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Les atouts des villes dans un monde sans pétrole
Résumé/traduction et commentaire de l'article de Toby Hemenway "Cities, Peak Oil, and Sustainability"
C’est en cherchant des ressources et analyses sur les liens qu’il peut y avoir entre la permaculture et la crise énergétique que j’ai découvert cet excellent article de Toby Hemenway, initialement publié dans la revue Permaculture Activist (n°58, nov 2005). Il fait l’analyse que dans un monde d’après-pétrole où les transports sont chers, les populations rurales trop éparpillées ne sont pas propices à la mise en place de réseaux de solidarité, de communautés solides, ou tout simplement d’un tissu économique.
Il m’a tout l’air de marquer un point, et c’est très fâcheux, vu que je me félicitais justement d’avoir choisi la campagne plutôt que la ville. Mais comme il me reste encore beaucoup d’amis en ville, j’ai pensé que cette analyse avait le grand mérite de pouvoir les rassurer.
Plutôt que de traduire l’article in extenso, je vais vous le raconter dans ses grandes lignes.
Introduction
L’auteur commence par le constat que les néo-ruraux qui s’installent au bout d’un chemin de terre à plus d’une heure de route de la ville où ils travaillent ne vont pas tarder à souffrir des prix élevés de l’énergie, tant pour se déplacer que pour s’approvisionner. Il considère que quand la densité de population est trop faible, un territoire ne peut pas survivre avec un coût du transport durablement élevé.
Des campagnes pas si ‘vertes’
L’auteur, qui a vécu successivement à la campagne et en ville, constate qu’un centre-ville très dense a une empreinte écologique par habitant souvent plus faible que celle de l’Américain moyen (ruraux, banlieusards et citadins confondus) (voir l’article ‘Green Manhattan‘ de David Owen, dans New Yorker, 18 oct 2004). A Manhattan, personne n’a de voiture, les appartements sont minuscules et faciles à chauffer. Les infrastructures de la ville de New York (canalisations, rues, tunnels de métro) paraissent monopoliser une quantité de ressources considérables, mais elles desservent plusieurs millions de personnes. Si on éparpillait ces gens avec une densité de population égale à celle du Connecticut rural, ils occuperaient toute la Nouvelle Angleterre. (ndT : si on éparpillait les habitants de Paris intra-muros avec la densité de ma commune, ils occuperaient la superficie de tout le Sud-Ouest : Aquitaine + Midi-Pyrénées + Languedoc-Roussillon).
Cela dit, la mégalopole de plusieurs millions d’habitants n’est pas nécessairement le meilleur modèle non plus. Au-delà d’une certaine taille, on voit apparaître des déséconomies d’échelle, et ce d’autant plus que le coût de l’énergie est élevé.
Pas de scénario apocalyptique
L’auteur ne croit pas que la crise énergétique donnera lieu aux scénarios catastrophe qu’on peut lire dans bien des ouvrages et sites dédiés au pic de pétrole, et qui décrivent des hordes de pillards quittant les villes sinistrées par l’arrêt soudain des approvisionnements. L’expérience prouve que les millénaristes du passé on généralement eu tort. Il est probable que la crise ne sera pas soudaine, ni ses conséquences apocalytiques. Le prix de l’essence a déjà doublé ces dernières années, et les conséquences sur l’économie [américaine] sont restées limitées. Il continuera à augmenter, peut-être par saccades, sans qu’on rencontre une limite dure au-delà de laquelle la civilisation s’effondrera. Même les effondrements mentionnés par Jared Diamond prennent des décennies ou des siècles. D’autant que les réserves d’économie d’énergie sont absolument gigantesques.
L’auteur imagine donc une lente glissade de quelques décennies vers l’après-pétrole, durant laquelle les coûts de l’énergie nous apprendrons l’efficacité.
Effets d’échelle
L’auteur postule que les gens vivant dans des communautés urbaines de moins d’un million d’habitants pourront mieux tirer leur épingle du jeu que ceux qui vivent dans une mégalopole, ou même que les ’survivalistes’ au fond de leur bunker.
