l’arpent nourricier

vers une agriculture personnelle

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21
juil

Faux et usage de faux

Une petite sélection de ressources sur cet outil incontournable

Deux ans après l’achat, je ne suis encore qu’un débutant avec ma faux. Et pourtant, à mesure que je m’améliore, je me rends compte que c’est un outil impressionnant. Il faudrait le comparer au vélo, en terme de gain d’efficacité par rapport au temps et aux ressources qu’il faut pour fabriquer l’outil.

En tout cas, comparé à une tondeuse thermique, il n’y a pas photo. Ce week-end, comme j’avais trop laissé pousser le carré de pelouse qui sert aux jeux de ballon (environ 200 mètres carrés), j’ai décidé de tondre à la faux. C’était de la jeune herbe d’environ dix centimètres de haut. J’y laisse encore beaucoup de calories, mais au moins, c’était fait en un quart d’heure. Et sans un bruit (il était huit heures du matin, un dimanche matin…). Je n’aurais pas fait mieux avec une tondeuse thermique (peut-être au niveau de la finition), et surtout pas si on compte le coût de la fabrication de la tondeuse ainsi que les consommables.

Bon, trève de bavardages, voici les endroits où j’ai trouvé le plus gros de mon bonheur sur l’utilisation d’une faux:

Site central d’information

The scythe connection - une mine d’informations (en anglais, mais il y a pas mal d’images qui parlent d’elles-mêmes)

Vidéos

Une vidéo bluffante
Et une autre (par les mêmes)
Une démo du mouvement (sur la neige pour mieux se rendre compte)
Et en été dans l’herbe
De l’usage de l’enclumette pour rebattre la faux
Rebattre la lame - détail

Vente

Sensenwerkstatt (en allemand) - c’est là que j’ai acheté mon enclume pour débutants

The scythe shop (une boutique anglaise)

Scythe supply (an anglais) - plus pour les infos que pour acheter, vu que c’est aux US

Ecrit par kristen, classé dans ressources, techniques. 2 commentaires.

17
juil

2 juillet 2008 - Moisson de mon premier seigle

Un grand moment de débutance

Un engrais vert rescapé

J’avais semé du seigle sur 25m2 à l’automne pour couvrir le sol et servir d’engrais vert. Et puis quand je l’ai vu prospérer au printemps, je me suis dit que j’allais le laisser pousser pour avoir de la paille pour changer la couverture du tracteur à poules. Et puis quand il a mis de majestueux épis, je me suis dit que j’allais le laisser mûrir et voir combien ça me ferait de grain pour mes poules.

seigle au moment de l'épiaison

Comme il s’annonçait des orages pour le jeudi, j’ai préféré hâter le mûrissement en moissonnant le dimanche et en laissant sécher jusqu’au mercredi. Je n’avais pas trop envie de voir mon seigle couché au sol par une bourrasque la veille du jour où il aurait été parfait pour la récolte. En plus, j’ai lu quelque part que si on laisse le seigle mûrir sur pied, une partie du grain se perd en tombant de l’épi. Enfin, le liseron était déjà presque à mi-hauteur sur une partie de la parcelle, je n’avais pas trop envie de le laisser grimper plus haut.

Moisson laborieuse

Je ne sais pas comment c’est sensé se moissonner, mais ce n’était pas concluant avec la faux: impossible de garder des gerbes bien rangées. Est-ce que Brueghel avait vraiment observé la vie aux champs, ou bien mélangeait-il les foins et la moisson ? C’était mieux avec la cisaille, mais il m’aurait fallu une troisième main pour tenir la gerbe pendant que j’actionnais la cisaille ; ça doit être jouable à deux. J’ai donc fini à la faucille, ce qui doit ressembler le plus aux moissons antiques. Comme il n’y avait pas de sillons bien tracés et que le liseron entremêlé retenait aux tiges alentour la gerbe que je coupais - et comme c’était ma première moisson, sans plan et sans mentor, j’ai bien passé deux heures à faire les 25 mètres carrés, soit cinq minutes par mètre carré, et 800 heures à l’hectare. Même en considérant un rendement idéal de 40 quintaux (= 4 tonnes) à l’hectare, j’ai de sacrés doutes sur le bien fondé de la culture des céréales si l’on veut minimiser le travail par calorie produite (je renvois à mes patates ci-dessous). Et là, je n’ai encore ni battu, ni moulu… (heureusement que je me suis contenté d’écouter pousser, du semis à la moisson)

seigle mûr

Quelque part, j’ai l’impression que la culture des céréales est un héritage culturel des plaines d’Asie Mineure où ces graminées poussaient spontanément, et pas une construction raisonnée. Les premiers agriculteurs venaient de là-bas, et ont exporté leur bonne idée. Et nous avons bêtement importé le modèle tel quel dans une Gaule Chevelue où l’écosystème spontané est une forêt de chênes.

