Le manifeste de l’arpent nourricier

L'agriculture personnelle: à contrepied d'un modèle productiviste destructeur

L’agriculture per­son­nelle est dé­con­si­dé­rée par l’image dé­for­mée qu’on a de l’activité pay­sanne et par l’image idéa­li­sée qu’on a du mo­dèle in­dus­triel. Je veux mon­trer ici com­ment une micro-agriculture de per­sonnes libres, s’appuyant sur des pra­tiques agraires nou­velles très éco­nomes en la­beur, peut consti­tuer le socle d’un mo­dèle d’organisation éco­no­mique du­rable, ro­buste, et sou­hai­table. Cette ana­lyse re­prend un grand nombre de bases je­tées il y a res­pec­ti­ve­ment 80 ans et 40 ans par Ralph Bor­sodi et Ivan Illich.

An­cien régime

Il y a trois cents ans, presque chaque fa­mille ti­rait sa sub­sis­tance de la terre. Même le for­ge­ron ou le po­tier avaient leur lo­pin, ce qui leur per­met­tait de va­rier leur ac­ti­vité tout en pour­voyant aux be­soins vi­taux des siens quelles que soient les fluc­tua­tions dans le re­venu de leur art. A part le tis­se­rand ou le mar­chand, bien rares étaient ceux pour les­quels la terre ne re­pré­sen­tait pas le socle de toute vie.

Les pra­tiques agraires étaient ru­di­men­taires. En fait, elles étaient qua­si­ment in­chan­gées de­puis le néo­li­thique. Lutte per­ma­nente et aveugle contre les éco­sys­tèmes spon­ta­nés, le la­bour re­pré­sen­tait un ef­fort presque in­hu­main. As­so­ciée à une or­ga­ni­sa­tion po­li­tique op­pres­sante, la du­reté du tra­vail fai­sait du pay­san un es­clave dans les faits — s’il n’était pas of­fi­ciel­le­ment un serf.

La fausse image de l’efficacité industrielle

A l’orée du XVIIIe siècle, les pro­grès des sciences, des tech­no­lo­gies et de la mé­ca­nique com­men­çaient à s’appliquer à l’artisanat, et l’appel d’air de l’industrie ma­nu­fac­tu­rière et son mo­dèle cen­tra­lisé au­tour de la ma­chine à va­peur dé­ra­ci­naient tou­jours da­van­tage de monde pour nour­rir les for­mi­dables gains de pro­duc­ti­vité et les pro­fits as­so­ciés du ca­pi­ta­lisme dé­bu­tant. En re­tour, l’industrie of­frait aux agri­cul­teurs des moyens de mé­ca­ni­sa­tion de plus en plus lourds pour ac­croître les sur­plus ali­men­taire et ainsi nour­rir les ar­mées d’ouvriers hors-sol qu’elle em­ployait. Comme la mé­ca­ni­sa­tion ne bé­né­fi­ciait es­sen­tiel­le­ment qu’à des grandes échelles, la micro-agriculture dis­pa­rut peu à peu et ren­tra en dor­mance, sans plus connaître au­cun pro­grès pen­dant trois siècles. Par amal­game, l’image de l’agriculture per­son­nelle à très pe­tite échelle de­vint in­dis­so­ciable de la condi­tion mi­sé­rable de la pay­san­ne­rie d’antan.

Ces der­nières dé­cen­nies, l’agriculture in­ten­sive s’est mon­trée sous son vrai jour : une ver­sion do­pée au pé­trole et aux in­trants chi­miques des pra­tiques néo­li­thiques des­truc­trices des sols, des fo­rêts et des ri­vières, ca­chant son in­ef­fi­ca­cité crois­sante der­rière d’iniques sub­ven­tions et ex­ter­na­li­sant le maxi­mum de coûts afin de pou­voir conti­nuer de pré­tendre réa­li­ser les éco­no­mies d’échelle que le dogme in­dus­triel ne sau­rait dé­men­tir. A me­sure que l’augmentation des prix de l’énergie fera ap­pa­raître les vrais prix des in­trants et du trans­port ; à me­sure que la prise de conscience en­vi­ron­ne­men­tale à tous les ni­veaux pré­sen­tera la fac­ture so­ciale et sa­ni­taire à ceux qui en sont res­pon­sables ; à me­sure que la contes­ta­tion éco­no­mique saura dé­non­cer les coût des pro­fits de l’agribusiness et de la dis­tri­bu­tion, alors les pré­ten­dues éco­no­mies d’échelle s’écrouleront, et les prix réels de l’agriculture pro­duc­ti­viste rat­tra­pe­ront voire dé­pas­se­ront ceux de l’agriculture biologique.

