Le grand saut (à l’élastique)

simplicité volontaire grandeur nature

leap of faith, par torbein, sur flickr

Voici ve­nue l’heure du grand saut. Une chose est de par­ler de la sim­pli­cité vo­lon­taire, une autre est de la vivre. Pra­ti­quer la per­ma­cul­ture en tou­chant confor­ta­ble­ment 2500€ par mois d’une ac­ti­vité pro­fes­sion­nelle sa­la­riée à temps par­tiel, c’était mar­rant, mais pas vrai­ment cré­dible. Si je pense que la sim­pli­cité vo­lon­taire doit pou­voir être mise en pra­tique par tout un cha­cun sur la Terre, si je pense que les riches doivent être les pre­miers à ré­duire leur em­preinte éco­lo­gique, si je pense que la crise est l’occasion d’une grande re­mise en ques­tion, il me semble na­tu­rel de com­men­cer par ba­layer de­vant ma porte.

D’un côté, la double vie avait ses avan­tages : trois jours au tur­bin pour payer les fac­tures, et le reste de la se­maine pour sau­ver le monde. Mais la si­tua­tion de­ve­nait de plus en plus difficile :

  • mo­ra­le­ment — cette vie n’était pos­sible que grâce à mon poste en or, très éloi­gné de la réa­lité pro­fes­sion­nelle du plus grand nombre.
  • phy­si­que­ment — le tra­jet domicile-travail est passé de trois heures à presque quatre heures porte-à-porte à la fa­veur d’un chan­tier de ré­no­va­tion de la voie fer­rée, sans comp­ter la grève heb­do­ma­daire du lundi, re­con­duc­tible jusqu’en décembre.
  • et fa­mi­lia­le­ment — je jouais au père ab­sent trois ou quatre jours par se­maine, ce qui plon­geait de facto mon épouse dans le rôle de la mère cé­li­ba­taire — dif­fi­ci­le­ment com­pa­tible avec son rôle de créa­teur d’entreprise.

Sans comp­ter que cela fait bien­tôt dix ans que je n’arrive pas à consi­dé­rer mon tra­vail comme autre chose qu’un jeu : même quand ils sont em­ployés dans le sec­teur privé, les in­gé­nieurs de l’industrie spa­tiale ne sont que les fonc­tion­naires zé­lés d’une ac­ti­vité de pres­tige na­tio­nal (ou eu­ro­péen se­lon le client), dont les fonds ou les orien­ta­tions échappent à tout contrôle citoyen.

Pour faire court : je dé­marre aujourd’hui un congé pa­ren­tal d’éducation d’un an. C’est un pe­tit pas pour l’Humanité, mais un saut as­sez ver­ti­gi­neux pour moi. Fort heu­reu­se­ment, la loi fran­çaise a prévu un élas­tique, et je me re­trouve dans la po­si­tion fort en­viée de chô­meur à l’essai. Les sub­sides de la CAF se­ront bien­ve­nus, mais le re­venu du foyer sera néan­moins di­visé par deux voire trois. C’est consi­dé­rable, et pour­tant je pense que c’est le genre de ré­duc­tion à la­quelle tout un cha­cun doit s’attendre dans les pro­chaines an­nées (au moins dans nos pays riches). Peut-être que je ne fais qu’anticiper de peu une si­tua­tion in­évi­table, mais j’y reviendrai.

Evi­dem­ment, je ne me tour­ne­rai pas les pouces. Il y aura :

  • le pe­tit à gar­der (c’est quand même grâce à lui que j’ai dé­cro­ché ce CDD de père au foyer),
  • la mai­son à faire tour­ner (linge, mé­nage, cui­sine, rangement),
  • le jar­din à faire fruc­ti­fier (pour com­pen­ser la perte de revenus),
  • l’administration do­mes­tique (comp­ta­bi­lité, dé­marches, etc.),
  • les tra­vaux de ré­no­va­tion de la suite de la mai­son (une chambre pour les en­fants, ça ne sera pas du luxe),
  • l’animation du Sys­tème d’Echange Lo­cal (et la par­ti­ci­pa­tion à des échanges),
  • le mon­tage d’un grou­pe­ment d’achats (nou­veau pro­jet 2009–2010),
  • la mise en place d’un cycle de confé­rences et de pro­jec­tions (pour sen­si­bi­li­ser mes voi­sins et les élus lo­caux à ce qui nous attend),
  • et ce blog, amené à se pro­fes­sio­na­li­ser en­core un peu plus.

Certes j’ai conscience que l’allocation ver­sée par la CAF est un joli ca­deau du contri­buable. Dès que je pour­rai m’en pas­ser, je le fe­rai, dans la me­sure où toute sub­ven­tion im­por­tante est un pré­cur­seur de ser­vi­tude. En at­ten­dant, je n’ai pas à rou­gir de ce coup de pouce. Si on ne compte que mes ac­ti­vi­tés de bé­né­vole im­pli­qué dans la tran­si­tion après-pétrole au ni­veau lo­cal, je pense que l’argent de la CAF sera un bon in­ves­tis­se­ment pour la col­lec­ti­vité — pro­ba­ble­ment bien meilleur que les bo­nus des tra­ders ou les étrennes des construc­teurs automobiles.

Ainsi donc, voici une ex­pé­rience de sim­pli­cité vo­lon­taire sur la base d’un re­venu du foyer aux alen­tours de 1200€ nets par mois, aux­quels on sous­trait 300€ de rem­bour­se­ment sur un em­prunt qui nous reste. Je pré­cise tout cela parce que je suis sou­vent frus­tré, quand je lis des livres ou des sites d’autres pion­niers de la sim­pli­cité vo­lon­taire, de n’y voir sou­vent au­cun dé­tail quant aux moyens de sub­sis­tance de leurs au­teurs : in­té­rêts de pla­ce­ments ? hé­ri­tage ? RMI ? so­li­da­rité fa­mi­liale ? re­traite de la gen­dar­me­rie ? al­lo­ca­tions chô­mage ? fro­mages de chèvre ? On n’installe pas le même sys­tème de ré­cu­pé­ra­tion des eaux ou d’électricité so­laire si l’on est au RMI ou si l’on vend des ac­tions TOTAL.

Alors souhaitez-moi bonne chance (et re­ve­nez sou­vent, parce que j’aurai plein de choses à ra­con­ter et un peu plus de temps pour le faire).