L’effet d’échelle joue en faveur des villes à taille humaine. Le système d’assainissement pour une ville de 500000 habitants comme Portland coûte considérablement moins cher que le même pour 500000 ruraux, pour lesquels il faudrait compter 125000 fosses septiques et 7000 km de tuyaux de drain en assainissement individuel. Même s’il existe l’option des toilettes sèches, le même effet est valable pour tous les réseaux et tous les services : l’électricité, la nourriture, l’essence, la poste. Une population dispersée mobilise davantage de ressources pour son approvisionnement et sa desserte qu’une population rassemblée.
Des lecteurs ont pu croire que les préoccupations de l’auteur quant à la capacité de survie des communautés dispersées reflétaient ses déceptions personnelles au sujet de sa propre expérience de vie en milieu rural. Il concède que la crise de l’industrie du bois a sévèrement déprimé le tissu social de l’Oregon rural. Cela dit, ce n’est pas un cas isolé, et un peu partout les communautés rurales sont minées par les difficultés économiques. Sans les ressources ni l’éducation pour s’en sortir dans le monde économique actuel, les ruraux auront encore plus de mal à affronter une situation économique dévastée par la pénurie énergétique.
Mais même s’il existe des communautés dynamiques, l’empreinte écologique du tissu rural américain est considérable. La voiture y est encore plus indispensable qu’en banlieue, et les lois de la physique condamnent un habitat dispersé à consommer davantage de ressources qu’un habitat compact. La question qui demeure est celle de la taille maximale de cette population compacte. Quelle est la meilleure taille de ville dans un monde sans pétrole ? Personne n’a la réponse, mais si l’auteur pense que les mégalopoles sont trop denses, il est aussi convaincu que le ’survivaliste’ dans sa cabane en rondins est trop éloigné de tout. Il pense plutôt qu’on assistera à la disparition de la structure actuelle des banlieues, pour revenir à la distribution ville-campagne telle qu’elle a pu exister avant le pétrole : des exploitations agricoles de petite taille à portée de main de la ville, fournissant autant de marchés urbains.
On lit souvent que les citadins, privés de terres, n’auront plus rien à manger dans un monde sans pétrole. Ceci est absurde : il y avait déjà des villes d’un million d’habitants avant l’avènement des transports motorisés. De la Rome antique jusqu’à Paris ou Londres au XIXe siècle, les grandes villes parvenaient à s’approvisionner parmi un tissu de potagers et de vergers implantés dans l’actuelle ‘banlieue’. Le slogan apparemment absurde qu’on lit sur les plaques minéralogiques du New Jersey (”The Garden State = L’Etat-Jardin”) se rapporte à sa vocation maraîchère pour nourrir la ville de New York jusque dans les années 1960.
Un peu de réalisme
Ainsi, l’auteur pense que dans un monde de transports chers, les banlieues et les communautés rurales trop éparpillées auront tendance à dépérir. L’outillage et les autres approvisionnements essentiels produits par les gros centres économiques auront du mal à parvenir dans les endroits reculés. S’ils veuvent survivre, les habitants des campagnes devront être autonomes.
Mais l’autonomie totale est une utopie. Nombreux sont ceux qui s’imaginent échapper à la crise du pétrole en émigrant à la campagne, avec l’intention de produire tout eux-mêmes. 40 ans après le début du mouvement de ‘retour à la terre’, l’auteur n’a rencontré personne ayant réalisé ce rêve d’autarcie complète. Même les Amish font leurs courses en ville. En s’installant à la campagne, l’auteur a rapidement abandonné le rêve de produire ne serait-ce que la moitié sa nourriture.
C’est un travail considérable pour produire soi-même toute sa nourriture, s’occuper du bétail, fabriquer et réparer ses outils, couper son bois, construire et entretenir sa maison. Si on combine ces difficultés à la difficulté de mettre en place des éco-villages humainement fonctionnels, le taux d’échec s’élève à environ 100%. Pic de pétrole ou pas, les humains restent une espèce sociale dont la richesse provient en très grande partie du dynamisme des échanges, dans un esprit d’interdépendance plutôt que d’indépendance. Plus nous vivrons loin des gens, plus ce tissu sera distendu, plus la vie sera difficile.
