La mouche contre la vitre

Pourquoi la relance est vouée à l'échec

head on in air, par CharlesLam, sur flickr.com

Les causes de la crise financière

Quand on écoute les éco­no­mistes pa­ten­tés s’exprimer sur les ori­gines de la crise, il est ef­fa­rant de consta­ter à quel point ils sont aveugles. C’est comme si c’était in­tel­lec­tuel­le­ment ir­re­ce­vable de de­man­der ce qui a causé le big-bang des sub­primes. Et pour­tant si l’on écoute les quelques éco­no­mistes qui s’intéressent de près ou de loin à la pla­nète, il ne faut pas cher­cher bien loin : tout le monde s’accorde à dire que la crise des an­nées 70 a été consé­cu­tive au choc pé­tro­lier de 1973. Alors quand le prix du ba­ril a tri­plé entre 2004 et 2008, il fal­lait bien que l’économie cède quelque part. C’est pro­ba­ble­ment là où elle était le plus fra­gile qu’elle a com­mencé à lâ­cher, mais elle au­rait lâ­ché ailleurs tôt ou tard.

Per­son­nel­le­ment, de­puis 2005 que je m’intéresse au pic de pé­trole et à la crise éner­gé­tique an­non­cée, je ne pen­sais pas que cette crise pas­se­rait in­aper­çue le mo­ment venu. Et pour­tant, c’est ce qui s’est pro­duit : l’éclatement de la bulle fi­nan­cière a été si as­sour­dis­sant que per­sonne n’a prêté at­ten­tion à l’aiguille éner­gé­tique qui l’avait pré­ci­pité. Et c’est fort dom­mage, parce que main­te­nant tous les ef­forts de tous les gou­ver­ne­ments et toutes les ins­tances éco­no­miques sont tour­nés du mau­vais côté : si ja­mais une quel­conque re­lance par­vient ef­fec­ti­ve­ment à re­dé­mar­rer le mo­teur de la crois­sance, on se heur­tera à nou­veau à la même li­mite énergétique.

En ef­fet, l’une des consé­quences de la crise a été de ré­duire la de­mande éner­gé­tique. Pas de beau­coup, mais comme le prix du pé­trole est très in­élas­tique*, il suf­fit d’un faible écart entre de­mande et pro­duc­tion pour faire flam­ber ou cou­ler les prix. Si tous les pro­duc­teurs de pé­trole se met­taient d’accord pour fer­mer les ro­bi­nets, ils pour­raient ajus­ter l’offre et main­te­nir les prix. Mais in­di­vi­duel­le­ment, chaque pro­duc­teur a in­té­rêt à gar­der ses ro­bi­nets ou­verts à fond puisque le puits a déjà été payé, et tout ba­ril sup­plé­men­taire vendu (même à bas prix) rap­porte tou­jours quelque chose. Ceci a conduit à un si­gnal de prix to­ta­le­ment faussé quand on sait que c’est la pé­nu­rie ram­pante qui avait pro­vo­qué la crise. La consé­quence im­mé­diate a été l’arrêt d’un grand nombre de pro­jets (ex­plo­ra­tion, fo­rage, pé­troles non-conventionnels, …), ag­gravé par le gel du cré­dit consé­cu­tif à la dé­li­ques­cence du tissu fi­nan­cier. Le re­tard sur tous ces pro­jets pré­ci­pite la chute de la pro­duc­tion, puisque ces pro­jets étaient at­ten­dus pour ve­nir com­pen­ser le dé­clin de tous les sites ayant passé leur pic de production.

*c’est-à-dire qu’il faut qu’il baisse beau­coup et pen­dant long­temps ou qu’il monte beau­coup et pen­dant long­temps pour faire chan­ger les ha­bi­tudes de consom­ma­tion des gens et des en­tre­prises, en par­tie parce que les équi­pe­ments qui consomment le­dit pé­trole sont faites pour du­rer long­temps (voi­ture, chau­dière, usine..).

