La malédiction néolithique du labour

Pourquoi nous cultivons encore comme il y a dix mille ans

expulsion d'Adam et Eve - Alexandre Cabanel

[parce que tu as mangé de l’arbre dé­fendu] le sol sera mau­dit à cause de toi. C’est dans la peine que tu t’en nour­ri­ras tous les jours de ta vie, il fera ger­mer pour toi l’épine et le char­don et tu man­ge­ras l’herbe des champs. Gen. 3, 17–18, Trad. oec. de la Bible, ed. 1994

Ex­pul­sion du jar­din d’Eden

En li­sant l’Histoire des Agri­cul­tures du Monde (Ma­zoyer & Rou­dart, Seuil), la ten­ta­tion est grande d’associer l’expulsion du jar­din d’Eden avec la nais­sance de l’agriculture. Les au­teurs y dé­crivent un pro­ces­sus iné­luc­table de dé­fo­res­ta­tion et de dé­ser­ti­fi­ca­tion. La cueillette et la chasse laissent place à la culture sur abattis-brûlis. Celle-ci est en­suite rem­pla­cée par l’agriculture quand la fo­rêt suc­combe sous ces as­sauts ré­pé­tés. En­fin vient l’élevage lorsque les sols éro­dés et ap­pau­vris ne sup­portent qu’une maigre cou­ver­ture her­ba­cée : bo­vins, ovins, puis ca­prins, der­nière étape avant le dé­sert. L’agriculture, en­cen­sée dans nos livres d’Histoire comme le point de dé­part de la ci­vi­li­sa­tion, s’avère fi­na­le­ment être une ter­rible ma­lé­dic­tion : en échange d’un acrois­se­ment dé­mo­gra­phique sans pré­cé­dent, nous avons ap­pau­vri notre ré­gime ali­men­taire, at­trapé de nom­breuses ma­la­dies, aug­menté notre temps de tra­vail, et gri­gnoté nos éco­sys­tèmes et nos sols jusqu’à l’os.

Ja­red Dia­mond dé­crit d’ailleurs notre agri­cul­ture comme la pire er­reur dans l’Histoire de l’Humanité. Au rythme ac­tuel de l’érosion cau­sée par le la­bour, on perd un quin­tal de sol pour un quin­tal de nour­ri­ture pro­duite (sans comp­ter le be­soin de com­bus­tibles fos­siles). En fait, l’agriculture est une ac­ti­vité mi­nière. Quand nous au­ront mangé tous nos sols, l’aventure s’arrêtera.

Une agri­cul­ture tou­jours au néolithique

Nous en sommes là parce que nous culti­vons tou­jours comme au néo­li­thique. Certes, il y a eu de grandes avan­cées sur les va­rié­tés, les ro­ta­tions de culture et la mé­ca­ni­sa­tion, mais le dogme sous-jacent est tou­jours le même : une lutte per­ma­nente contre la Na­ture et une vé­né­ra­tion aveugle du tra­vail, dont le la­bour est la clé de voûte.

Com­ment ex­pli­quer que de­puis dix mille ans nous ayons per­pé­tué le mo­dèle néo­li­thique d’agriculture, et que nous n’ayons pu pro­po­ser des al­ter­na­tives cré­dibles au la­bour que très ré­cem­ment ? Pour ré­pondre à cette ques­tion, j’invite Mal­thus et Dar­win à la dis­cus­sion. Tout ac­crois­se­ment dans la pro­duc­tion ali­men­taire étant ra­pi­de­ment ab­sorbé par un ac­crois­se­ment de po­pu­la­tion, les so­cié­tés ont passé le plus clair de leur temps à flir­ter avec le seuil de la di­sette. Donc on pré­fè­rait faire comme ses pré­de­ces­seurs quitte à pro­duire chaque an­née un peu moins à cause de l’érosion, plu­tôt que ten­ter quelque chose de nou­veau et ris­quer de perdre toute la ré­colte. On peut même ha­sar­der une ex­pli­ca­tion évo­lu­tion­niste : les pay­sans sont conser­va­teurs parce que ceux qui avaient la fibre ex­pé­ri­men­tale sont morts de faim.

Ré­vo­lu­tion verte et permaculture

Ce n’est qu’avec la ré­vo­lu­tion in­dus­trielle et plus ré­cem­ment avec la ré­vo­lu­tion verte (qui n’a de vert que la pein­ture des trac­teurs et les sacs d’intrants) que l’accroissement dans la pro­duc­tion ali­men­taire a net­te­ment pris de vi­tesse l’accroissement de la po­pu­la­tion. Les sur­plus sont à peine en train d’être ab­sor­bés, à l’aube du pic de pé­trole. Entre-temps, ceci nous a mis long­temps à l’abri du spectre de la di­sette (au moins en oc­ci­dent), ce qui fait que quelques rê­veurs de l’acabit de Fukuoka-San ou Bill Mol­li­son ont pu se per­mettre de ten­ter et re­ten­ter des tech­niques nou­velles. Ainsi, ce se­rait la ré­vo­lu­tion verte qui au­rait créé les condi­tions de dé­cou­vrir l’étroit che­min par le­quel on pour­rait re­tour­ner au jar­din d’Eden… rien que de l’écrire, je trouve ça marrant.

Pour al­ler plus loin

Un ar­ticle bien plus cir­cons­tan­cié par Pe­ter Sa­lo­nius, pu­blié sur The Oil Drum, et par­fai­te­ment malthusien.