J’ai donc laissé les gerbes coupées sécher et mûrir du dimanche au mercredi. Il m’a alors fallu les rentrer parce que Météo-France annonçait des orages oranges (dont on n’a finalement pas vu la couleur, mais c’est facile de juger après-coup). C’est là que j’ai eu l’idée de rentrer simplement les épis et de laisser les pailles dehors, pour éviter d’encombrer ma grange qui est en travaux. J’ai donc passé trois autres heures à séparer religieusement au sécateur les épis. J’ai trouvé ça débile en le faisant, et j’ai eu trois heures pour réfléchir à comment faire la même chose autrement, sans grand succès.

Voyez-vous, si tous les épis étaient bien rangés à la même hauteur, j’aurai pu expédier le travail à la cisaille en décapitant les gerbes. Mais il se trouve que dans mon champ de seigle, si le bas des tiges est bien tout au même niveau (par construction), les épis sont à des hauteurs très différentes (entre un mètre vingt pour les plus bas et deux mètres pour les plus hauts). Si on rajoute le fait que mes gerbes n’étaient pas parfaites, j’avais des épis parmi les pailles sur un mètre dans le haut de mes gerbes.

Comment je ferai la fois prochaine ?

Je sèmerai en sillons - juste pour pouvoir être un peu méthodique pour la moisson.

Je laisse tomber pour la récupération des pailles (je n’aurai pas forcément besoin de chaume très souvent).

Au lieu de couper les gerbes au pied, je les coupe au bas de l’épi le plus bas d’une poignée. Je piétine le reste de la paille pour couvrir le sol récemment moissonné. Les épis sont pleins de paille aussi (mais plus courte), et je les stocke ainsi jusqu’au battage. Après, je récupère la paille pour pailler les planches de potager (laquelle paille sera exempte de grains, puisque c’est le but du battage).

Résultat des courses

Le lendemain de ma moisson, mon agriculteur de voisin qui a la vue sur mon carré de seigle depuis sa chambre m’a démoralisé en me disant que la paille était encore trop verte et que le grain n’était pas mûr et que je n’aurais rien - qu’il ne me resterait que le son. Finalement, je crois que j’ai été chanceux. Les grains sont maintenant bien secs, et ils ne se sont pas ratatinés pour autant.

Je ne connais pas encore mon rendement. Les épis sont beaux, avec quatre pleines rangées de grains dodus. Certains épis font un empan de long (un empan = la longueur entre le petit doigt et le pouce, main écartelée ; 20 cm à une vache près dans mon cas). Je sais juste que j’ai rempli un grand panier à linge avec des épis, ce qui représente peut-être cinquante litres. Si je fais vingt quintaux à l’hectare, je devrais avoir cinq kilos de grain. Si j’ai dix kilos, j’atteins quarante quintaux à l’hectare. Et si j’ai plus, c’est que je me suis trompé.

Avec vingt quintaux à l’hectare, si on compte qu’il me faut cinquante à cent kilos de grain par an pour entretenir les pondeuses, ça veut dire qu’il me faudra semer une superficie cinq à dix fois supérieure -entre 125 et 250m²- pour l’année prochaine. Je pense que je le ferai, mais ça me forcera à être plus intelligent pour la moisson, sinon, ça sera cinquante heures de travail.

Ecrit par kristen, classé dans journal. 10 commentaires.

13
juil

Mettons la charrue avant les boeufs

Peut-être vaut-il mieux parler des solutions avant de se faire peur avec les problèmes

Les Cassandre de la crise énergétique, du réchauffement planétaire, de l’effondrement de la biodiversité ou de l’implosion sociale s’y prennent mal. Aussi convaincants soient-ils, les Jancovici et autres Nicolino ne réussissent qu’à angoisser tout le monde.

