L’empreinte écologique du carnivore

La viande dans l'écosystème du permaculteur

Coq (détail) - par Murky1 sur flickr

Voici le qua­trième épi­sode de la sé­rie sur le di­lemme car­ni­vore. J’ai déjà cou­vert le côté psy­cho­lo­gique, la ques­tion évo­lu­tion­niste, ainsi que les as­pects mo­raux. Je vais par­ler main­te­nant de notre res­pon­sa­bi­lité en­vi­ron­ne­men­tale en tant que man­geurs de viande.

En ef­fet, il me semble que l’un des ar­gu­ments ac­tuel­le­ment les plus ci­tés contre la consom­ma­tion de viande, pro­ba­ble­ment plus par­lant pour cer­tains que les condi­tions d’élevage ou la nu­tri­tion, c’est le coût en­vi­ron­ne­men­tal et le gas­pillage des res­sources agri­coles. A dé­faut d’un vé­gé­ta­risme mo­ral, allons-nous pra­ti­quer un vé­gé­ta­risme en­vi­ron­ne­men­tal pour li­mi­ter les dégâts ?

L’élevage am­pli­fie la surpopulation

L’impact en­vi­ron­ne­men­tal d’une ha­bi­tude ali­men­taire ne de­vient pré­oc­cu­pant que si elle ac­ca­pare ou dé­grade les res­sources. Le gué­pard est une cause de mor­ta­lité mar­gi­nale chez la ga­zelle. Il n’a donc pas à se sen­tir cou­pable de ne man­ger que ça, même s’il avait le choix. Mais si un jour le nombre de gué­pards de­ve­nait tel qu’il fal­lait mul­ti­plier par dix le nombre de ru­mi­nants sur le Se­ren­geti, im­por­ter du soja OGM d’Argentine pour nour­rir les ga­zelles, et mettre des usines de trai­te­ment à chaque point d’eau, on fi­ni­rait par se dire qu’il faut soit abattre quelques gué­pards, soit les convaincre de di­ver­si­fier leur ré­gime et de ré­duire leur consom­ma­tion de viande. Per­son­nel­le­ment, si j’étais un gué­pard et que par chance la na­ture m’avait doté d’une phy­sio­lo­gie com­pa­tible d’un ré­gime ma­jo­ri­tai­re­ment vé­gé­ta­rien, je choi­si­rais la deuxième solution.

Tant que l’homme était en pe­tit nombre par rap­port aux loups ou aux gué­pards, il pou­vait bien être in­té­gra­le­ment car­ni­vore, l’écosystème n’y voyait que du feu. Mais il est de­venu le pré­da­teur prin­ci­pal : il a d’abord évincé les autres pré­da­teurs, puis ac­cru les po­pu­la­tions de ses bêtes au dé­tri­ment des autres, puis ar­ti­fi­cia­lisé les pay­sages, puis dé­gradé les bio­topes, et main­te­nant il les em­poi­sonne. En dé­tour­nant l’essentiel des res­sources d’un ter­ri­toire au pro­fit des bêtes qu’il man­gera, l’homme fait pe­ser un poids in­sup­por­table à la nature.

Moins de viande, et plus de bio

Au ni­veau mon­dial, un tiers des cultures dont dé­vo­lues au bé­tail (et plus de la moi­tié dans nos pays riches) [source : FAO]. 26% des sur­faces émer­gées sur la Terre servent au pâ­tu­rage. Au to­tal, c’est 70% des sur­faces agri­coles qui sont oc­cu­pées par du bé­tail. Vu de l’environnement, c’est comme s’il y avait dix ou douze mil­liards d’humains à nour­rir. Si l’on ré­dui­sait la de­mande de viande suf­fi­sam­ment, on pour­rait on al­lé­ger déjà consi­dé­ra­ble­ment la pres­sion agri­cole sur les sols, l’eau, la bio­di­ver­sité. Avec la marge pro­duc­tive ainsi dé­ga­gée, on de­vrait même pou­voir ac­com­pa­gner une conver­sion en bio de toute notre agri­cul­ture productiviste.

On ne gar­de­rait alors que les prai­ries pour nour­rir les vaches et les mou­tons qui res­te­raient. Ca se­rait déjà une avan­cée consi­dé­rable. Sur­tout si l’on in­tro­duit en sus les tech­niques de ges­tion in­tel­li­gente de la res­source en herbe. Le pâ­tu­rage tour­nant, promu il y a long­temps par An­dré Voi­sin, im­plique des ro­ta­tions fré­quentes des bêtes sur de pe­tits en­clos. En al­ter­nant quatre jours de pâ­ture et quelques se­maines de re­pousse, on s’arrange pour main­te­nir la lon­gueur des brins l’herbe dans l’intervalle op­ti­mal pour la crois­sance : trop courte et elle peine pour faire de la pho­to­syn­thèse ; trop longue, et elle fi­nit son cycle. Cette tech­nique de­mande certes da­van­tage de tra­vail, mais elle per­met de ré­duire la su­per­fi­cie né­ces­saire par tête de bé­tail, et sur­tout d’améliorer consi­dé­ra­ble­ment la santé des sols et la biodiversité.

Avec les sur­faces agri­coles et les prai­ries ainsi li­bé­rées ou mé­na­gées, on re­don­ne­rait à nos sols une réelle bouf­fée d’oxygène.

