La contradiction végétarienne

On ne fait pas de fromage sans tuer des veaux

Ceci est le troi­sième vo­let de la sé­rie sur la ques­tion de la place de la viande dans notre ali­men­ta­tion et des as­pects mo­raux y afférents.

Bon, le sous-titre ré­sume glo­ba­le­ment tout ce que j’ai à dire sur ce su­jet. Mais j’aime bien m’attarder, alors je re­prends tout du début.

L’interdit du meurtre

Tu ne tue­ras point. C’est pour­tant clair, non ? Et même si Moïse n’avait pro­ba­ble­ment pas en­vi­sagé d’annoncer au peuple élu qu’il de­vrait re­non­cer à l’élevage, ce com­man­de­ment sou­ligne bien que l’interdit de cau­ser in­ten­tion­nel­le­ment la mort d’autrui est un pi­lier de la mo­rale Judéo-Chrétienne. En fait, le meurtre est pro­ba­ble­ment après l’inceste l’un des ta­bous les plus uni­ver­sels. D’un point de vue strict d’utilité so­ciale, cela se com­prend. Une so­ciété qui en­cou­rage les siens à s’entre-tuer ne fait pas long feu. Mais je pense que le vrai fon­de­ment de l’interdit est plu­tôt à cher­cher en cha­cun de nous. La mort est tel­le­ment an­gois­sante, le néant tel­le­ment in­di­cible, l’instinct de sur­vie tel­le­ment im­pé­rieux que la mort semble l’outrage su­prême. Ainsi, en vertu de l’éthique de ré­ci­pro­cité (ne fais pas aux autres ce que tu ne vou­drais pas qu’on te fasse), il semble lé­gi­time pour une so­ciété d’instituer le meurtre en crime.

Dès lors, pour que tuer ne soit pas un crime, il est né­ces­saire d’exclure l’objet du meurtre du cercle de la so­ciété. Sui­vant qui on consi­dère comme ‘au­trui’, le meurtre est re­qua­li­fié en exé­cu­tion, fait d’armes, ou abat­tage, et l’on est tiré d’affaire sur le plan mo­ral. En niant l’humanité de l’esclave, du bar­bare, du juif, on pou­vait les mettre à mort sans se damner.

Aris­tote ne fai­sait pas au­tre­ment en ran­geant le monde ani­mal à l’étage in­fé­rieur de la scala na­turæ.

Une dif­fé­rence de de­gré, pas de nature

Les siècles ont passé, et le nègre, le mé­tèque et l’israélite ont fini par re­joindre les gens nor­maux sous la dé­no­mi­na­tion d’au­trui. Et à chaque fois, l’interdit du meurtre s’est élargi à une hu­ma­nité tou­jours plus vaste. Et à chaque fois, ce fut une vic­toire sur la bar­ba­rie, à por­ter au cré­dit de l’Humain.

Au pas­sage, le fou, le nour­ris­son, le dé­bile ont aussi été pro­mus au rang de nos égaux, au nom de la di­gnité hu­maine. Mais pour­quoi s’arrêter là ? S’il nous ap­pa­raît do­ré­na­vant in­hu­main de trai­ter comme des ani­maux ceux de nos proches qui n’ont plus ou pas en­core toute leur conscience, le trai­te­ment que nous ré­ser­vons à des ani­maux conscients de leur mi­sère n’est-il pas tout aussi indigne ?

Je suis per­suadé que les émo­tions pro­fondes que nous éprou­vons, celles qu’ont chanté les ro­man­tiques — la peur, l’angoisse, l’exaltation, l’amour, la mé­lan­co­lie, le déses­poir, … — sont des émo­tions ani­males, ar­chaïques. Ces émo­tions — qu’on dit d’ailleurs im­mé­diates — n’ont que faire de l’intellect, du lan­gage ou de l’écriture. Si ces émo­tions sont an­té­rieures à notre hu­ma­nité, il faut se rendre à l’évidence : nous les par­ta­geons avec une par­tie du monde ani­mal. Et si la pers­pec­tive de la souf­france phy­sique et de la mort nous sont in­sup­por­tables, le lan­gage et l’intelligence n’y sont pro­ba­ble­ment pour rien. A moins d’invoquer un an­thro­po­cen­trisme de droit di­vin, il n’y a donc pas de dif­fé­rence de na­ture entre la pa­nique du fu­sillé et celle d’un porc à l’abattoir ; entre la dé­tresse d’un en­fant de trois ans qui voit mon­ter ses pa­rents dans un wa­gon à bes­tiaux et celle d’un veau qui voit par­tir sa mère dans une bé­taillière. Et s’il n’y a qu’une dif­fé­rence de de­gré, le ‘tu ne tue­ras point’ doit né­ces­sai­re­ment être élargi.

Roasting pig, by Phototram, on flickr

L’intransigeance vé­gé­ta­rienne

C’est cette ré­flec­tion qui qui est au coeur de la mo­rale vé­gé­ta­rienne. En par­tant de l’axiome que don­ner la mort à au­trui est in­fi­ni­ment mal, et s’il y a un conti­nuum mo­ral entre l’humain et le pro­to­zoaire, alors il est mal de contri­buer à la mort de quelque ani­mal que ce soit, et notre ali­men­ta­tion doit s’abstenir de viande ou de poisson.

Ce che­mi­ne­ment ex­plique com­ment le pré­cepte vé­gé­ta­rien est né­ces­sai­re­ment to­ta­li­taire : de même qu’un meur­trier n’échappe pas à une condam­na­tion en fai­sant re­mar­quer qu’il n’a tué que de fa­çon ex­cep­tion­nelle, de même si la rai­son de s’abstenir de viande est ba­sée sur l’interdit de tuer, il n’est pas ques­tion d’y dé­ro­ger dans son alimentation.

