quasi-inexistant, se démarquant de la plupart des livres sur l’aquaculture. Laurence a eu si peu de soucis sanitaires dans ses réalisations qu’il est convaincu qu’une bonne partie de la science vétérinaire piscicole n’a pas d’utilité quand les poissons vivent dans un environnement naturel.
Il faut une ressource en eau douce (le plus souvent un ruisseau), une série de bassins ayant des caractéristiques différentes, les premiers pour purifier l’eau et stabiliser le pH au moyen de seuils filtrant en pierre calcaire, les suivants pour favoriser les daphnies et d’autres microcrustacés dont se nourriront les truites, et les derniers pour les truites à différents stades. Tous ces bassins sont des bassins naturels. Les nutriments viennent de l’eau si le ruisseau est (trop) riche, ou bien des arbres avoisinants dont les feuilles en décomposition nourrissent le plancton. On peut aussi intégrer dans ces bassins une production de plantes aquatiques comestibles comme les chataîgnes d’eau ou le cresson qui se chargeront de réduire le niveau de nutriments dans l’eau, donc contrôler le développement des algues qui confisquent l’oxygène au reste de la chaîne alimentaire.
Contrôle de la pollution
Comme l’installation est tributaire d’une ressource en eau extérieure, il est important de pouvoir se protéger des épisodes de pollution. Laurence a mis au point un détecteur électronique de résistivité de l’eau (qui marche sur alimentation 12V et consomme quasiment rien, vu que l’eau est très peu conductrice). Toute présence de substances solubles apporte des ions, abaissant la résistivité de l’eau, et en-deçà d’un certain seuil ça déclenche une alarme, qui peut servir à couper automatiquement l’alimentation des bassins ou vous biper pour que vous veniez le faire à la main. Apparemment, le système est très sensible. J’ai demandé à Laurence s’il n’était pas inquiet que des niveaux de pollution chroniques subliminaux finissent par s’accumuler dans sa chaîne alimentaire. Le noeud de son argumentaire est que la pollution aux pesticides est essentiellement épisodique et accidentelle. Avec des taux suffisamment élevés pour être détectés par son système, et sur des durées suffisamment courtes pour qu’on puisse interrompre l’alimentation en eau des bassins. J’ai tendance à être d’accord avec lui si on se situe assez haut dans le bassin versant. Il y aura peu d’exploitants ou d’industries en amont, et les épisodes de pollution resteront ponctuels et “aigus”. En plus, Laurence a systématiquement cherché à se faire connaître et à établir des liens avec ses voisins de l’amont. Quelques truites en cadeau de temps en temps sont une bonne garantie que l’agriculteur redoublera de prudence lors des traitements. En revanche, si l’on est en bord de Garonne après Moissac ou au bord du Rhône après Valence, il y a tellement de pollueurs en amont que la pollution est permanente (quoique certainement saisonnière en ce qui concerne les pesticides), avec peu de pics clairement identifiables et un niveau constant probablement trop élevé pour espérer échapper à la bioaccumulation des saloperies dans nos truites.
Et à plus petite échelle ?
Ce qui m’a amené à poser la question d’un système d’aquaculture à l’échelle familiale, utilisant l’eau de pluie et les eaux grises. Laurence évoque la possibilité à quelques endroits dans son livre, mais clairement son système est pensé pour une échelle commerciale (genre une “AMAP truites” ou pour les restaurants). Je travaillerai le sujet, certainement avec Laurence, et je vous dirai (mais ça risque de pas être pour tout de suite). Si vous avez des tuyaux, je suis preneur…
Autres lectures
Une critique du livre par Rob Hopkins
Le site (commercial) de Laurence Hutchinson
Le livre, en vente sur The Book Depository
La photo est tirée d’une campagne d’affichage par la société des Eaux de Saint-Georges qui vend de l’eau en bouteille en Corse. Je l’ai trouvée particulièrement frappante (et juste, vu la qualité des eaux en Corse [PDF]). Et j’aimerais en offrir un exemplaire papier à Laurence à Noël (quelqu’un sait comment on fait ?)
Ecrit par kristen, classé dans eau, personnes, techniques. 1 commentaire.


1 Nicollas
Merci pour l’article très intéresssant.
Laurence vit donc en France ? Tu sais s’il a une production en aquaculture dans la région ?
Si jamais je peux acquérir un terrain prêt d’un cours d’eau, je tenterais bien l’aquaculture, ça me fascine (un peu comme un design pour les poules, ça fait un peu “système miniature”)
Ecrit le 22 novembre 2009 à 10:56