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13
juin

La mouche contre la vitre

Pourquoi la relance est vouée à l'échec

head on in air, par CharlesLam, sur flickr.com

Les causes de la crise financière

Quand on écoute les économistes patentés s’exprimer sur les origines de la crise, il est effarant de constater à quel point ils sont aveugles. C’est comme si c’était intellectuellement irrecevable de demander ce qui a causé le big-bang des subprimes. Et pourtant si l’on écoute les quelques économistes qui s’intéressent de près ou de loin à la planète, il ne faut pas chercher bien loin : tout le monde s’accorde à dire que la crise des années 70 a été consécutive au choc pétrolier de 1973. Alors quand le prix du baril a triplé entre 2004 et 2008, il fallait bien que l’économie cède quelque part. C’est probablement là où elle était le plus fragile qu’elle a commencé à lâcher, mais elle aurait lâché ailleurs tôt ou tard.

Personnellement, depuis 2005 que je m’intéresse au pic de pétrole et à la crise énergétique annoncée, je ne pensais pas que cette crise passerait inaperçue le moment venu. Et pourtant, c’est ce qui s’est produit : l’éclatement de la bulle financière a été si assourdissant que personne n’a prêté attention à l’aiguille énergétique qui l’avait précipité. Et c’est fort dommage, parce que maintenant tous les efforts de tous les gouvernements et toutes les instances économiques sont tournés du mauvais côté : si jamais une quelconque relance parvient effectivement à redémarrer le moteur de la croissance, on se heurtera à nouveau à la même limite énergétique.

En effet, l’une des conséquences de la crise a été de réduire la demande énergétique. Pas de beaucoup, mais comme le prix du pétrole est très inélastique*, il suffit d’un faible écart entre demande et production pour faire flamber ou couler les prix. Si tous les producteurs de pétrole se mettaient d’accord pour fermer les robinets, ils pourraient ajuster l’offre et maintenir les prix. Mais individuellement, chaque producteur a intérêt à garder ses robinets ouverts à fond puisque le puits a déjà été payé, et tout baril supplémentaire vendu (même à bas prix) rapporte toujours quelque chose. Ceci a conduit à un signal de prix totalement faussé quand on sait que c’est la pénurie rampante qui avait provoqué la crise. La conséquence immédiate a été l’arrêt d’un grand nombre de projets (exploration, forage, pétroles non-conventionnels, …), aggravé par le gel du crédit consécutif à la déliquescence du tissu financier. Le retard sur tous ces projets précipite la chute de la production, puisque ces projets étaient attendus pour venir compenser le déclin de tous les sites ayant passé leur pic de production.

*c’est-à-dire qu’il faut qu’il baisse beaucoup et pendant longtemps ou qu’il monte beaucoup et pendant longtemps pour faire changer les habitudes de consommation des gens et des entreprises, en partie parce que les équipements qui consomment ledit pétrole sont faites pour durer longtemps (voiture, chaudière, usine..).

Le pic de pétrole est derrière nous

Ainsi, même si géologiquement le pic de pétrole ne devait pas avoir lieu avant 2010 ou 2015, la crise a eu pour conséquence de provoquer le pic de pétrole. La crise,puis le ralentissement économique et la chute des cours du pétrole ont fait décroître la production. Le déclin de la production a suivi peu ou prou le déclin de la consommation. Si l’économie fait mine de relever la tête, elle se heurtera à un plafond énergétique non seulement plus bas qu’en 2008, mais qui s’abaisse plus vite. Il s’ensuivra une nouvelle flambée des prix, conduisant rapidement à la rupture d’autres pans de l’économie, à des destructions de la demande, et donc à la chute des prix énergétiques, jusqu’à une éventuelle reprise, et ainsi de suite. Il est fort probable que l’économie ne sera jamais assez vaillante pour supporter longtemps un prix du baril suffisamment haut pour relancer assez de projets et inverser l’inexorable décrue de la production.

Cette vision que j’aie eue il y a plus de quatre ans d’une chute en dents de scie, comme une mouche qui vient frapper sans trève contre la vitre, est en passe de se réaliser. Alors qu’on est toujours en pleine crise, on voit à nouveau les prix pétroliers retrouver des niveaux qu’on disait indécents mi-2007. Il ne serait pas impossible que cet hiver voit à nouveau le prix du baril atteindre des sommets. Et tant que nous n’auront pas compris collectivement qu’entre nous et la croissance infinie il y a une vitre qui s’appelle “les limites de la planète”, nous sommes condamnés à heurter la vitre sempiternellement.

Fuir le piège de la croissance

Car si la crise financière cache la crise énergétique, la crise énergétique cache la crise planétaire. C’est bien le miracle des combustibles fossiles abondants et bon marché qui nous a permis de continuer l’agriculture alors que nos sols sont pratiquement détruits, de continuer la pêche alors qu’il n’y a pratiquement plus de poissons, de continuer d’extraire des minerais alors que les filons sont pratiquement épuisés, de construire des usines de dessalement quand nos rivières sont pratiquement à sec. Continuer à vouloir croître, c’est s’enferrer dans la voie de la destruction de la planète.

Tant que nous n’auront pas compris que pour éviter la vitre il faut d’abord s’en éloigner beaucoup, nous irons de crise en crise, en souffrant un peu plus à chaque fois (soit nous-mêmes, soit en faisant souffrir des plus pauvres que nous à notre place). C’est pourquoi à mon sens il est urgent et vital de décroître. La décroissance, c’est le premier pas vers la porte de sortie. Peut-être qu’un jour nous trouverons un chemin vers l’autre côté de la vitre, par exemple la croissance verte, high-tech et essentiellement dématérialisée qu’on cherche à nous vendre ; ou bien peut-être une autre voie, que le soleil éblouissant qui était derrière la vitre nous empêchait de voir : mon coeur se tourne vers la sobriété heureuse de Pierre Rabhi.

Mais pour tout de suite, la voie est évidente : il faut fuir le piège de la croissance.

Ecrit par kristen, classé dans engagement, économie. 2 commentaires.

2 commentaires

1  eLeF

nous trouvons cette analyse très pertinente.
Par contre, pour le coup de la sobriété heureuse de Pierre Rabhi… je trouve que son école-ferme-montessori à 2400 euros par an décrédibilise un peu le discours…

Ecrit le 18 juin 2009 à 9:43

2  l’arpent nourricier » Récession temporaire ou bien la fin de la croissance ?

[...] Cet essai remarquable, publié par Richard Heinberg, est en quelque sorte une version (très) longue et très bien argumentée de mon article La mouche contre la vitre. [...]

Ecrit le 7 décembre 2009 à 1:11

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