Il faut un hémisphère gauche très développé pour garder la tête sur les épaules tout en prenant toute la mesure de ce qu’ils nous annoncent. Le caractère anxiogène de leurs prophéties est proprement paralysant. Comme des souris hypnotisées devant le cobra, on reste là, comme des idiots : “ben oui, c’est la fin du monde, tu as bien raison, on n’y peut rien, et puis à quoi bon” ; ou bien on évacue nonchalamment l’évidence gênante, et on vaque à nos petits trucs comme si de rien n’était : “pas besoin de crier, j’ai bien compris que la maison brûle, ça fait trois fois que tu me le dis, et je te répète que j’arriverai dès que j’aurai bu mon café”.

Je pense qu’en fait, il faut montrer tout l’éventail des solutions avant de décrire toute l’horreur du probléme. C’est pour ça que j’aime bien Pierre Rabhi, Emilia Hazelip, ou Fukuoka. Voilà des gens qui arrivent d’abord avec des pratiques, des projets, des enseignements, lesquels s’avèrent justement être d’excellentes solutions quand on rencontre les problèmes.

Je préfère qu’on me donne d’abord un trousseau de clés parmi lesquelles il y a celle de la porte d’entrée, puis qu’on me dise ensuite que la maison brûle et risque de s’effondrer d’un instant à l’autre, plutôt que l’inverse, pas vous ?

C’est pour ça qu’à l’arpent nourricier, je préfère parler avec humour et bonne humeur des petites et des grandes solutions, des notes d’espoir et d’enthousiasme. Faites passer le message, et ensuite, s’il vous reste du temps, vous pourrez aller lire Fabrice Nicolino (à petites doses, méfiez-vous quand même), ou écouter Jancovici.

Mais je crois qu’en la matière, il est urgent de mettre la charrue avant les boeufs.

Ecrit par kristen, classé dans principes. 8 commentaires.

29
juin

Encore des semis et première récolte de pommes de terre

Roseval nouvelles sans aucun travail

Il est temps de remettre en selle le rôle de journal de bord de cet espace. Je vais m’attacher à garder les entrées de journal courtes, de façon à ne pas accumuler de retard et trop distordre un calendrier déjà très tardif en raison du printemps pourri, de l’altitude, et surtout de mon amateurisme.

La roseval primeur à 80 centimes

Le carré de pommes de terre évoqué précédemment me semblait mûr pour une récolte au moins partielle. En théorie, la culture des patates sous la paille permet de simplement soulever le paillage et récolter les tubercules que l’on veut, sans arracher le plant. Mais il faut croire que je n’avais pas mis assez de paille, et les pommes de terre étaient passablement enfouies. Pour ne pas passer une heure à chercher, j’ai tout arraché. Un quart d’heure, un panier. Il devait y avoir cinq kilos. Si je compte aussi le quart d’heure que j’avais passé à les planter, ça met le kilo de roseval à 80 centimes.

Semis de graines prégermées - ou prépourries

J’avais mis à germer des graines de laitues, radis, carotte, poivrons, courges, maïs ainsi que trois sortes de haricot dans des bouteilles de lait récupérées : j’avais laissé tremper un jour, puis j’avais vidé l’eau. Ma recherche du moindre effort est très efficace pour trouver les limites de viabilité du traitement désinvolte des semis. En l’occurrence, les notices des germoirs (pour manger des graines germées) préconisent de rincer une à plusieurs fois par jour ; et l’air circule dans lesdits germoirs. Mes bouteilles de lait sont hermétiques, et j’ai laissé les graines trois jours dans un fond d’eau.

Résultat : les haricots étaient quasiment tous pourris. Les autres graines étaient en meilleur état, et j’ai semé à la volée liquide celles des petites graines qui étaient déjà germées : laitues et radis. Je m’aperçois en écrivant ces lignes que j’ai oublié les carottes. Je pense qu’elles y sont toujours.

Les poivrons et les courges sont allés dans des godets.

