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permaculture et simplicité volontaire en aveyron et ailleurs

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02
mar

Le rêve de Jefferson (et Rousseau)

Un monde d'hommes libres avec du temps libre

thomas-jefferson

Système agraire et structure sociale

La richesse d’une société est en proportion directe de son surplus agricole. Ceci est très bien expliqué dans le très édifiant livre de Marcel Mazoyer et Laurence Roudart Histoire des agricultures du monde (livre d’ailleurs commenté par Fabien, au Sens de l’Humus). Le livre montre entre autres comment les Romains et les Grecs ont eu recours à l’esclavage pour s’assurer que le maigre rapport de leur système agraire peu productif finisse dans le ventre des patriciens plutôt que dans celui de la famille du paysan : l’esclave n’ayant pas de famille à charge, ce système agraire qui nourrissait au mieux quatre personnes avec le travail d’une seule a permis de dégager l’énorme surplus qui a occasionné l’essor de la civilisation Gréco-Romaine.

Révolution agraire et industrielle

Un peu plus tard, vers le XVe et le XVIe siècle, la politique des enclosures en Angleterre ou la fin de la libre pâture en France ont conduit à la plantation de millions de kilomètres de haies. Lesquelles ont inversé le cours de l’érosion et de la désertification amorcé depuis les Romains. Et permis que l’invention de la charrue et du collier d’épaule ne devienne pas une catastrophe écologique, mais au contraire dégage un considérable surplus agricole. Ledit surplus a permis de nourrir les paysans sans terres dont les bras étaient devenus inutiles aux champs. Lesquels bras ont trouvé à s’employer dans une activité manufacturière et minière qui a littéralement explosé quand le charbon a engendré la machine. En retour, la manufacture a produit les machines agricoles et libéré encore plus de travailleurs ruraux, qu’elle s’est empressée d’engloutir dans ses faubourgs.

Le surplus agricole, condition de la complexité

Sans surplus agricole, pas de complexité, pas de civilisation : si tous les actifs passent le plus clair de leur temps à produire la nourriture pour eux et leur famille, ils n’ont pas le temps de faire autre chose : ni poésie, ni science, ni invention, ni football, ni médecine, ni peinture, ni enseignement, ni musique…

Quand la gabegie énergétique cessera, d’ici quelques années ou décennies, le surplus agricole qui est actuellement aux alentours de 20 pour 1 (je considère simplement que le ménage moyen consacre environ un dixième de son revenu à l’alimentation, et que seule la moitié du ménage est active) devrait chuter considérablement.

Même si j’appelle de mes voeux un monde de descente énergétique où la vie serait plus lente, plus simple, plus saine, je me demande à quel point la réduction du surplus agricole ne conduirait pas à un déclin de la complexité, à une sclérose graduelle de la pensée.

Allons-nous assister à la fin de la ‘civilisation’ ? Le savoir, les arts, la culture, ou même l’artisanat vont-ils se contracter inexorablement faute de cerveaux et de mains disponibles, tout occupés que seront les bras à trimer aux champs ?

Je ne le crois pas. Je vois deux raisons fondamentales.

La première, c’est que les enseignements issus de l’agriculture biologique en général et de sa branche permaculture en particulier mettent à la portée de tous des modes de production agricole dont le rendement en travail est probablement nettement supérieur à celui du paysan européen du XIXe siècle (ainsi que le rendement en superficie). Et en réduisant notre consommation de viande, nous pouvons libérer pour la consommation humaine une grande part du rendement agricole actuellement dévolu au bétail (ce dernier ne contribuant que modestement à l’art et à la culture). De sorte que même s’il est probable que nous ne saurions pas dégager un surplus agricole équivalent au chiffre actuel, il nous restera nettement plus d’heures libres que n’avaient nos ancêtres. Et si l’on tient compte de la démographie, le cumul des heures libres de l’humanité dans son ensemble sera sans commune mesure avec ce qu’il aura pu être avant l’ère du pétrole.

