Les gens sont plus heureux dans une société résiliente

Même hors périodes de crise

diversité génétique dans mon maïs doux

Par dé­fi­ni­tion, une so­ciété ré­si­liente est une so­ciété qui ré­siste mieux aux per­tur­ba­tions et aux crises. Je vais ici dé­mon­trer que même sans par­ler de crise, les gens sont plus épa­nouis dans une so­ciété ré­si­liente que dans une so­ciété ef­fi­cace (sous ré­serve que les be­soins es­sen­tiels soient satisfaits).

La pau­vreté de l’efficacité

Un sys­tème est ef­fi­cace quand il sait maxi­mi­ser un cri­tère d’efficacité. Dès l’abord, ça flaire bon la tau­to­lo­gie, mais il y a mieux. Par dé­fi­ni­tion, on ne peut maxi­mi­ser qu’un seul cri­tère, quan­ti­fiable, et sca­laire. Sca­laire, ça veut dire qu’il s’exprime sim­ple­ment comme un nombre. Par exemple, si l’on vou­lait maxi­mi­ser le bon­heur col­lec­tif, il fau­drait pou­voir ex­pri­mer le bon­heur col­lec­tif en un seul nombre. Al­lez déjà ex­pri­mer votre bon­heur per­son­nel avec un seul nombre… “Moi, de­puis que j’ai dé­cro­ché mon bac, je suis à 23.3, mais je sais que ça ne va pas du­rer, et qu’à la fin des va­cances, je se­rai re­des­cendu à 19.7 comme avant les épreuves. Puis, l’hiver ap­pro­chant, je per­drai en­core deux ou trois points de bon­heur, avec juste un pe­tit pic à 27.2 le ma­tin du 25 dé­cembre…” Uti­li­ser un in­di­ca­teur sca­laire unique pour ex­pri­mer une no­tion aussi sub­jec­tive et mul­tiple que le bon­heur, on voit déjà à quel point c’est ré­duc­teur. Alors vous pen­sez bien que re­cou­rir à un seul nombre pour orien­ter tous les ef­forts d’une so­ciété, ça en de­vient to­ta­le­ment absurde.

Et pour­tant les grandes or­ga­ni­sa­tions ne jurent que par l’efficacité. On se choi­sit un in­di­ca­teur d’efficacité (le ter­ri­toire, la po­pu­la­tion, le ren­de­ment à l’hectare, l’espérance de vie, le plein em­ploi, le bé­né­fice avant im­pôts, le PIB), puis on s’efforce de le maxi­mi­ser, quelle que soit l’absurdité de l’indicateur. Comme les res­sources dis­po­nibles sont li­mi­tées (temps, tra­vail, éner­gie, res­sources na­tu­relles), si l’on veut une so­ciété ef­fi­cace, il faut s’arranger pour que tout le monde rame dans le même sens. On va donc de­man­der à cha­cun de par­ta­ger un idéal com­mun : l’accroissement de l’indicateur d’efficacité. Comme les gens ont des as­pi­ra­tions très di­verses, il y aura for­cé­ment une grande pro­por­tion de gens qui n’y trou­ve­ront pas leur compte. De même que la taille de l’empire co­lo­nial (in­di­ca­teur = le ter­ri­toire) ou la dé­mo­gra­phie (in­di­ca­teur = la po­pu­la­tion) ne fai­saient rê­ver que quelques gé­né­raux nos­tal­giques d’Alexandre ou de Marc-Aurèle, de même le “tra­vailler plus pour ga­gner plus” (in­di­ca­teur = le PIB) n’a pas l’air d’enthousiasmer les foules.

Une or­ga­ni­sa­tion en quête d’efficacité souffre d’un deuxième dé­faut : la sim­pli­cité de sa connec­ti­vité. La struc­ture em­blé­ma­tique d’une or­ga­ni­sa­tion ef­fi­cace, c’est la py­ra­mide. C’est une struc­ture sim­pliste où la connec­ti­vité avec les autres élé­ments est mi­ni­male : un chef et n su­bor­don­nés. Quand on n’est plus qu’un éche­lon dans une py­ra­mide, on peut en conce­voir une vague im­pres­sion de claus­tro­pho­bie et d’isolement.