J’ai enfin semé le maïs à l’emplacement laissé vacant par les patates. Je ne me fais pas trop d’illusions : de la bouteille dans laquelle je l’avais fait germer s’exhalaient d’inquiétants relents ; mais peut-être était-ce simplement que j’avais omis de laver le fond de lait lors de la récupération (veuillez croire que c’était un oubli). Comme j’étais à court de carton, j’ai utilisé comme barrière anti-liseron du papier pare-vapeur qui me restait du chantier. Des trous pratiqués à la fourche-bêche font un rang, et je mets trois grains de maïs prégermés dans chaque trou. Lors de l’arrosage, le papier canalise l’eau vers les trous, donc vers les semis — c’était imprévu mais intéressant. Et par dessus le tout, j’ai mis dix centimètres de foin.

Note à ce propos : les consignes de paillage par couches (sheet mulching) recommandent de s’assurer que le foin est exempt de graines pour le mettre en paillage. Je ne sais pas comment ils s’y prennent pour expurger les graines. Je n’ai même pas essayé. Je passerai moins de temps à remettre une barrière anti-liseron-et-anti-graminées la prochaine fois qu’à épouiller tous les épis des vingt sortes de poacées qui composent mon foin. Et si je veux vraiment quelque chose de raisonnablement dépourvu de graines, je stockerai à cet effet des feuilles, ou de la paille.

Pour les semis de radis et laitues, il n’était pas possible de mettre une barrière anti-liseron. J’ai donc essayé de ratisser plus soigneusement qu’à mon habitude (après passage de la rotogriffe) avant de semer ‘à la bouteille’ et de pailler légèrement. Comme je n’ai pas retiré tout le liseron, et comme j’ai laissé les épis sur le foin du paillage, il y aura des adventices. Mais comme les laitues ou le radis se développent vite et que les graines ont une semaine d’avance puisque déjà germées, j’ose espérer qu’ils gagneront la course.

Ecrit par kristen, classé dans journal. Pas de commentaire.

Combien de fois entendons-nous une suggestion d’économie d’énergie balayée d’un revers de la main au motif que ça serait un retour à l’âge de pierre ?

Imaginez un âge de pierre avec tous les livres de la Bibliothèque Nationale ; avec la physique, la chimie, la biologie moléculaire, la zoologie, les mathématiques, la théorie de l’évolution ; avec les variétés de semences du monde entier ; avec Aristote, Marx, Maupassant et Renan Luce ; avec les techniques de construction de maisons à énergie positive à base de paille, de terre, de bois ; avec la démocratie ; avec la liberté de la presse ; avec sinon les antibiotiques et les vaccins, du moins l’hygiène, les toilettes à compostage et la nutrition ; avec la roue, le siphon, le pédalier, le vélo, la pompe, l’éolienne, le chauffe-eau solaire, le foyer fermé ; avec le paillage, les associations de cultures, le bois raméal fragmenté, l’arrosage au goutte à goutte ; avec des grands voiliers, des trains, des dirigeables et même quelques avions ; avec des milliers de variétés de tomates, des centaines de variétés de blé, des dizaines de variétés de poiriers ; avec le micro-crédit et des milliers de kilomètres de routes ; avec du fer de récupération à ne plus savoir qu’en faire ; avec des millions d’ingénieurs, dont le métier est avant tout d’inventer sous contraintes. Imaginez un âge de pierre avec Internet, linux, le projet Gutenberg et deux milliards d’ordinateurs connectés qui sont autant de synapses entre ces neurones de l’intelligence collective qu’on appelle humains.

ça ne serait pas l’âge de pierre. Pas non plus un XIVe siècle, ni un XVIIIe, ni un XIXe siècle.

L’après-pétrole, ça n’est donc même pas un retour de cinquante ans en arrière. Qu’on le veuille ou non, l’après-pétrole, c’est le XXIe siècle, en conservant toute la connaissance que les siècles précédents nous auront laissés, y compris le XXe siècle pétrolomane et fou. Il nous laissera le souvenir aigre-doux d’un mauvais rêve de démesure.

L’après-pétrole, ça commence aujourd’hui.

Ecrit par kristen, classé dans principes. 4 commentaires.

27
juin

Conférence de Pierre Rabhi à Espalion (12)

Compte-rendu de la conférence du 27 juin 2008 - introduction

Vendredi soir, j’ai assisté à la conférence que Pierre Rabhi a tenue à Espalion, organisée par l’association Nature-Aubrac. Faute d’enregistreur numérique, j’ai pris 23 pages de notes, et je me propose de les mettre au propre par épisodes ici-même. Il ne s’agira pas d’une transcription in-extenso, mais plutôt d’un long commentaire, car je ne veux pas faire dire à Pierre Rabhi ce qu’il n’a pas dit.

