l’arpent nourricier

vers une agriculture personnelle

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03
mar

Le manifeste de l’arpent nourricier

L'agriculture personnelle: à contrepied d'un modèle productiviste destructeur

L’agriculture personnelle est déconsidérée par l’image déformée qu’on a de l’activité paysanne et par l’image idéalisée qu’on a du modèle industriel. Je veux montrer ici comment une micro-agriculture de personnes libres, s’appuyant sur des pratiques agraires nouvelles très économes en labeur, peut constituer le socle d’un modèle d’organisation économique durable, robuste, et souhaitable. Cette analyse reprend un grand nombre de bases jetées il y a respectivement 80 ans et 40 ans par Ralph Borsodi et Ivan Illich.

Ancien régime

Il y a trois cents ans, presque chaque famille tirait sa subsistance de la terre. Même le forgeron ou le potier avaient leur lopin, ce qui leur permettait de varier leur activité tout en pourvoyant aux besoins vitaux des siens quelles que soient les fluctuations dans le revenu de leur art. A part le tisserand ou le marchand, bien rares étaient ceux pour lesquels la terre ne représentait pas le socle de toute vie.

Les pratiques agraires étaient rudimentaires. En fait, elles étaient quasiment inchangées depuis le néolithique. Lutte permanente et aveugle contre les écosystèmes spontanés, le labour représentait un effort presque inhumain. Associée à une organisation politique oppressante, la dureté du travail faisait du paysan un esclave dans les faits — s’il n’était pas officiellement un serf.

La fausse image de l’efficacité industrielle

A l’orée du XVIIIe siècle, les progrès des sciences, des technologies et de la mécanique commençaient à s’appliquer à l’artisanat, et l’appel d’air de l’industrie manufacturière et son modèle centralisé autour de la machine à vapeur déracinaient toujours davantage de monde pour nourrir les formidables gains de productivité et les profits associés du capitalisme débutant. En retour, l’industrie offrait aux agriculteurs des moyens de mécanisation de plus en plus lourds pour accroître les surplus alimentaire et ainsi nourrir les armées d’ouvriers hors-sol qu’elle employait. Comme la mécanisation ne bénéficiait essentiellement qu’à des grandes échelles, la micro-agriculture disparut peu à peu et rentra en dormance, sans plus connaître aucun progrès pendant trois siècles. Par amalgame, l’image de l’agriculture personnelle à très petite échelle devint indissociable de la condition misérable de la paysannerie d’antan.

Ces dernières décennies, l’agriculture intensive s’est montrée sous son vrai jour : une version dopée au pétrole et aux intrants chimiques des pratiques néolithiques destructrices des sols, des forêts et des rivières, cachant son inefficacité croissante derrière d’iniques subventions et externalisant le maximum de coûts afin de pouvoir continuer de prétendre réaliser les économies d’échelle que le dogme industriel ne saurait démentir. A mesure que l’augmentation des prix de l’énergie fera apparaître les vrais prix des intrants et du transport ; à mesure que la prise de conscience environnementale à tous les niveaux présentera la facture sociale et sanitaire à ceux qui en sont responsables ; à mesure que la contestation économique saura dénoncer les coût des profits de l’agribusiness et de la distribution, alors les prétendues économies d’échelle s’écrouleront, et les prix réels de l’agriculture productiviste rattraperont voire dépasseront ceux de l’agriculture biologique.

Les mûres pour la confiture

L’idéal pervers de la croissance

Pendant ce temps, la perte de l’esprit pionnier de l’activité capitaliste, associée à la mondialisation et à l’établissement de la croissance du produit intérieur brut comme totem absolu, donne un coup fatal aux dernières illusions quant à la corrélation entre la condition des gens et la croissance du PIB. Ainsi depuis les années 1960, l’indice de qualité de vie HDI de l’ONU calculé pour les Etats-Unis d’Amérique a stagné voire reculé tandis que le PIB était multiplié par quatre.

Les inégalités s’accroissent à un rythme toujours plus effarant. Si ces inégalités n’étaient que la manifestation d’une amélioration inégale des niveaux de vie, comme le prétend la théorie libérale, on pourrait les considérer comme un moindre mal. Mais an réalité l’acroissement des inégalités s’accompagne d’une dégradation sournoise et continue de la condition des plus pauvres, de gel des salaires en flexibilité, de précarité en sous-traitance, de chantage à l’emploi en délocalisations. Les soubresauts récents sur le thème du pouvoir d’achat sont les stigmates d’une tendance qui s’est amorcée au cours des années Thatcher et Reagan : les revenus réels du travail se réduisent comme peau de chagrin.

Ainsi, alors que l’échelle de valeurs entre la condition paysanne et la condition salariée nous est héritée d’avant-guerre ou de l’immédiate après-guerre, nous sommes en train de constater que pour une proportion croissante de l’humanité les revenus réels du travail ne permettent plus guère de payer la nourriture que le même travail pourrait produire si seulement une partie pouvait être aisément redéployée vers une activité agricole. Ni en quantité, ni surtout en qualité. Et l’on voit alors des hordes de pauvres, vivant dans une précarité supérieure à celle que les aléas climatiques faisaient peser sur les paysans d’antan, se tourner vers le hard discount et et la malbouffe, et ainsi entretenir la spirale descendante vers la destruction de la planète.

Pour interrompre la spirale de la servilité

De même que le poisson d’aquarium sorti de son milieu est à la merci du bon vouloir de son propriétaire quant à la régularité de la pincée de râclures de crevettes, quant à la maintenance de la pompe à bubulles, quant à l’assiduité du renouvellement de l’eau avant eutrophisation caca d’oie, de même les humains hors-sol, urbanisés, spécialisés, et dorénavant paupérisés, sont prisonniers d’un modèle qui les condamne à s’abaisser indéfiniment pour quémander jusqu’à leur simple subsistance.