La seconde, c’est que la richesse et la complexité d’une civilisation ne sont pas simplement l’image du nombre d’heures que la collectivité peut consacrer à autre chose que ses besoins immédiats. Elle sont aussi liées à la connectivité de ladite collectivité. Ceci explique le rayonnement des grandes villes : Babylone, Rome, Pékin mettaient à portée de voix mille ou dix mille oisifs dont les trouvailles s’enrichissaient les unes les autres.

De même que le cerveau humain doit l’essentiel de ses capacités à l’incroyable connectivité des neurones entre eux, de même la richesse des interactions humaines dépend fondamentalement du nombre de nos congénères qui peuvent s’inviter à nos débats.

Aujourd’hui, cette connectivité n’a plus besoin de la ville. L’internet constitue une révolution sans précédent dans l’histoire de l’humanité, dont la portée est à mon sens équivalente à celle de l’écriture, et bien plus grande que celle de l’imprimerie. En reliant tous les humains au savoir et entre eux grâce à une dépense énergétique per capita d’environ 20W (on peut facilement partager un netbook et une freebox à cinq personnes), le réseau aura aboli l’impératif urbain.

Jefferson rêvait d’une nation de fermiers libres et philosophes. Il n’aura manqué à sa nation que du temps libre (seuls les esclaves permettaient à Jefferson d’avoir du temps pour lire et écrire) et d’intéressants voisins fermiers philosophes pour tenir salon (le voisin le plus proche était à une heure de buggy, et il n’était pas toujours philosophe).

Maintenant, ce rêve peut devenir réalité. Les connaissances agronomiques nous donneront le temps libre, et l’internet dous donnera les voisins philosophes et artistes.

Ecrit par kristen, classé dans divers. 4 commentaires.

4 commentaires

1  conty

Quelques remarques :
- 1)Ne pas se tromper, ce ne sont pas les pratiques agricoles qui déterminent les changements sociaux, mais la structure sociale qui détermine les pratiques agricoles. Le mouvement des enclosures a été possible grâce à la structure latifundiaire de la propriété du sol, tandis que les bocages français résultent du morcellement de la propriété.
La société anglaise hyperféodale a donné un prolétariat rural qui, en un très court laps de temps, a été déporté (le mot n’est pas trop fort)vers les banlieues ouvrières. Cf les min gong chinois d’aujourd’hui.
En France, l’existence d’une forte population de petits et moyens paysans propriétaires de leur terre (dès avant mais surtout après la Révolution) explique que l’exode rural a été beaucoup plus long. C’est toujours contraints et souvent forcés que les paysans lâchent leur arpent. Quand on débarque dans une banlieue ouvrière, on est pas en quête d’une vie meilleure, mais juste de survie.
2) ce n’est pas le charbon qui engendre la machine; c’est l’inverse. Et là encore, partout en Europe, c’est lorsque les forêts n’ont plus suffit qu’on s’est résolu à se tourner vers le charbon de terre, connu depuis des siècles , mais déprisé pour pleins de raisons.
- Enfin, ce n’est pas le machinisme agricole qui libère des travailleurs ruraux, mais les machines viennent supléer une main d’oeuvre absorbée de force par la nouvelle société industrielle.