Pierre Rabhi à Espalion, le 27 juin 2008

J’avais déjà vu Pierre Rabhi à Toulouse il y a quelques temps (11 janvier 2007), et je n’ai pas manqué de trouver de nombreuses similitudes, dans la construction de l’argumentaire ainsi que dans les anecdotes. Mais comme presque dix-huit mois d’évolution personnelle se sont écoulés entre temps, plutôt que sonner comme une simple redite, la répétition revêtait un sens nouveau –une sorte de cristallisation de nombreuses convictions diffuses.

Le temps de retourner à mes notes et les mettre en forme, je vous laisse avec le message de conclusion qui sonne comme un superbe slogan pour la simplicité volontaire :

C’est par la sobriété que nous pouvons couper les vivres à ceux qui profitent de nos excès.

Note : l’intervention a été filmée. Apparemment, l’association Nature-Aubrac compte rendre le film accessible, mais je ne sais pas si ça sera en ligne ou sur commande (vu que je n’arrive même pas à trouver s’ils on un site internet, c’est pas gagné…[www.natureaubrac.org - Merci à WhileIM]). Moi, je récupérerais bien la bande son pour en faire un podcast : rien de tel que d’écouter Pierre Rabhi pendant qu’on plante les choux - votez dans les commentaires si ça vous intéresse.

Liens externes

Le blog
de Pierre Rabhi
L’association Nature Aubrac
L’association Terre et Humanisme
Le site des Amanins

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21
juin

C’est l’agriculture paysanne qui nourrira le monde

Traduction française de l'article de George Monbiot 'Small is Bountiful'

Je lis avec avidité la chronique de George Monbiot. Ce journaliste d’investigation engagé écrit pour The Guardian, et il publie aussi chaque semaine une colonne sur son blog www.monbiot.com. Son article du 10 juin 2008 Small is Bountiful (Petit et Généreux - jeu de mots sur l’expression “small is beautiful”) m’a particulièrement frappé par la justesse du propos, et conforte les thèmes que j’aborde dans mon manifeste.

J’ai demandé à l’auteur s’il voulait bien que je traduise l’article pour en faire profiter les internautes francophones. Vous pouvez difficilement imaginer ma fierté quand j’ai reçu son courriel répondant favorablement à ma requête. Trêve de glose, voici ma traduction.

(note : il s’avère que je n’étais pas seul sur ce coup ; vous pouvez trouver une autre traduction chez Fabrice Nicolino et aussi là)

Small is Bountiful

L’agriculture paysanne offre les meilleures chances de nourrir le monde. Alors pourquoi traite-t-on nos paysans avec autant de mépris ?

Par George Monbiot. Publié dans le journal The Guardian le 10 Juin 2008

Je vous invite à vous asseoir avant de lire ce paragraphe. Robert Mugabe a raison. Au sommet mondial de l’alimentation la semaine dernière, il était le seul chef d’État à défendre “l’importance […] du foncier dans la production agricole et la sécurité alimentaire”.(1) Les pays devraient suivre le Zimbabwe dans la démocratisation de la propriété foncière, a-t-il dit.

Bien sûr, le vieux salaud a fait exactement l’inverse. Il a spolié ses opposants et donné la terre à ses partisans. Il n’a donné aucun soutien financier ni aucun support d’expertise aux nouvelles exploitations, ce qui a conduit l’agriculture zimbabwéenne à l’effondrement. Le pays avait absolument besoin d’une réforme agraire quand Mugabe a accédé à la présidence. Et c’est toujours le cas aujourd’hui.

Mais sur le fond, il a raison. Les gouvernements du monde riche peuvent bien faire la sourde oreille, la question de savoir si le monde pourra ou non se nourrir dépend en partie de l’accès au foncier. Ceci fait écho à une découverte inattendue, faite en 1962 par le prix Nobel d’économie Amartya Sen(2). Elle a été confirmée depuis par des dizaines d’autres études : la production agricole à l’hectare est inversement proportionnelle à la taille de l’exploitation. Plus les exploitations sont petites, meilleurs sont les rendements.