La mo­rale vé­gé­ta­rienne pré­sen­tée ainsi porte alors sa propre contra­dic­tion et conduit ir­ré­mé­dia­ble­ment au vé­gé­ta­lisme : on n’a de lait que parce que l’on tue les veaux. Si l’on lais­sait les veaux gran­dir jusqu’à ce qu’ils soient se­vrés na­tu­rel­le­ment, il ne res­te­rait pas de lait pour nous. Certes, on pour­rait dé­ci­der de ne pré­le­ver qu’une frac­tion de la ra­tion du veau et le lais­ser gran­dir jusqu’à de­ve­nir un beau gros tau­reau, tout en gé­rant la re­pro­duc­tion de fa­çon du­rable pour que le chep­tel n’augmente pas ex­plo­si­ve­ment puisqu’on lais­se­rait les bêtes mou­rir de leur belle mort ; mais le coût du litre de lait de­vien­drait prohibitif.

(pe­tit cal­cul : une vache dure dix ans ; pour que le chep­tel reste stable, elle ne donne que deux veaux ; elle pro­duit X litres pour chaque veau ; on n’en pré­lève que le quart, soit X/4 litres ; soit X/2 litres en dix ans, donc X/20 litres par an en moyenne pour notre consom­ma­tion ; pen­dant ce temps, les veaux mâles qu’on laisse gran­dir broutent aussi, donc il faut deux fois plus d’herbages que quand il n’y avait que des vaches ; le coût — en tra­vail, en pol­lu­tion, en hec­tares — du lait est ainsi mul­ti­plié par 40, et ce­lui du fro­mage aussi. Je ne sait pas vous, mais si le fro­mage était à 400 € le kilo, je n’aurais au­cun mal à m’abstenir…)

Le cal­cul est moins évident avec les poules, mais j’ai l’exemple de mon voi­sin, qui n’a ja­mais réussi à tuer ses vieilles poules qui ne pondent plus, et qui n’a qu’environ un oeuf par jour alors qu’il en­tre­tient une bonne di­zaine de vo­la­tiles. L’oeuf n’est alors in­té­res­sant que si les poules com­pensent par leur tra­vail l’effort qu’il a fallu four­nir pour faire pous­ser leur nour­ri­ture, ou si elles sub­viennent elles-mêmes à leurs be­soin sans au­cune in­ter­ven­tion de notre part que de les pro­té­ger des élé­ments et des prédateurs.

Donc il ne nous reste rai­son­na­ble­ment qu’un oeuf et un demi litre de lait par jour et par fa­mille si l’on doit s’en te­nir stric­te­ment à ce que pro­duisent les ani­maux de fa­çon sou­te­nable* sans qu’on puisse les tuer. (* je compte ar­bi­trai­re­ment un hec­tare de prai­rie par famille)

On doit donc s’astreindre à un ré­gime qua­si­ment vé­gé­ta­lien. Et là, il faut ti­rer notre cha­peau à ceux qui sont vé­gé­ta­liens car ils sont al­lés au bout de leurs principes.

Et pour­tant, il me faut transiger

Et là, nos che­mins se sé­parent. J’avoue que je suis vrai­ment ré­ti­cent, pour des mo­tifs non plus mo­raux mais dié­té­tiques (évo­qués dans l’épisode pré­cé­dent). Notre or­ga­nisme n’est pas fait pour un ré­gime vé­gé­ta­rien strict (= vé­gé­ta­lien). Si je suis per­suadé qu’on peut vivre en bonne santé en ne man­geant que des fruits, des lé­gumes et des plantes, je suis aussi per­suadé que ceci n’est pos­sible qu’au prix d’un ef­fort per­ma­nent pour équi­li­brer, di­ver­si­fier, com­bi­ner les ap­ports nu­tri­tifs, sous peine de dé­ve­lop­per des ca­rences chro­niques tôt ou tard. Si nous écar­tons to­ta­le­ment les pro­duits d’origine ani­male, notre marge d’erreur avant la mal­nu­tri­tion est plus étroite. Et quand il s’agit d’enfants ou d’adolescents en pleine crois­sance, j’ai peur qu’il s’agisse d’un nu­méro de fu­nam­bu­lisme nutritionnel.

Mais alors il me faut dé­ro­ger à l’interdiction de tuer. Nous ver­rons dans le cin­quième épi­sode par quelle pi­rouette cy­nique j’arrive à m’extirper de ce cas de conscience. Mais avant, nous par­le­rons un peu d’empreinte écologique.

  1. Vie et mort à la ferme de Stuart et Ga­brielle — ce que ça fait de tuer un cochon
  2. Un peu de dié­té­tique de l’évolution — nous sommes faits pour man­ger des fruits ; et aussi de la viande
  3. La contra­dic­tion vé­gé­ta­rienne — nous n’avons de fro­mage que parce que d’autres mangent des veaux
  4. Per­ma­cul­ture, éle­vage, et em­preinte éco­lo­gique — peut-on éle­ver des ani­maux à em­preinte éco­lo­gique nulle ?
  5. Ca­suis­tique au­tour des no­tions de ‘bonne vie’ et ‘bonne’ mort — peut-on être un ‘bon’ es­cla­va­giste et un ‘bon’ meurtrier ?
  6. Conclu­sion : ve­gan ou bien … ? — peut-on res­ter mo­ra­le­ment et nu­tri­tion­nel­le­ment cohérent ?