Les ani­maux dans un jardin-verger

Mais je ne me contente pas de ce rai­son­ne­ment. On en­tend sou­vent que les prai­ries sont faites pour nour­rir du bé­tail, puisqu’elles sont trop fra­giles pour la culture des cé­réales. Comme si le choix s’arrêtait à ces deux op­tions : prés ou champs. La plu­part des prai­ries d’Europe oc­ci­den­tale sont ar­ti­fi­cielles, ré­sul­tat d’un as­saut ré­pété pour te­nir la fo­rêt à dis­tance ; les autres sont la consé­quence d’une dé­gra­da­tion du bio­tope par le surpâturage.

Je me mé­fie en ef­fet énor­mé­ment de l’élevage ex­ten­sif, qui est à l’origine de la plu­part des dé­ser­ti­fi­ca­tions. Le mé­ca­nisme est simple : la sur­ex­ploi­ta­tion agri­cole d’un ter­ri­toire ap­pau­vrit les sols, jusqu’à ce qu’il n’y pousse plus que de l’herbe. On y met alors le bé­tail. Quand il n’y a plus as­sez d’herbe pour les vaches ou les mou­tons, on y met les chèvres, qui fi­nissent de râ­cler l’humus, jusqu’à ce qu’il ne nous reste que les croupes pe­lées des étés pro­ven­çaux de mon en­fance. Dans les plaines amé­ri­caines, les In­diens n’hésitaient pas à brû­ler la fo­rêt pour gar­der les es­paces ou­verts aux bi­sons. Les abo­ri­gènes d’Australie ont mas­si­ve­ment pra­ti­qué le brû­lis, as­sé­chant tou­jours plus la sa­vane fra­gile. La Pro­vence, avant d’être une gar­rigue à chèvres, était une fo­rêt de chênes. La Sa­voie n’était pas pe­lée et su­jette aux glis­se­ments de ter­rains. Comme je pense que la per­ma­cul­ture a les moyens de faire marche ar­rière sur ces dé­gra­da­tions (voir re­ver­dir le dé­sert), je ne suis pas sen­sible à l’argument qui dit que les prai­ries doivent être consa­crées à l’élevage faute de mieux. Pour moi, elles doivent être lais­sées en friche pour la bio­di­ver­sité, et/ou bi­chon­nées en jardins-vergers.

La ques­tion de­vient : quelle est la place des ani­maux dans un jardin-verger ? La per­ma­cul­ture ap­porte de nom­breuses ré­ponses tech­niques de dé­tail, en mon­trant com­ment les co­chons contri­buent à li­mi­ter la trans­mis­sion des pa­ra­sites puisqu’ils mangent les fruits tom­bés au sol ; com­ment les la­pins (dans un trac­teur à la­pins) viennent à bout du li­se­ron ; com­ment les ca­nards peuvent te­nir en res­pect les po­pu­la­tions de li­maces ; com­ment les poules aèrent la li­tière et fa­vo­risent le com­pos­tage aé­ro­bie ; les uns et les autres ont ainsi une ac­tion glo­bale bé­né­fique pour l’écosystème, et le sur­plus de pro­duc­ti­vité couvre alors leur consommation.

Au-delà de cette vi­sion pu­re­ment uti­li­ta­riste, on peut jus­ti­fier l’approche en re­par­tant du pos­tu­lat de base de la per­ma­cul­ture : un éco­sys­tème com­plet et sain est plus pro­duc­tif et plus ro­buste qu’un sys­tème agraire ar­ti­fi­cia­lisé et sim­pliste. Il ne peut pas y avoir d’écosystème com­plet sans ani­maux. La dif­fé­rence avec un éco­sys­tème na­tu­rel, c’est que j’interviens pour que les ani­maux soient sur­tout ceux que je choi­sis. Et c’est moi qui joue le rôle du pré­da­teur pour ré­gu­ler les po­pu­la­tions. Dans ce mo­dèle, ma consom­ma­tion de viande a une em­preinte éco­lo­gique nulle.

Voire lé­gè­re­ment bé­né­fique. En ef­fet, les ani­maux se nour­rissent de plantes que je ne peux pas man­ger, mais qui sont utiles à l’écosystème. Dans leur viande, ces plantes me sont alors as­si­mi­lables. Certes, le ren­de­ment est mé­diocre, mais sans l’intermédiaire des ani­maux, ces plantes ne me se­raient d’aucune uti­lité nu­tri­tion­nelle. Il me fau­drait ac­croître le jar­din ou ré­duire la di­ver­sité des plantes qui y poussent, pour une même pro­duc­tion de nourriture.

Peu de viande à l’arrivée

Même avec un jardin-verger et un éco­sys­tème idéal, si l’on s’en tient à de pe­tites sur­faces (j’ai 1300 m² pour une fa­mille de quatre per­sonnes), il n’y a pro­ba­ble­ment pas de quoi man­ger 100g de viande par per­sonne et jour. Mais peut-être qu’on peut ar­ri­ver à 50g par jour en forme d’oeufs.

La suite de l’expérience à l’arpent nour­ri­cier consis­tera à ces­ser les im­por­ta­tions de grain pour les poules. Si ça marche, j’introduirai peut-être quelques ca­nards, pour voir. Et quand le sur­plus du jar­din sem­blera suf­fi­sant, je rêve d’y mettre un ou deux pe­tits co­chons. Mais c’est une autre histoire.