Dans certains cas, le ratio est énorme. Par exemple, une étude récente sur l’agriculture turque a montré que les fermes de moins d’un hectare sont vingt fois plus productives que celles de plus de dix hectares(3). La règle d’Amartya Sen a pu être confirmée en Inde, au Pakistan, au Népal, en Malaisie, en Thaïlande, à Java, aux Philippines, au Brésil, en Colombie et au Paraguay. Elle semble s’appliquer quasiment partout.

Cette règle serait surprenante dans toute industrie, avec notre vieille habitude d’associer l’efficacité à l’effet d’échelle. Dans le cas agricole, elle semble particulièrement incongrue, puisque les petits producteurs sont en général peu mécanisés, ont un accès plus difficile au capital et au crédit, et sont souvent moins au fait des techniques les plus récentes.

La justification de cette règle est assez controversée. Certains chercheurs expliquent qu’il s’agit d’un biais statistique : des sols fertiles font vivre davantage de monde que des terres stériles, et la taille des exploitations serait une conséquence de la productivité élevée, plutôt que l’inverse. Mais d’autres études ont démontré que la règle de proportionnalité inverse s’appliquait aussi pour les exploitations d’une même région fertile. Voire, elle fonctionne encore pour des pays comme le Brésil, où les grands propriétaires ont accaparé les meilleures terres(4).

L’explication la plus plausible est que les petits paysans consacrent davantage de travail à l’hectare que les gros exploitants(5). Leur main-d’œuvre est essentiellement constituée des membres de leurs familles, donc le coût du travail est moindre que pour une grande exploitation (ils sont dispensés du coût de la rémunération et de l’encadrement des travailleurs), tandis que le travail est de meilleure qualité. Avec ce travail accru, les paysans peuvent cultiver leur lopin de façon plus intensive : ils passent davantage de temps à construire des terrasses et des systèmes d’irrigation ; ils sèment directement après la récolte ; ils peuvent associer des cultures différentes sur la même parcelle.

Aux premiers jours de la Révolution Verte, cette règle semblait s’être inversée : avec leur accès au crédit, les grosses fermes ont pu investir dans de nouvelles variétés et doper leurs rendements. Mais à mesure que l’usage de ces nouvelles variétés s’est étendu au monde paysan, la règle de proportionnalité inverse a retrouvé sa validité(6). Si les gouvernements veulent vraiment nourrir le monde, ils devraient démanteler les grandes propriétés, redistribuer les terres aux pauvres, et orienter la recherche et le financement vers le soutien aux petites exploitations.

Il y a des quantités d’autres bonnes raisons de défendre l’agriculture paysanne dans les pays pauvres. Les miracles économiques de la Corée du Sud, de Taïwan et du Japon sont issus des réformes agraires [ndt : que ces pays ont mises en œuvre après-guerre]. Les paysans ont ensuite réinvesti leurs profits dans le petit commerce. Il semble que la Chine ait suivi le même chemin, même si elle a été retardée de quarante ans par la collectivisation et le Grand Bond en Arrière : les bénéfices économiques de la redistribution qui a commencé en 1949 ne se sont faits sentir qu’au début des années 1980(7). La croissance qui s’appuie sur l’agriculture paysanne tend à être mieux distribuée que celle qu’on base sur des industries lourdement capitalisées(8). Bien qu’ils exploitent leurs terres de façon intensive, les petits paysans ont un impact écologique moindre. Quand des exploitations modestes sont rachetées par une grosse, les paysans évincés s’exilent vers de nouvelles terres pour tâcher d’en extraire une subsistance. Un jour, j’ai accompagné des paysans expropriés de l’Etat du Maranhão au Brésil sur 3000 kilomètres à travers l’Amazonie, jusqu’au territoire des Indiens Yanomami, pour les voir ensuite le saccager.

Mais les préjugés à l’encontre des paysans ont la vie dure. Ils donnent lieu aux insultes les plus paradoxales de la langue anglaise : quand on traite quelqu’un de ‘paysan’, on l’accuse en fait d’être autonome et productif. Les paysans sont détestés tant du capitalisme que du communisme. L’un et l’autre ont cherché à saisir leurs terres, et ont consacré beaucoup d’efforts à les rabaisser et les diaboliser. Dans son descriptif de la Turquie, le pays où les petits paysans sont vingt fois plus productifs que les gros exploitants, l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture [ndt : la FAO] écrit qu’à cause des petites exploitations, “la production agricole […] demeure faible”.(9) L’OCDE écrit que “l’arrêt de la fragmentation foncière” en Turquie et “le remembrement des terres très fragmentées est indispensable pour augmenter la productivité agricole”.(10) Aucune de ces deux instances n’apporte de preuve pour étayer ces affirmations. Une classe laborieuse déracinée et à demi affamée convient parfaitement au capital.