Il faut un caractère d’une trempe particulière pour réussir un projet d’autarcie complète. Les pionniers américains étaient une petite minorité parmi les millions qui restaient en arrière ou s’installèrent une fois la colonisation achevée. Si quelqu’un pense réellement que la fuite à la campagne est la solution à la crise énergétique, il devrait le faire tout de suite, car il faut bien dix ans pour acquérir le savoir-faire nécessaire à l’autonomie.
Dans les moments difficiles de cette crise, ce sont les communautés les plus solidaires, les plus dynamiques, les plus soudées qui sauront mieux se débrouiller. Or il est bien plus facile de tisser des liens solides quand les gens vivent à proximité les uns des autres. Au fin fond du monde rural, non seulement les gens vivent éloignés, mais en plus ils ont relativement peu de points communs. Les agriculteurs sont maintenant une minorité parmi des artisans, des fonctionnaires, des retraités, des néoruraux, des ouvriers précaires, quelques marginaux, des vacanciers. Il n’est alors pas facile de tisser un cercle d’amitiés fortes à portée de bicyclette.
Dans les villes, il y a plus de monde pour créer des réseaux autour d’intérêts communs. De surcroît, les quartiers ont tendance à regrouper des populations provenant de milieux socio-professionnels homogènes, ce qui augmente encore la probabilité de trouver des voisins ayant les mêmes préoccupations.
Les soupes populaires de 1929 : signes de misère ou de solidarité ?
Certains historiens ont montré qu’au cours des périodes de vaches maigres, les citadins ont souvent eu la vie moins difficile que les paysans. On pourrait croire que la présence de soupes populaires dans les grandes villes pendant la crise de 29 était le signe que les gens des villes allaient plus mal qu’à la campagne. En fait, on peut y voir l’inverse : ces initiatives étaient peut-être surtout la marque d’une solidarité accrue dans les villes, tandis que les paysans ruinés ou affamés abandonnaient les fermes pour envahir justement les villes.
Croire que les campagnes se porteront mieux que les villes dans un monde sans pétrole, c’est croire que des individus isolés ont plus de ressources que des groupe coordonnés. Une foule peut être aussi stupide que des individus, mais la sagesse et l’action collectives sont souvent bien plus efficaces que des efforts isolés. De même que la science, la technologie, l’art, la culture, l’éducation, la politique, l’action sociale, l’argent et le pouvoir se créent et s’appliquent en ville, de même les solutions de l’après-pétrole émergeront probablement là où les gens vivront rassemblés.
L’auteur ne prétend pas pour autant remplacer les scénarios de cataclysmes urbains par une prévision de désastre rural, mais simplement les atténuer.
(c) 2005 Toby Hemenway
Commentaires et discussion
J’ai contacté Toby Hemenway pour lui demander l’autorisation de publier cette traduction, et il m’a demandé de bien noter que les campagnes françaises sont suffisamment différentes du monde rural US pour ne pas permettre une comparaison directe.
Je pense que ça ne diminue en rien la pertinence de son message. Le raisonnement de Toby Hemenway est très convaincant. Et en effet, si l’on met de côté les situations de chaos faisant suite à de graves ruptures d’approvisionnement, la richesse humaine des villes sera un atout : les citadins ne souffriront certainement pas autant que ce qu’on peut croire.
J’irai même plus loin que l’auteur en ne partageant pas son point de vue négatif sur la banlieue. David Holmgren modère aussi ce verdict, en disant que nos banlieues ont des densités proches de certaines zones agricoles très riches, par exemple dans le Sud-Est asiatique. Les réseaux d’approvisionnement en eau des banlieues sont peut-être un formidable réseau d’irrigation qui servira justement à transformer toutes les pelouses en potagers pour la ville (rejoignant alors le propos de Toby Hemenway). La densité d’une banlieue est encore suffisante pour tisser des échanges et des liens, surtout avec un vélo.