La ri­chesse de la résilience

La ré­si­lience, c’est la maxi­mi­sa­tion de la pro­ba­bi­lité de ré­sis­ter à des per­tur­ba­tions im­pré­vues. Pour qu’une or­ga­ni­sa­tion soit ré­si­liente, elle doit pour­suivre un grand nombre de buts à la fois, puisqu’on ne sait pas de quel côté vien­dra la per­tur­ba­tion. Ceci donne for­cé­ment une im­pres­sion gé­né­rale de fouillis puisque tout le monde tire à hue et à dia. Et même une im­pres­sion de gâ­chis. Dans un éco­sys­tème ma­ture on trou­vera une mul­ti­tude d’espèces qui jouent des rôles qua­si­ment si­mi­laires, une mul­ti­tude d’espèces qui jouent des rôles par­fai­te­ment contraires, et même une mul­ti­tude d’espèces qui jouent à Pé­né­lope en jouant des rôles op­po­sés simultanément.

La bio­di­ver­sité joue un rôle cru­cial en as­su­rant la re­don­dance fonc­tion­nelle. Par exemple, dans l’écosystème d’une pai­rie, di­verses es­pèces sont cou­ram­ment ca­pable de fixer l’azote, mais cha­cune ré­pond dif­fé­rem­ment aux évé­ne­ments cli­ma­tiques, ga­ran­tis­sant de la sorte que si l’une ou l’autre es­pèce ve­nait à dis­pa­raître, la fonc­tion de fixa­tion d’azote conti­nue­rait d’être as­su­rée dans l’écosystème.(ex­trait de re­si­lience al­liance — tra­duc­tion arpentnourricier.org)

Ces éco­sys­tèmes ma­tures sont ré­si­lients par construc­tion, et vertu des lois de l’évolution : s’ils ont sur­vécu jusqu’ici, c’est que ce sont eux qui ont le mieux ré­sisté à tous les as­sauts et les crises du passé. Ils de­vraient donc être nos mo­dèles d’organisation ré­si­liente donc soutenable.

Dans une or­ga­ni­sa­tion ré­si­liente ins­pi­rée d’un tel sys­tème, il est plus fa­cile à chaque per­sonne de trou­ver chaus­sure à son pied : il y a for­cé­ment pour cha­cun un idéal à em­bras­ser, puisqu’on y trouve tout et son contraire. Il est même au­to­risé d’y pour­suivre sans scru­pules des am­bi­tions an­ta­go­nistes. Dans une so­ciété ré­si­liente, il y a la place pour la ci­gale et la fourmi, le lièvre et la tor­tue, le lion et le rat…

Une autre ca­rac­té­ris­tique des sys­tèmes ré­si­lients, et sur la­quelle la per­ma­cul­ture in­siste énor­mé­ment, c’est la grande connec­ti­vité entre les élé­ments du sys­tème. La struc­ture em­blé­ma­tique d’une or­ga­ni­sa­tion ré­si­liente, c’est le ré­seau. Un sys­tème tel la py­ra­mide, avec peu de liens entre ses élé­ments, est peu ré­si­lient, puisqu’il suf­fit qu’une per­tur­ba­tion casse quelques liens ou quelques élé­ments clés pour que la py­ra­mide s’effondre (pen­sez “grêve des rou­tiers”). A contra­rio, dans un ré­seau où chaque éle­ment du sys­tème tire sa sub­sis­tance d’un grand nombre d’éléments di­vers et pro­fite à un grand nombre d’autres élé­ments, la même per­tur­ba­tion fera peu de dégâts.

pyramid vs network

Dans une or­ga­ni­sa­tion hu­maine, le nombre des liens fait la ca­pa­cité de ré­ac­tion, la fé­con­da­tion des idées, la ri­chesse des échanges.

Même hors pé­riode de crise

En cas de crise grave, on s’en ti­rera mieux avec une so­ciété ré­si­liente qu’avec une so­ciété ef­fi­cace, par dé­fi­ni­tion de la résilience.

Mais même hors pé­riode de crise, je pré­tends qu’une so­ciété ré­si­liente ap­porte plus de sa­tis­fac­tion aux gens qui la com­posent : par la mul­ti­pli­cité des idéaux qu’on peut y pour­suivre, et par la ri­chesse des échanges qu’on peut y pratiquer.