A l’instar de Mugabe, les pays donateurs et les grandes organisations internationales réclament que l’on aide les petits paysans, tandis qu’ils les escroquent en silence. Les participants au sommet sur l’alimentation de la semaine dernière se sont mis d’accord pour “aider les fermiers, et en particulier les petits producteurs, à accroître la production et à s’intégrer dans les marchés locaux, régionaux et internationaux.”(11) Mais quand en début d’année l’Évaluation internationale des sciences et technologies agricoles au service du développement (IAASTD) a proposé justement un moyen pour apporter cette aide, les États-Unis, l’Australie et le Canada ont refusé d’approuver ces mesures parce qu’elles nuisent à la grande industrie, tandis que le Royaume-Uni demeure le seul pays qui ne veut pas faire savoir s’il soutient l’étude ou non(13).

La grande industrie est en train de tuer l’agriculture paysanne. En étendant les droits de propriété intellectuelle à tous les aspects de la production ; en développant des variétés qui se reproduisent soit mal soit pas du tout(14), elle s’assure que seuls ceux qui ont accès au capital peuvent cultiver. En capturant à la fois le marché de gros et celui de détail, elle cherche à réduire ses coûts de transaction en ne faisant affaire qu’avec de gros fournisseurs. Si vous considérez que les grandes surfaces rendent la vie difficile aux fermiers britanniques, il vous faudrait voir ce qu’ils font aux cultivateurs du monde pauvre. A mesure que les pays en développement suppriment les marchés de rue et les étals des vendeurs à la sauvette pour les remplacer par des grandes surfaces et des galeries commerciales clinquantes, les fermiers les plus productifs perdent leurs clients et sont obligés de vendre leurs terres. Les nations opulentes soutiennent ce processus en exigeant un accès au marché pour leurs industriels. Leurs subventions agricoles favorisent leurs propres gros exploitants dans la compétition inégale avec les petits producteurs des pays pauvres.

Ceci amène une conclusion intéressante. Pendant des années, des progressistes bien intentionnés ont soutenu le commerce équitable pour les bienfaits qu’il apporte directement aux gens auprès desquels il se fournit. Et la structure du marché mondial de l’alimentation est en train de changer à une rapidité telle que le commerce équitable devient maintenant l’une des rares solutions qui peuvent encore permettent aux petits paysans des nations pauvres de survivre. Passer d’une agriculture paysanne à de grandes exploitations provoquerait un déclin majeur de la production mondiale, au moment même où l’offre de nourriture se resserre. Le commerce équitable est sans doute maintenant nécessaire non seulement pour redistribuer les richesses, mais aussi pour nourrir le monde.

www.monbiot.com

References

1. http://www.fao.org/fileadmin/user_upload/foodclimate/statements/zwe_mugabe.pdf

2. Amartya Sen, 1962. An Aspect of Indian Agriculture. Economic Weekly, Vol. 14.

3. Fatma Gül Ünal, October 2006. Small Is Beautiful: Evidence Of Inverse Size Yield
Relationship In Rural Turkey. Policy Innovations. http://www.policyinnovations.org/ideas/policy_library/data/01382

4. Giovanni Cornia, 1985. Farm Size, Land Yields and the Agricultural Production function: an
analysis for fifteen Developing Countries. World Development. Vol. 13, pp. 513-34.

5. Eg Peter Hazell, January 2005. Is there a future for small farms? Agricultural Economics, Vol. 32, pp93-101. doi:10.1111/j.0169-5150.2004.00016.x

6. Rasmus Heltberg, October 1998. Rural market imperfections and the farm size- productivity relationship: Evidence from Pakistan. World Development. Vol 26, pp 1807-1826. doi:10.1016/S0305-750X(98)00084-9

7. Voir Shenggen Fan et Connie Chan-Kang , 2005. Is Small Beautiful?: Farm Size, Productivity and Poverty in Asian Agriculture. Agricultural Economics, Vol. 32, pp135-146.

