Le rêve de Jefferson (et Rousseau)

Un monde d'hommes libres avec du temps libre

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Sys­tème agraire et struc­ture sociale

La ri­chesse d’une so­ciété est en pro­por­tion di­recte de son sur­plus agri­cole. Ceci est très bien ex­pli­qué dans le très édi­fiant livre de Mar­cel Ma­zoyer et Lau­rence Rou­dart His­toire des agri­cul­tures du monde (livre d’ailleurs com­menté par Fa­bien, au Sens de l’Humus). Le livre montre entre autres com­ment les Ro­mains et les Grecs ont eu re­cours à l’esclavage pour s’assurer que le maigre rap­port de leur sys­tème agraire peu pro­duc­tif fi­nisse dans le ventre des pa­tri­ciens plu­tôt que dans ce­lui de la fa­mille du pay­san : l’esclave n’ayant pas de fa­mille à charge, ce sys­tème agraire qui nour­ris­sait au mieux quatre per­sonnes avec le tra­vail d’une seule a per­mis de dé­ga­ger l’énorme sur­plus qui a oc­ca­sionné l’essor de la ci­vi­li­sa­tion Gréco-Romaine.

Ré­vo­lu­tion agraire et industrielle

Un peu plus tard, vers le XVe et le XVIe siècle, la po­li­tique des en­clo­sures en An­gle­terre ou la fin de la libre pâ­ture en France ont conduit à la plan­ta­tion de mil­lions de ki­lo­mètres de haies. Les­quelles ont in­versé le cours de l’érosion et de la dé­ser­ti­fi­ca­tion amorcé de­puis les Ro­mains. Et per­mis que l’invention de la char­rue et du col­lier d’épaule ne de­vienne pas une ca­tas­trophe éco­lo­gique, mais au contraire dé­gage un consi­dé­rable sur­plus agri­cole. Le­dit sur­plus a per­mis de nour­rir les pay­sans sans terres dont les bras étaient de­ve­nus in­utiles aux champs. Les­quels bras ont trouvé à s’employer dans une ac­ti­vité ma­nu­fac­tu­rière et mi­nière qui a lit­té­ra­le­ment ex­plosé quand le char­bon a en­gen­dré la ma­chine. En re­tour, la ma­nu­fac­ture a pro­duit les ma­chines agri­coles et li­béré en­core plus de tra­vailleurs ru­raux, qu’elle s’est em­pres­sée d’engloutir dans ses faubourgs.

Le sur­plus agri­cole, condi­tion de la complexité

Sans sur­plus agri­cole, pas de com­plexité, pas de ci­vi­li­sa­tion : si tous les ac­tifs passent le plus clair de leur temps à pro­duire la nour­ri­ture pour eux et leur fa­mille, ils n’ont pas le temps de faire autre chose : ni poé­sie, ni science, ni in­ven­tion, ni foot­ball, ni mé­de­cine, ni pein­ture, ni en­sei­gne­ment, ni musique…

Quand la ga­be­gie éner­gé­tique ces­sera, d’ici quelques an­nées ou dé­cen­nies, le sur­plus agri­cole qui est ac­tuel­le­ment aux alen­tours de 20 pour 1 (je consi­dère sim­ple­ment que le mé­nage moyen consacre en­vi­ron un dixième de son re­venu à l’alimentation, et que seule la moi­tié du mé­nage est ac­tive) de­vrait chu­ter considérablement.

Même si j’appelle de mes voeux un monde de des­cente éner­gé­tique où la vie se­rait plus lente, plus simple, plus saine, je me de­mande à quel point la ré­duc­tion du sur­plus agri­cole ne condui­rait pas à un dé­clin de la com­plexité, à une sclé­rose gra­duelle de la pensée.

Allons-nous as­sis­ter à la fin de la ‘ci­vi­li­sa­tion’ ? Le sa­voir, les arts, la culture, ou même l’artisanat vont-ils se contrac­ter inexo­ra­ble­ment faute de cer­veaux et de mains dis­po­nibles, tout oc­cu­pés que se­ront les bras à tri­mer aux champs ?

Je ne le crois pas. Je vois deux rai­sons fondamentales.

La pre­mière, c’est que les en­sei­gne­ments is­sus de l’agriculture bio­lo­gique en gé­né­ral et de sa branche per­ma­cul­ture en par­ti­cu­lier mettent à la por­tée de tous des modes de pro­duc­tion agri­cole dont le ren­de­ment en tra­vail est pro­ba­ble­ment net­te­ment su­pé­rieur à ce­lui du pay­san eu­ro­péen du XIXe siècle (ainsi que le ren­de­ment en su­per­fi­cie). Et en ré­dui­sant notre consom­ma­tion de viande, nous pou­vons li­bé­rer pour la consom­ma­tion hu­maine une grande part du ren­de­ment agri­cole ac­tuel­le­ment dé­volu au bé­tail (ce der­nier ne contri­buant que mo­des­te­ment à l’art et à la culture). De sorte que même s’il est pro­bable que nous ne sau­rions pas dé­ga­ger un sur­plus agri­cole équi­va­lent au chiffre ac­tuel, il nous res­tera net­te­ment plus d’heures libres que n’avaient nos an­cêtres. Et si l’on tient compte de la dé­mo­gra­phie, le cu­mul des heures libres de l’humanité dans son en­semble sera sans com­mune me­sure avec ce qu’il aura pu être avant l’ère du pétrole.

La se­conde, c’est que la ri­chesse et la com­plexité d’une ci­vi­li­sa­tion ne sont pas sim­ple­ment l’image du nombre d’heures que la col­lec­ti­vité peut consa­crer à autre chose que ses be­soins im­mé­diats. Elle sont aussi liées à la connec­ti­vité de la­dite col­lec­ti­vité. Ceci ex­plique le rayon­ne­ment des grandes villes : Ba­by­lone, Rome, Pé­kin met­taient à por­tée de voix mille ou dix mille oi­sifs dont les trou­vailles s’enrichissaient les unes les autres.

De même que le cer­veau hu­main doit l’essentiel de ses ca­pa­ci­tés à l’incroyable connec­ti­vité des neu­rones entre eux, de même la ri­chesse des in­ter­ac­tions hu­maines dé­pend fon­da­men­ta­le­ment du nombre de nos congé­nères qui peuvent s’inviter à nos débats.

Aujourd’hui, cette connec­ti­vité n’a plus be­soin de la ville. L’internet consti­tue une ré­vo­lu­tion sans pré­cé­dent dans l’histoire de l’humanité, dont la por­tée est à mon sens équi­va­lente à celle de l’écriture, et bien plus grande que celle de l’imprimerie. En re­liant tous les hu­mains au sa­voir et entre eux grâce à une dé­pense éner­gé­tique per ca­pita d’environ 20W (on peut fa­ci­le­ment par­ta­ger un net­book et une free­box à cinq per­sonnes), le ré­seau aura aboli l’impératif urbain.

Jef­fer­son rê­vait d’une na­tion de fer­miers libres et phi­lo­sophes. Il n’aura man­qué à sa na­tion que du temps libre (seuls les es­claves per­met­taient à Jef­fer­son d’avoir du temps pour lire et écrire) et d’intéressants voi­sins fer­miers phi­lo­sophes pour te­nir sa­lon (le voi­sin le plus proche était à une heure de buggy, et il n’était pas tou­jours philosophe).

Main­te­nant, ce rêve peut de­ve­nir réa­lité. Les connais­sances agro­no­miques nous don­ne­ront le temps libre, et l’internet dous don­nera les voi­sins phi­lo­sophes et artistes.