Arguties ? Pas tout à fait, car une historiographie trop répandue nous fait croire que la technique transforme la société, alors que précisemment c’est l’inverse. Les techniques et sciences évoluent en fonction des mutations sociales. Cette historiographie est le pur produit de la religion techno-scientiste très enracinée (« on arrête pas le progrès »), et elle est bien pratique pour masquer les vrais mécanismes sociaux. Un peu comme autrefois on donnait du bon dieu au peuple pour éviter qu’il ne chahute trop le système.
De là il résulte que internet pas plus que l’imprimerie ou même l’écriture ne sont des révolutions : ce sont des outils fabriqués par une civilisation qui en a eu le besoin a un moment donné de son évolution. Ils ne tombent pas du ciel, et ne sont pas là pour toujours. Ils sont des avatars de la communication graphique dont le concept est très, très antérieurs aux sumériens.
Donc pas de boulversement en vue avec internet, juste le renforcement des tendances sociales qui sont à son origine.
Pas plus que le reste, notre capacité à communiquer n’est indéfinément extensible, et le temps que nous passons devant nos écrans, nous ne le passons pas avec le voisin de palier. Au passage, les échanges que nous avons sur cette toile sont bien plus contrôlables que celle que nous avions avec les voisins de palier. Donc en terme de révolution, c’est mal barré.
« Relier tous les humains au savoir et entre eux », c’est beau certes, mais quelle part de l’humanité a aisément accès à l’électricté ? Au téléphone ?
En fait de village mondial, on se retrouve avec un bien petit quartier chic.
Et cela provient de causes qui ne doivent rien à l’état des techniques, et tout à l’état socio-économique de l’humanité.
Enfin, quand nous même serons enfin arrivés à la « société économe », passerons nous nos rares kw à faire des blogs ou plutôt à actionner le moulin famillial ?
une agriculture sans pétrole va exiger beaucoup, beaucoup plus de md’o et de tps, même si on est tous au top de la permaculture et de la biodynamie; dont le propos n’a jamais été de nourrir 80 à 100 par 1 comme le veut l’agrochimie.
A mon avis, les vrais déterminants sont plutôt les données environnementales et les structures sociales, et la fin du pétrole, qui est une donnée environnementale, va nous le rappeler cruellement. Puissions-nous développer sereinement de nouvelles structures sociales pour nous y adapter. en fonctions de ça, nous fabriquerons les outils dont nous aurons besoins. Et internet ne nous apparaîtra peut-être pas si primordial.

Ecrit le 3 mars 2009 à 4:41

2  Benoit

comme quoi, les rencontres fortuites dans un bureau d’un fabricant d’avion mènent à tout.

ce livre est effectivement tout à fait passionnant !

attention, ne pas surestimer internet, pour plein de raisons diverses et variées… j’aime bien l’approche de conty au passage. imaginer que la politique va pouvoir se faire un jour sans que les gens ne se rencontrent physiquement, désolé mais c’est du rêve absolu ! essaye donc de devenir maire de ton village en faisant une campagne sur internet !! on pourra en parler !

Ecrit le 10 mars 2009 à 12:46

3  kristen

@ Conty : je crois que c’était le mérite du livre cité que de montrer comment les structures sociales et les principes agraires et techniques co-évoluaient en se renforçant mutuellement. Et dans de nombreux cas, les auteurs pointaient du doigt une forme de déterminisme de l’environnement et des systèmes agraires sur la société qui en découlait. Par exemple, le système agraire Egyptien nécessitait une irrigation complexe demandant une grande coordination et de grands travaux. Seul un Etat fort avec une réglementation cohérente et des armées de fonctionnaires pouvait maintenir ce système. La structure sociale est ainsi consubstantielle du système agraire et ne peut pas plus le précéder qu’en être une simple conséquence. Je suis persuadé que dans cette recherche de la poule et de l’oeuf, on trouvera autant d’exemples dans un sens ou dans l’autre.

@ Conty & Benoît : Maintenant, s’agissant de la capacité d’un accès universel au savoir à bouleverser les structures humaines, je ne veux pas partager votre pessimisme. Certes, l’internet n’est pas (encore) accessible à tous, mais il a déjà rapproché considérablement les gens du savoir et entre eux (surtout ceux qui n’ont pas de bibliothèque universitaire à portée de la main). Quant à la propension des pouvoirs à s’arroger le moyen de communication, cela s’est déjà vu avec l’imprimerie, et pourtant, c’est bien la même imprimerie qui a permis la diffusion de pamphlets révolutionnaires.

A rebours, si on ne peut pas compter sur le savoir, l’écriture, la diffusion des idées (et donc internet) pour rendre l’humanité collectivement plus sensée que par le passé, je vois difficilement comment des groupes humains isolés, ignorants et manipulés pourront surmonter les épreuves qui nous attendent sans déchaînement de violence et de malheur, à l’exemple du passé.

Ecrit le 11 mars 2009 à 7:13

4  l’arpent nourricier » Un manant, un arpent

[...] pas consacrer plus de quelques heures par jour à son lopin, ce qui laisserait du temps pour une autre activité économique. Ce ne serait donc pas un retour à une société purement [...]

Ecrit le 17 mai 2010 à 10:27

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