l’arpent nourricier

permaculture et simplicité volontaire en aveyron et ailleurs

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26
sept

La malédiction néolithique du labour

Pourquoi nous cultivons encore comme il y a dix mille ans

expulsion d'Adam et Eve - Alexandre Cabanel

[parce que tu as mangé de l'arbre défendu] le sol sera maudit à cause de toi. C’est dans la peine que tu t’en nourriras tous les jours de ta vie, il fera germer pour toi l’épine et le chardon et tu mangeras l’herbe des champs. Gen. 3, 17-18, Trad. oec. de la Bible, ed. 1994

Expulsion du jardin d’Eden

En lisant l’Histoire des Agricultures du Monde (Mazoyer & Roudart, Seuil), la tentation est grande d’associer l’expulsion du jardin d’Eden avec la naissance de l’agriculture. Les auteurs y décrivent un processus inéluctable de déforestation et de désertification. La cueillette et la chasse laissent place à la culture sur abattis-brûlis. Celle-ci est ensuite remplacée par l’agriculture quand la forêt succombe sous ces assauts répétés. Enfin vient l’élevage lorsque les sols érodés et appauvris ne supportent qu’une maigre couverture herbacée : bovins, ovins, puis caprins, dernière étape avant le désert. L’agriculture, encensée dans nos livres d’Histoire comme le point de départ de la civilisation, s’avère finalement être une terrible malédiction : en échange d’un acroissement démographique sans précédent, nous avons appauvri notre régime alimentaire, attrapé de nombreuses maladies, augmenté notre temps de travail, et grignoté nos écosystèmes et nos sols jusqu’à l’os.

Jared Diamond décrit d’ailleurs notre agriculture comme la pire erreur dans l’Histoire de l’Humanité. Au rythme actuel de l’érosion causée par le labour, on perd un quintal de sol pour un quintal de nourriture produite (sans compter le besoin de combustibles fossiles). En fait, l’agriculture est une activité minière. Quand nous auront mangé tous nos sols, l’aventure s’arrêtera.

Une agriculture toujours au néolithique

Nous en sommes là parce que nous cultivons toujours comme au néolithique. Certes, il y a eu de grandes avancées sur les variétés, les rotations de culture et la mécanisation, mais le dogme sous-jacent est toujours le même : une lutte permanente contre la Nature et une vénération aveugle du travail, dont le labour est la clé de voûte.

Comment expliquer que depuis dix mille ans nous ayons perpétué le modèle néolithique d’agriculture, et que nous n’ayons pu proposer des alternatives crédibles au labour que très récemment ? Pour répondre à cette question, j’invite Malthus et Darwin à la discussion. Tout accroissement dans la production alimentaire étant rapidement absorbé par un accroissement de population, les sociétés ont passé le plus clair de leur temps à flirter avec le seuil de la disette. Donc on préfèrait faire comme ses prédecesseurs quitte à produire chaque année un peu moins à cause de l’érosion, plutôt que tenter quelque chose de nouveau et risquer de perdre toute la récolte. On peut même hasarder une explication évolutionniste : les paysans sont conservateurs parce que ceux qui avaient la fibre expérimentale sont morts de faim.

Révolution verte et permaculture

Ce n’est qu’avec la révolution industrielle et plus récemment avec la révolution verte (qui n’a de vert que la peinture des tracteurs et les sacs d’intrants) que l’accroissement dans la production alimentaire a nettement pris de vitesse l’accroissement de la population. Les surplus sont à peine en train d’être absorbés, à l’aube du pic de pétrole. Entre-temps, ceci nous a mis longtemps à l’abri du spectre de la disette (au moins en occident), ce qui fait que quelques rêveurs de l’acabit de Fukuoka-San ou Bill Mollison ont pu se permettre de tenter et retenter des techniques nouvelles. Ainsi, ce serait la révolution verte qui aurait créé les conditions de découvrir l’étroit chemin par lequel on pourrait retourner au jardin d’Eden… rien que de l’écrire, je trouve ça marrant.

Pour aller plus loin

Un article bien plus circonstancié par Peter Salonius, publié sur The Oil Drum, et parfaitement malthusien.

Ecrit par kristen, classé dans permaculture, principes. 6 commentaires.

6 commentaires

1  Koldo

Toby Hemenway donne aussi des exemples d’agriculture très ancienne (néolithique voir plus loin dans le temps), à base de brûlis également, et pourtant soutenable.
Voir ces deux liens:
http://www.patternliteracy.com/beyondwilderness.html
http://www.patternliteracy.com/landuse.html

Ecrit le 28 septembre 2009 à 5:23

2  Koldo

autre article du même auteur précédemment mentionné:
http://www.patternliteracy.com/sustag.html
Il y fait la distinction entre agriculture et horticulture, cette dernière étant plus à même de générer un usage soutenable des ressources.

Ecrit le 28 septembre 2009 à 5:27

3  kristen

Oui. J’aime beaucoup ce qu’écrit Hemenway. Je vais probablement traduire d’autres de ses articles.

Ecrit le 28 septembre 2009 à 9:36

4  Karmai

Hello,

Faire des mes anciens professeurs des instigateurs de la pensée anarcho-primitiviste ne manque pas de culot!! C’est heureux et c’est stimulant mais c’est ignorer à quel point ces deux auteurs sont des profonds amoureux de l’agriculture :) Ils se battent pour que les paysanneries du monde soient reconnus pour leurs richesses et sont loin d’imaginer que cette palette de créations culturelles soit un détour du développement humain.

L’agriculture peut être soutenable et l’opposer radicalement avec un équilibre des hommes avec les éco-systèmes me semble aller trop loin. Un long débat en soi je suppose. Merci pour le beau travail sur ce blog.

Karmai

Ecrit le 29 septembre 2009 à 12:19

5  kristen

Heureux qui comme toi as eu de bons professeurs ! Je ne leur fais pas dire ce qu’ils n’ont pas dit : c’est moi qui ai tramé cette grille de lecture.

Cela dit, il ne me semble pas avoir écrit que j’étais partisan d’un retour à la chasse et à la cueillette. A l’instar d’Hemenway (voir commentaire de Koldo) et de nombreux autres permaculturistes, je suis persuadé que le modèle du jardin est ce vers quoi nous devons tendre.

L’agriculture stricto-sensu, c’est la culture de champs, donc d’espaces ouverts essentiellement traités en monoculture. Et même si on peut augmenter la résilience écologique des champs (lire cet article qui est probablement assez fidèle aux idéaux de Mazoyer et Roudart), je doute qu’ils soient jamais aussi résilients qu’un jardin, simplement par manque intrinsèque de diversité.

Ecrit le 29 septembre 2009 à 8:15

6  l’arpent nourricier » Une chèvre en pension

[...] Il me reste toutefois un scrupule à dissiper. Pour moi, les chèvres sont les artisans (bien involontaires) de la désertification. La cueillette et la chasse laissent place à la culture sur abattis-brûlis. Celle-ci est ensuite remplacée par l’agriculture quand la forêt succombe sous ces assauts répétés. Enfin vient l’élevage lorsque les sols érodés et appauvris ne supportent qu’une maigre couverture herbacée : bovins, ovins, puis caprins, dernière étape avant le désert. arpentnourricier.org [...]

Ecrit le 17 décembre 2009 à 11:54

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