Le pic de pé­trole est der­rière nous

Ainsi, même si géo­lo­gi­que­ment le pic de pé­trole ne de­vait pas avoir lieu avant 2010 ou 2015, la crise a eu pour consé­quence de pro­vo­quer le pic de pé­trole. La crise,puis le ra­len­tis­se­ment éco­no­mique et la chute des cours du pé­trole ont fait dé­croître la pro­duc­tion. Le dé­clin de la pro­duc­tion a suivi peu ou prou le dé­clin de la consom­ma­tion. Si l’économie fait mine de re­le­ver la tête, elle se heur­tera à un pla­fond éner­gé­tique non seule­ment plus bas qu’en 2008, mais qui s’abaisse plus vite. Il s’ensuivra une nou­velle flam­bée des prix, condui­sant ra­pi­de­ment à la rup­ture d’autres pans de l’économie, à des des­truc­tions de la de­mande, et donc à la chute des prix éner­gé­tiques, jusqu’à une éven­tuelle re­prise, et ainsi de suite. Il est fort pro­bable que l’économie ne sera ja­mais as­sez vaillante pour sup­por­ter long­temps un prix du ba­ril suf­fi­sam­ment haut pour re­lan­cer as­sez de pro­jets et in­ver­ser l’inexorable dé­crue de la production.

Cette vi­sion que j’aie eue il y a plus de quatre ans d’une chute en dents de scie, comme une mouche qui vient frap­per sans trève contre la vitre, est en passe de se réa­li­ser. Alors qu’on est tou­jours en pleine crise, on voit à nou­veau les prix pé­tro­liers re­trou­ver des ni­veaux qu’on di­sait in­dé­cents mi-2007. Il ne se­rait pas im­pos­sible que cet hi­ver voit à nou­veau le prix du ba­ril at­teindre des som­mets. Et tant que nous n’auront pas com­pris col­lec­ti­ve­ment qu’entre nous et la crois­sance in­fi­nie il y a une vitre qui s’appelle “les li­mites de la pla­nète”, nous sommes condam­nés à heur­ter la vitre sempiternellement.

Fuir le piège de la croissance

Car si la crise fi­nan­cière cache la crise éner­gé­tique, la crise éner­gé­tique cache la crise pla­né­taire. C’est bien le mi­racle des com­bus­tibles fos­siles abon­dants et bon mar­ché qui nous a per­mis de conti­nuer l’agriculture alors que nos sols sont pra­ti­que­ment dé­truits, de conti­nuer la pêche alors qu’il n’y a pra­ti­que­ment plus de pois­sons, de conti­nuer d’extraire des mi­ne­rais alors que les fi­lons sont pra­ti­que­ment épui­sés, de construire des usines de des­sa­le­ment quand nos ri­vières sont pra­ti­que­ment à sec. Conti­nuer à vou­loir croître, c’est s’enferrer dans la voie de la des­truc­tion de la planète.

Tant que nous n’auront pas com­pris que pour évi­ter la vitre il faut d’abord s’en éloi­gner beau­coup, nous irons de crise en crise, en souf­frant un peu plus à chaque fois (soit nous-mêmes, soit en fai­sant souf­frir des plus pauvres que nous à notre place). C’est pour­quoi à mon sens il est urgent et vi­tal de dé­croître. La dé­crois­sance, c’est le pre­mier pas vers la porte de sor­tie. Peut-être qu’un jour nous trou­ve­rons un che­min vers l’autre côté de la vitre, par exemple la crois­sance verte, high-tech et es­sen­tiel­le­ment dé­ma­té­ria­li­sée qu’on cherche à nous vendre ; ou bien peut-être une autre voie, que le so­leil éblouis­sant qui était der­rière la vitre nous em­pê­chait de voir : mon coeur se tourne vers la so­briété heu­reuse de Pierre Rabhi.

Mais pour tout de suite, la voie est évi­dente : il faut fuir le piège de la croissance.