Dans sa réponse, Toby Hemenway me fait tout de même remarquer que les banlieues actuelles [ndT : surtout à l’américaine], avec leurs quartiers résidentiels vides de services et leurs centres commerciaux couverts de parkings, nécessiteront d’importants bouleversement pour permettre à un paysage d’agriculture maraîchère diversifiée de s’implanter.
Dans son argumentaire en faveur de la densification pour favoriser les échanges, Toby Hemenway ne fait pas de distinction entre les échanges matériels (nourriture, biens de consommation, matériaux) et les échanges immatériels (connaissance, militantisme, art). Or l’Internet est en train de transformer le monde en une gigantesque ville des idées. Ainsi, autant je partage l’opinion de l’auteur sur les difficultés d’approvisionnement matériel des zones peu densément peuplées (et non desservies par le rail), autant je pense que la présence d’Internet permettra probablement d’atténuer ces difficultés dans une large mesure.
Toby Hemenway me fait simplement remarquer que ce scénario dépend de la rareté des biens matériels. S’il y a une réelle pénurie de produits manufacturés, ils n’atteindront même pas les campagnes, internet ou pas internet.
Ma conclusion très consensuelle serait qu’à part pour les cas extrêmes de la mégalopole et de la cabane d’ermite, on ne peut pas vraiment savoir s’il vaut mieux habiter en ville, en banlieue, ou à la campagne pour mieux surmonter la crise énergétique. Chaque système a ses forces et ses faiblesses ; le chemin de fer et l’internet finiront de brouiller les cartes. Concrètement, il faut habiter où on se sent bien, en prenant garde que l’herbe a toujours l’air plus verte à la campagne. Et il faut surtout se lancer dans des actions qui créent du lien.
L’article de Toby Hemenway a le mérite de remettre les pendules à l’heure quant aux atouts de la ville, qu’on a trop tendance à oublier.
Notes
Bien que réalisée dans un esprit de fidélité, la traduction que je propose ne saurait engager l’auteur de l’article original, lequel demeure la référence pour qui voudrait en discuter les hypothèses, le contenu, les conclusions.
Le remercie vivement l’auteur d’avoir non seulement permis la parution dans l’arpent nourricier, mais en plus d’avoir enrichi la discussion par ses réponses à mes commentaires.
Lire aussi
Le manifeste de l’arpent nourricier
Liens externes
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Comment Cuba a survécu au Peak Oil
Ecrit par kristen, classé dans habitat, principes. 2 commentaires.
2 commentaires
2 kristen
En fait l’auteur est un ex-néo-rural, retourné à la ville. On peut toujours douter de sa neutralité, dans la mesure où son expérience rurale n’a pas été une réussite.
Cela dit, je rejoins son analyse et je ne considère plus que la ville sera le pire endroit où habiter. Mais si des gens veulent venir me tenir compagnie à la campagne, c’est tant mieux.
Ecrit le 5 avril 2008 à 11:09



1 Jean
Tout n’est pas faux dans cet exposé, mais je reste dubitatif sur l’idéologie de cet article qui crie, au fond, depuis la campagne américaine qui n’en a jamais été une : “Vive la ville”.
La solution à l’un des gros problèmes qui se pose à notre époque ne consiste pas à ramener les citadins à la campagne, mais, entre autres choses, à convertir l’agrochimie en agrobiologie. Cela ne peut pas se faire sans décisions politiques au plus haut niveau.
Par ailleurs, si des citadins motivés veulent donner du sens à leur vie et retournent à la terre, bravo. Certains ont réussi magnifiquement et sont devenus des exemples. Il est vrai que c’est difficile. Et alors ? A divers égards, ce sont des pionniers.
P.S. : j’ai beaucoup aimé votre article sur les cages à poules mobiles et le site richement illustré de Katy (si je ne me trompe pas de prénom).
Ecrit le 5 avril 2008 à 6:54