Les mûres pour la confiture

L’idéal per­vers de la croissance

Pen­dant ce temps, la perte de l’esprit pion­nier de l’activité ca­pi­ta­liste, as­so­ciée à la mon­dia­li­sa­tion et à l’établissement de la crois­sance du pro­duit in­té­rieur brut comme to­tem ab­solu, donne un coup fa­tal aux der­nières illu­sions quant à la cor­ré­la­tion entre la condi­tion des gens et la crois­sance du PIB. Ainsi de­puis les an­nées 1960, l’indice de qua­lité de vie HDI de l’ONU cal­culé pour les Etats-Unis d’Amérique a stagné voire re­culé tan­dis que le PIB était mul­ti­plié par quatre.

Les in­éga­li­tés s’accroissent à un rythme tou­jours plus ef­fa­rant. Si ces in­éga­li­tés n’étaient que la ma­ni­fes­ta­tion d’une amé­lio­ra­tion in­égale des ni­veaux de vie, comme le pré­tend la théo­rie li­bé­rale, on pour­rait les consi­dé­rer comme un moindre mal. Mais an réa­lité l’acroissement des in­éga­li­tés s’accompagne d’une dé­gra­da­tion sour­noise et conti­nue de la condi­tion des plus pauvres, de gel des sa­laires en flexi­bi­lité, de pré­ca­rité en sous-traitance, de chan­tage à l’emploi en dé­lo­ca­li­sa­tions. Les sou­bre­sauts ré­cents sur le thème du pou­voir d’achat sont les stig­mates d’une ten­dance qui s’est amor­cée au cours des an­nées That­cher et Rea­gan : les re­ve­nus réels du tra­vail se ré­duisent comme peau de chagrin.

Ainsi, alors que l’échelle de va­leurs entre la condi­tion pay­sanne et la condi­tion sa­la­riée nous est hé­ri­tée d’avant-guerre ou de l’immédiate après-guerre, nous sommes en train de consta­ter que pour une pro­por­tion crois­sante de l’humanité les re­ve­nus réels du tra­vail ne per­mettent plus guère de payer la nour­ri­ture que le même tra­vail pour­rait pro­duire si seule­ment une par­tie pou­vait être ai­sé­ment re­dé­ployée vers une ac­ti­vité agri­cole. Ni en quan­tité, ni sur­tout en qua­lité. Et l’on voit alors des hordes de pauvres, vi­vant dans une pré­ca­rité su­pé­rieure à celle que les aléas cli­ma­tiques fai­saient pe­ser sur les pay­sans d’antan, se tour­ner vers le hard dis­count et et la mal­bouffe, et ainsi en­tre­te­nir la spi­rale des­cen­dante vers la des­truc­tion de la planète.

Pour in­ter­rompre la spi­rale de la servilité

De même que le pois­son d’aquarium sorti de son mi­lieu est à la merci du bon vou­loir de son pro­prié­taire quant à la ré­gu­la­rité de la pin­cée de râ­clures de cre­vettes, quant à la main­te­nance de la pompe à bu­bulles, quant à l’assiduité du re­nou­vel­le­ment de l’eau avant eu­tro­phi­sa­tion caca d’oie, de même les hu­mains hors-sol, ur­ba­ni­sés, spé­cia­li­sés, et do­ré­na­vant pau­pé­ri­sés, sont pri­son­niers d’un mo­dèle qui les condamne à s’abaisser in­dé­fi­ni­ment pour qué­man­der jusqu’à leur simple subsistance.

Cette ser­vi­lité est une perte de li­berté à tous les ni­veaux, dont l’inévitable conclu­sion est la perte de li­berté ci­vique. On se re­trouve de fait dans une dé­mo­cra­tie de fa­çade, où les fi­celles de la cité ne sont pas entre les mains de ceux qu’on croit choi­sir li­bre­ment, mais entre celles de ceux qui peuvent d’un ca­price mettre fin à notre maigre pi­tance. Gra­duel­le­ment, les ré­pu­bliques oc­ci­den­tales se mettrent à res­sem­bler à la dic­ta­ture chi­noise, l’argent ayant confis­qué le pou­voir au peuple, tout en res­tant ca­ché der­rière un si­mu­lacre démocratique.

Les sa­voirs et tech­niques ap­pli­cables à une agri­cul­ture per­son­nelle à pe­tite échelle ont fait des bonds de géant de­puis un demi-siècle. Il est do­ré­na­vant pos­sible de nour­rir une fa­mille pour un coût en tra­vail et un be­soin en su­per­fi­cie consi­dé­ra­ble­ment ré­duits par rap­port à l’image qu’on s’en fait, hé­ri­tée de l’Ancien Ré­gime. Pro­ba­ble­ment, une à deux heures de tra­vail quo­ti­dien sur un demi-hectare per­mettent de cou­vrir les be­soins d’une fa­mille de quatre per­sonne. C’est ce que je vais m’attacher à prou­ver ici, à l’arpent nourricier.