Cette servilité est une perte de liberté à tous les niveaux, dont l’inévitable conclusion est la perte de liberté civique. On se retrouve de fait dans une démocratie de façade, où les ficelles de la cité ne sont pas entre les mains de ceux qu’on croit choisir librement, mais entre celles de ceux qui peuvent d’un caprice mettre fin à notre maigre pitance. Graduellement, les républiques occidentales se mettrent à ressembler à la dictature chinoise, l’argent ayant confisqué le pouvoir au peuple, tout en restant caché derrière un simulacre démocratique.

Les savoirs et techniques applicables à une agriculture personnelle à petite échelle ont fait des bonds de géant depuis un demi-siècle. Il est dorénavant possible de nourrir une famille pour un coût en travail et un besoin en superficie considérablement réduits par rapport à l’image qu’on s’en fait, héritée de l’Ancien Régime. Probablement, une à deux heures de travail quotidien sur un demi-hectare permettent de couvrir les besoins d’une famille de quatre personne. C’est ce que je vais m’attacher à prouver ici, à l’arpent nourricier.

Ainsi, quand le plus pauvre d’entre nous peut essentiellement subvenir au besoin primordial de nourriture par ses propres moyens, tout en préservant l’essentiel de sa force de travail à plein temps pour exercer librement toute autre activité économique ou citoyenne, alors la spirale de la servilité est interrompue. Une vie économique dépressurisée et un débat démocratique vrai peuvent à nouveau trouver leur place, délivrés de l’épée de Damoclès des caprices de la mondialisation.

Durabilité et environnement

En revenant à une échelle personnelle et libérée des pressions commerciales, l’agriculture sera biologique et durable. Elle sera sans engrais chimiques parce qu’à l’échelle familiale, le cycle des nutriments est tellement naturel qu’il n’y a plus besoin d’engrais : retour au tas de compost du contenu des toilettes à compostage, utilisation des résidus de récolte en paillage, consommation des déchets de cuisine par les animaux ; et elle sera sans pesticides parce qu’aucun pouvoir public ne pourra normaliser et contrôler l’utilisation de poisons par des millions de familles. Elle sera durable parce que chaque arpent familial sera vu comme un patrimoine à faire fructifier, à transmettre à la génération suivante plus fertile qu’il ne l’était au départ.

En étant à nouveau enracinés dans la terre plutôt qu’exilés à la ville, en étant chaque jour les témoins directs que c’est la Nature qui les nourrit, les citoyens prennent alors la pleine mesure de l’urgence en matière de biodiversité, de protection de l’environnement, et de sobriété énergétique.

Robustesse et paix

Si l’on imagine aujourd’hui une crise économique de l’ampleur de celle de 1929, les conséquences seraient nettement plus dramatiques dans la mesure où 90% des gens vivent en ville aux crochets du tissu économique, tandis que les 10% restants produisent la nourriture dans un modèle industriel lui aussi intégralement assujetti à un système économique parfaitement huilé. Si la machine économique se grippe comme elle a pu le faire en 1929 et comme elle le refera à la prochaine crise de confiance majeure (qu’elle soit financière, énergétique, climatique, ou bien les trois à la fois), alors c’est 100% des gens qui seront menacés de famine à courte échéance, dans la mesure où le modèle agricole industriel s’écroulera en même temps que le reste de l’industrie. Quand l’approvisionnement d’intrants chimiques et de carburants sera perturbé, quand les systèmes de transport deviendront erratiques, quand la fourniture d’électricité sera aléatoire, quand la grande distribution sera chancelante, la production alimentaire souffrira dans des proportions que les fermiers américains des années 30 n’auraient osé imaginer.

La famine, ou bien simplement la peur de la famine, est l’une des pires calamités qui peut arriver à une société. La peur de la famine porte en elle les germes de toutes les émeutes, de tous les coups d’état, de toutes les dictatures, de tous les génocides.

Mais quand tout un chacun a entre ses propres mains le moyen de ne pas mourir de faim, l’économie et la société sont alors infiniment plus robustes, puisque aucun effondrement économique ni aucune crise sociale ne conduisent à la famine (à moins d’être accompagnés d’un cataclysme climatique). L’autonomie alimentaire nous met alors à l’abri de la servilité et des hystéries collectives. Une nation d’hommes et de femmes libres et rassasiés est toujours plus solide pour assurer une paix durable et se reconstruire après une crise qu’une horde d’esclaves affamés.

Ecrit par kristen, classé dans principes. 3 commentaires.

3 commentaires

1  Arpent nourricier « ekialdetik

[…] May 29, Thursday by korrotx Je suis tombé sur ce texte qui me rappelle beaucoup ce que j’écrivais là, et comme par ailleurs c’est bien plus […]

Ecrit le 29 mai 2008 à 10:57

2  Moi aussi je lis des blogs « 1+1=salade ?

[…] terrain, et qui s’essaie à la permaculture et autres plaisirs potagers. Morceaux choisis : Le manifeste de l’arpent nourricier et La fabrication d’un tracteur à […]

Ecrit le 12 juin 2008 à 12:29

3  l’arpent nourricier » C’est l’agriculture paysanne qui nourrira le monde

[…] Je lis avec avidité la chronique de George Monbiot. Ce journaliste d’investigation engagé écrit pour The Guardian, et il publie aussi chaque semaine une colonne sur son blog http://www.monbiot.com. Son article du 10 juin 2008 Small is Bountiful (Petit et Généreux - jeu de mots sur l’expression “small is beautiful”) m’a particulièrement frappé par la justesse du propos, et conforte les thèmes que j’aborde dans mon manifeste. […]

Ecrit le 21 juin 2008 à 7:45

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