8. Peter Hazell, ibid.

9. http://www.new-agri.co.uk/00-3/countryp.html

10. OECD Economic Surveys: Turkey - Volume 2006 Issue 15, p186.
This is available online as a Google book.

J’ai découvert les références 9 et 10 via Fatma Gül Ünal, ibid.

11. http://www.fao.org/fileadmin/user_upload/foodclimate/HLCdocs/declaration-E.pdf

12. International Assessment of Agricultural Knowledge, Science and Technology for Development (IAASTD), 2008. Global Summary for Decision Makers. www.agassessment.org

13. IAASTD, viewed 9th June 2008. Frequently Asked Questions. www.agassessment.org

14. Eg Terminator seeds.

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16
juin

Reverdir le désert

L'expérience de Geoff Lawton sur les bords de la Mer Morte

J’étais tombé sur cette vidéo quand j’ai commencé à me renseigner sur la permaculture. Comme l’histoire de l’expérience cubaine, elle contient beaucoup d’espoir. On y voit Geoff Lawton, australien et disciple de Mollison, qui décrit une expérience époustouflante sur un morceau de désert salé en Jordanie au bord de la Mer Morte. On peut dire ce qu’on veut sur le caractère théorique des enseignements de permaculture, voilà un cas applicatif réel particulièrement bluffant. Pour un peu, ce gars ramènerait l’eau et la forêt sur Mars…

Comme je n’ai pas de talents pour un vrai doublage, je vous laisse voir les cinq minutes de vidéo en version originale, et je vous mets ci-dessous ma transcription traduite, en guise de sous-titres différés. Attention, ça vaut le détour.

Le film Greening the Desert (5′21)


lire la suite →

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13
juin

Retour à l’envoyeur

Boucler la boucle de la responsabilité sanitaire

Une histoire

Je tire cette histoire d’un vieux documentaire (probablement vu sur la chaîne Planète quand j’avais encore la télé) sur les sous-marins nucléaires russes et américains. Je n’ai pas réussi à retrouver la référence. Il se peut fort que ma mémoire ait un peu romancé l’épisode.

Ça se passe dans les années cinquante, au moment où les États-Unis conçoivent la première génération de sous-marins nucléaires. Un jour, on soulève la question de savoir s’il faut souder ou boulonner le couvercle du cœur du réacteur nucléaire. Les ingénieurs assurent qu’ils ont réglé les soucis techniques rencontrés par le passé avec la technologie joint + boulons, et que donc le boulonnage est devenu aussi sûr que la soudure, tout en étant nettement moins onéreux, en particulier concernant la maintenance.

La décision finale est entre les mains d’une poignée d’amiraux et d’experts, assis autour d’une grande table en acajou, dans une salle de conférence avec un planisphère en noir et blanc au fond (je crois que ma mémoire emprunte l’image à Hollywood, mais passons). Le grand patron de la marine demande aux experts s’ils sont prêts à jurer que les boulons ne présentent aucun risque. lire la suite →

Ecrit par kristen, classé dans principes. 2 commentaires.

03
juin

Une spirale d’herbes improvisée

Permaculture appliquée : première étude de cas

La permaculture

Le terme permaculture est un mot-valise (permanent (agri)culture) forgé par deux Autraliens (Bill Mollison et David Holmgren) dans les années 80, quand ils ont posé les bases d’une philosophie agricole et sociale à contre-courant de la tournure productiviste que prenait l’agriculture.

Plutôt qu’une pratique ou une méthode de faire, la permaculture c’est d’abord une façon de réfléchir avant d’agir. Les livres de permaculture sont assez rationnels, parfois un peu scolaires et théoriques. On doit se demander ce qu’on veut faire, puis comment le faire, en cherchant systématiquement à intégrer les pièces du puzzle d’une vie personnelle, familiale, sociale, agricole, artisanale ou artistique. Tout ‘déchet’ doit servir à quelque chose, tout processus doit être pensé comme une partie d’un grand recyclage. Frontalement très rationnelle, la permaculture a aussi son petit côté mystique dans son recours systématique aux formes et aux motifs : cercles concentriques, spirales, ondulations, ramifications. lire la suite →

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