Ainsi, quand le plus pauvre d’entre nous peut es­sen­tiel­le­ment sub­ve­nir au be­soin pri­mor­dial de nour­ri­ture par ses propres moyens, tout en pré­ser­vant l’essentiel de sa force de tra­vail à plein temps pour exer­cer li­bre­ment toute autre ac­ti­vité éco­no­mique ou ci­toyenne, alors la spi­rale de la ser­vi­lité est in­ter­rom­pue. Une vie éco­no­mique dé­pres­su­ri­sée et un dé­bat dé­mo­cra­tique vrai peuvent à nou­veau trou­ver leur place, dé­li­vrés de l’épée de Da­mo­clès des ca­prices de la mondialisation.

Du­ra­bi­lité et environnement

En re­ve­nant à une échelle per­son­nelle et li­bé­rée des pres­sions com­mer­ciales, l’agriculture sera bio­lo­gique et du­rable. Elle sera sans en­grais chi­miques parce qu’à l’échelle fa­mi­liale, le cycle des nu­tri­ments est tel­le­ment na­tu­rel qu’il n’y a plus be­soin d’engrais : re­tour au tas de com­post du contenu des toi­lettes à com­pos­tage, uti­li­sa­tion des ré­si­dus de ré­colte en paillage, consom­ma­tion des dé­chets de cui­sine par les ani­maux ; et elle sera sans pes­ti­cides parce qu’aucun pou­voir pu­blic ne pourra nor­ma­li­ser et contrô­ler l’utilisation de poi­sons par des mil­lions de fa­milles. Elle sera du­rable parce que chaque ar­pent fa­mi­lial sera vu comme un pa­tri­moine à faire fruc­ti­fier, à trans­mettre à la gé­né­ra­tion sui­vante plus fer­tile qu’il ne l’était au départ.

En étant à nou­veau en­ra­ci­nés dans la terre plu­tôt qu’exilés à la ville, en étant chaque jour les té­moins di­rects que c’est la Na­ture qui les nour­rit, les ci­toyens prennent alors la pleine me­sure de l’urgence en ma­tière de bio­di­ver­sité, de pro­tec­tion de l’environnement, et de so­briété énergétique.

Ro­bus­tesse et paix

Si l’on ima­gine aujourd’hui une crise éco­no­mique de l’ampleur de celle de 1929, les consé­quences se­raient net­te­ment plus dra­ma­tiques dans la me­sure où 90% des gens vivent en ville aux cro­chets du tissu éco­no­mique, tan­dis que les 10% res­tants pro­duisent la nour­ri­ture dans un mo­dèle in­dus­triel lui aussi in­té­gra­le­ment as­su­jetti à un sys­tème éco­no­mique par­fai­te­ment huilé. Si la ma­chine éco­no­mique se grippe comme elle a pu le faire en 1929 et comme elle le re­fera à la pro­chaine crise de confiance ma­jeure (qu’elle soit fi­nan­cière, éner­gé­tique, cli­ma­tique, ou bien les trois à la fois), alors c’est 100% des gens qui se­ront me­na­cés de fa­mine à courte échéance, dans la me­sure où le mo­dèle agri­cole in­dus­triel s’écroulera en même temps que le reste de l’industrie. Quand l’approvisionnement d’intrants chi­miques et de car­bu­rants sera per­turbé, quand les sys­tèmes de trans­port de­vien­dront er­ra­tiques, quand la four­ni­ture d’électricité sera aléa­toire, quand la grande dis­tri­bu­tion sera chan­ce­lante, la pro­duc­tion ali­men­taire souf­frira dans des pro­por­tions que les fer­miers amé­ri­cains des an­nées 30 n’auraient osé imaginer.

La fa­mine, ou bien sim­ple­ment la peur de la fa­mine, est l’une des pires ca­la­mi­tés qui peut ar­ri­ver à une so­ciété. La peur de la fa­mine porte en elle les germes de toutes les émeutes, de tous les coups d’état, de toutes les dic­ta­tures, de tous les génocides.

Mais quand tout un cha­cun a entre ses propres mains le moyen de ne pas mou­rir de faim, l’économie et la so­ciété sont alors in­fi­ni­ment plus ro­bustes, puisque au­cun ef­fon­dre­ment éco­no­mique ni au­cune crise so­ciale ne conduisent à la fa­mine (à moins d’être ac­com­pa­gnés d’un ca­ta­clysme cli­ma­tique). L’autonomie ali­men­taire nous met alors à l’abri de la ser­vi­lité et des hys­té­ries col­lec­tives. Une na­tion d’hommes et de femmes libres et ras­sa­siés est tou­jours plus so­lide pour as­su­rer une paix du­rable et se re­cons­truire après une crise qu’une horde d’esclaves affamés.