Pas de crises financières dans une économie de don

Rendre au don sa place dominante dans les échanges humains

Une main d'enfant donne un jouet à une autre main d'enfant

Avant la mon­naie, le troc ?

On croit sou­vent que quand la mon­naie n’existait pas, la plu­part des so­cié­tés re­cou­raient au troc pour les échanges éco­no­miques. C’est d’ailleurs l’argument prin­ci­pal en fa­veur de la mon­naie, qui sim­pli­fie le troc tout en dé­mul­ti­pliant sa por­tée : en ma­té­ria­li­sant la dette et en la ren­dant échan­geable au sein du groupe éco­no­mique sous forme de pié­cettes de mé­tal, l’argent per­met non seule­ment de ne pas avoir à s’acquitter de la contre­par­tie de l’échange sur-le-champ, mais aussi de pou­voir s’en ac­quit­ter au­près d’une autre per­sonne du groupe éco­no­mique. Dans une éco­no­mie de troc, on ne peut échan­ger que contre quelque chose qu’on a, alors que dans une éco­no­mie mo­né­taire, on peut échan­ger contre la pro­messe de quelque chose qu’on aura plus tard (et qu’on pourra don­ner à quelqu’un d’autre).

Quand les ven­deurs (qui sont de fait des prê­teurs) réa­lisent que fi­na­le­ment la dette ne peut pas être ho­no­rée, alors c’est la crise fi­nan­cière : cha­cun cha­cune com­mence à mettre en doute la cré­di­bi­lité de la dette des uns et des autres (l’argent perd sa va­leur), donc per­sonne ne veut plus vendre (ac­cep­ter une re­con­nais­sance de dette comme paie­ment), et donc beau­coup cessent de pro­duire (plus rien à vendre) et l’économie s’arrête.

Avant la mon­naie, le don !

Mais ceci est faux. Avant l’argent, le troc était peut-être la règle gé­né­rale pour les mar­chands (c’est à dire pour des den­rées rares et loin­taines comme le sel, l’ambre, les pig­ments), mais pour les échanges quo­ti­diens, le troc était l’exception et le don était la règle.

A force de vivre dans notre so­ciété du tout mar­chand, nous avons fini par nous convaincre qu’il ne peut pas y avoir d’échange qui ne soit pas ré­ci­proque. Pour­tant il ne faut pas al­ler cher­cher bien loin pour trou­ver des exemples de pra­tiques im­mé­mo­riales de don : on n’attend au­cune contre­par­tie quand on élève un en­fant ou quand on s’occupe d’une fa­mille. On ne de­mande pas à un nouveau-né de si­gner une re­con­nais­sance de dette. Certes, cer­tains pa­rents placent de grands es­poirs dans leur pro­gé­ni­ture (‘tu se­ras un grand avo­cat, mon fils’), mais la plu­part des pa­rents veulent sim­ple­ment le bien de leurs en­fants, sans es­pé­rer une quel­conque contre­par­tie future.

On re­trouve la pra­tique du don dans le monde de la connais­sance et des idées. Et de plus en plus dans l’économie in­ter­net, en par­ti­cu­lier avec l’essor du lo­gi­ciel libre.

L’épargne et le crédit

L’épargne (et donc le cré­dit) est le ré­sul­tat d’une sur­pro­duc­tion, quand on a tra­vaillé au-delà de la sa­tis­fac­tion de ses be­soins (ou dé­sirs) im­mé­diats. On peut soit sto­cker ce sur­plus en na­ture, comme l’écureuil cache ses noi­settes, mais la plu­part des gens le thé­sau­risent sous forme d’investissement.

La va­leur de l’investissement, c’est la dette de l’emprunteur. Quand l’économie folle s’efforce de vendre du cré­dit au­près de po­pu­la­tions ap­pau­vries en échange de dette, puis réa­lise que la­dite dette ne peut pas être ho­no­rée, alors la va­leur de l’épargne s’effondre. Le sur­plus du créan­cier a fondu comme les noi­settes peuvent pour­rir. Cela semble na­tu­rel, et ça ne se­rait pas grave si les riches in­ves­tis­seurs se conten­taient de se dire ‘bon, tant pis’. Mal­heu­reu­se­ment, la crise va bien plus loin, et les pauvres sont du­re­ment tou­chés, d’abord quand ils sont pres­su­rés pour que les créan­ciers ré­cu­pèrent les miettes qui res­tent, puis quand l’économie ra­len­tit et qu’ils perdent leur emploi.

Et si son sur­plus, on le don­nait, tout simplement ?

Main­te­nant, es­sayez d’imaginer que nous n’ayons pas été condi­tion­nés par le mo­dèle mar­chand, et que nous vi­vions en­core dans l’économie que les hu­mains ont connu pen­dant la plus grande par­tie de leur mil­lion d’années d’évolution. Dans une telle éco­no­mie du don, nous n’espérerions rien de spé­ci­fique en re­tour de nos dons.

Si j’ai du sur­plus, je le donne. Je peux choi­sir de don­ner à la per­sonne qui me semble en avoir le plus be­soin ou à la cause qui me semble la plus utile. Je ré­flé­chi­rai à deux fois avant de don­ner mon sur­plus aux riches (sou­vent plus vieux) et il me sem­blera na­tu­rel d’aider les jeunes (sou­vent plus pauvres), sur­tout si je me sou­viens que quelqu’un avait jus­te­ment fait ça pour moi quand j’étais jeune et pauvre moi-même.

Si je n’attends rien en re­tour, je ne consi­dère pas que le sur­plus de mon tra­vail m’appartient, ni qu’il doive m’être rendu (avec in­té­rêt) plus tard. Donc il ne peut pas y avoir de crise fi­nan­cière. Mais la so­ciété bé­né­fi­ciera de mon ‘in­ves­tis­se­ment’ au moins au­tant que dans notre éco­no­mie mar­chande, et je per­ce­vrai mon in­té­rêt di­rec­te­ment à tra­vers la re­con­nais­sance so­ciale que j’en re­ti­re­rai (il y avait des riches avant qu’on in­vente l’argent), et in­di­rec­te­ment à tra­vers la bonne santé de la so­ciété à la­quelle j’ai contribué.

En­core faut-il sa­voir re­ce­voir sans se sen­tir redevable

Au-delà de la dif­fi­culté qu’il y a à ac­cep­ter de sim­ple­ment don­ner le fruit de mon tra­vail, il y a pro­ba­ble­ment un obs­tacle psy­cho­lo­gique en­core plus dur à vaincre : les gens qui re­çoivent mes dons, même de fa­çon ré­pé­tée, ne de­vraient pas consi­dé­rer qu’ils me doivent quoi que ce soit et ne de­vraient pas se sen­tir gê­nés de mes lar­gesses. Dans le monde d’aujourd’hui, seuls les en­fants font ça naturellement.