Permaculture et tractopelle

Pourquoi je n'aime pas les engins

Dans de nom­breux pro­jets de concep­tion per­ma­cul­tu­relle, on a re­cours à de gros tra­vaux de ter­ras­se­ment, gé­né­ra­le­ment conduits par un gros trac­to­pelle jaune pa­tau­geant dans la boue ou bai­gnant dans une mare de pous­sière. Voir en par­ti­cu­lier ce dia­po­rama de Geoff Lawton.

D’habitude je ne suis pas tel­le­ment sen­ti­men­tal, mais j’avoue que la vi­sion et le bruit des dents d’un go­det dé­chi­rant des lam­beaux de sol pour les lais­ser re­tom­ber en vrac par der­rière me dé­range pro­fon­dé­ment. Il faut croire que ce sont mes ra­cines al­gon­quiennes qui res­sortent (j’ai vécu les dix-huit pre­miers mois de ma vie au bord du Saint-Laurent).

Et pour­tant je suis convaincu de l’utilité fon­da­men­tale de ces tra­vaux de ter­ras­se­ment, qui sont au coeur du savoir-faire per­ma­cul­tu­rel. Dans les pays arides ou semi-arides tels que le pour­tour mé­di­ter­ra­néen, les ter­rasses et les bais­sières (swales) per­mettent de re­te­nir l’eau dans le pay­sage et ré­duire l’érosion. Et dans tous les pays les bas­sins per­mettent d’accroître la bio­di­ver­sité et ré­gu­ler la qua­lité et la quan­tité de l’eau.

Par­tout les concep­teurs ont re­cours à de gros en­gins pour adap­ter le re­lief du lieu et ac­croître son po­ten­tiel de ri­chesse na­tu­relle : Geoff Law­ton, Sepp Hol­zer, Da­vid Holm­gren, Bill Mol­li­son et quelques autres.

Dans son opus­cule (té­lé­char­geable gra­tui­te­ment et –bien­tôt– en ver­sion fran­çaise) sur l’Essence de la Per­ma­cul­ture, Da­vid Holm­gren dé­fend l’utilisation de moyens lourds et de com­bus­tibles fos­siles avec l’argumentaire sui­vant : la ré­vo­lu­tion in­dus­trielle qui nous a donné des ou­tils de des­truc­tion mas­sive nous donne aussi de grands moyens pour ré­pa­rer le pay­sage. Profitons-en tant qu’il est en­core temps. Le trac­to­pelle per­met d’aller cent fois plus vite qu’à la main, et dans tous les pays arides un pay­sage ayant pro­fité d’un re­mo­de­lage per­ma­cul­tu­rel s’enrichit cent fois plus vite que si on l’avait laissé à l’abandon.

il peut être lé­gi­time d’employer des so­lu­tions à bas coût pro­fi­tant du prix ac­tuel­le­ment dé­ri­soire des éner­gies fos­siles quand il s’agit de re­cons­truire le ca­pi­tal na­tu­rel. De la même ma­nière, nous pou­vons aussi consi­dé­rer que l’expérience col­lec­tive, les savoirs-faire, la tech­no­lo­gie et les sys­tèmes in­for­ma­tiques hé­ri­tés de notre passé d’opulence in­dus­trielle sont une énorme ré­serve de ri­chesse qui peut être re­dé­ployée afin de créer de nou­velles formes de ca­pi­tal per­ti­nentes pour la des­cente énergétique.

Oui mais

  • Si le trac­to­pelle va cent fois plus vite qu’un bon­homme avec sa pioche, il consomme aussi cent fois plus d’énergie que cent bons­hommes avec cent pioches.
  • En ve­nant mo­de­ler un bas­sin, le trac­to­pelle sac­cage le reste du jar­din. Ceci est contraire à l’idée de mo­di­fi­ca­tions in­cré­men­tales qui m’est chère. Il faut pou­voir creu­ser le bas­sin après avoir mis en place un jardin-forêt ou des buttes ma­raî­chères, sans les dé­truire. Un bon­homme avec une pioche et une brouette ne sac­cage le sol que sur la su­per­fi­cie du bas­sin et sur trente cen­ti­mètres de large le long du sen­tier d’évacutation d’éventuels gravats.
  • En per­met­tant de faire un tra­vail de ti­tan en un temps re­cord (et pour l’instant pour un coût ri­di­cule), le trac­to­pelle ac­croît énor­mé­ment le risque de faire des er­reurs ir­ré­ver­sibles. Un bon­homme avec sa pioche a vrai­ment beau­coup plus le temps de ré­flé­chir à ce qu’il est en train de faire.
  • L’important n’est pas tant de dé­mar­rer ra­pi­de­ment nos pe­tits ou grands pro­jets per­ma­cul­tu­rels que d’établir un mo­dèle qui reste va­lable pour les gé­né­ra­tions fu­tures et les pay­sans pauvres des pays pauvres. En ayant re­cours à un en­gin qui leur est in­ac­ces­sible faute de com­bus­tibles fos­siles ou de dol­lars, on ex­plore des so­lu­tions qu’ils ne pour­ront reproduire.
  • Quand le jar­din est à taille hu­maine, un hu­main suf­fit à mo­de­ler le pay­sage, en pre­nant son temps ou en se fai­sant ai­der par des voi­sins qu’il ira en­suite ai­der chez eux. S’il a be­soin d’un trac­to­pelle, c’est que son jar­din est trop grand pour lui. S’il s’agit d’une opé­ra­tion vi­vrière pour nour­rir de nom­breuses fa­milles, il fau­drait se faire ai­der par les­dites fa­milles pour les tra­vaux. Certes, ceci est un peu uto­pique dans le mo­dèle éco­no­mique ac­tuel où le trac­to­pelle est si bon mar­ché, mais il faut com­men­cer à rai­son­ner autrement.
  • Le bruit et l’odeur du trac­to­pelle me sont in­sup­por­tables. Je pense que le reste de la faune est pro­fon­dé­ment dé­rangé par l’intervention d’un si gros ani­mal (ve­ni­meux qui plus est, vu ses cou­leurs jaunes et noires).
  • Le temps passé à ter­ras­ser à la main n’est pas perdu, puisque l’on peut dis­cu­ter avec un ami venu ai­der, ou se for­mer avec des pod­casts, ou écou­ter des ro­mans au­dio. Moi qui vous écris, j’ai écouté le voyage du Beagle, de Charles Dar­win (en livre au­dio), pen­dant que je creu­sais ma bais­sière (ou swale, ou noue) per­ma­cul­tu­relle à la pioche et à la gre­li­nette. Le temps passé dans la ca­bine d’un trac­to­pelle est ‘perdu’, puisqu’il faut gar­der suf­fi­sam­ment de concen­tra­tion, ce qui in­ter­dit d’écouter autre chose que de la musique.

Fi­na­le­ment, ce sont un peu les mêmes rai­sons qui me poussent à me mé­fier d’une tron­çon­neuse.

Et donc

Même s’il ne faut pas dire “trac­to­pelle, je ne boi­rai pas de ton die­sel”, je pense que je ne fe­rai pas ve­nir un trac­to­pelle dans mon jar­din, même si mon voi­sin a un trac­to­pelle et qu’il me creu­se­rait pro­ba­ble­ment un bas­sin pour le prix du diesel.