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La bonne taille pour une exploitation agricole
Modélisation micro-économique simpliste autour d'un maraîcher en AMAP
On ne peut pas pratiquer l’agriculture à l’échelle que l’on veut, et c’est bien dommage. Dès que quelqu’un veut exercer une telle activité, il y a un énorme ticket d’entrée du fait que le modèle ambiant est un modèle de travail spécialisé à plein temps. Il faut donc qu’un agriculteur produise suffisamment pour générer un revenu mensuel d’au moins 1000€. Par dessus ce ticket d’entrée viennent se greffer les coûts des cotisations diverses, impôts, assurances, etc. qui amplifient l’effet de seuil. Le résultat est qu’il n’y a pas vraiment de solution intermédiaire entre un particulier qui produit sur son temps libre des légumes pour sa famille et un maraîcher à plein temps qui fournit des dizaines de familles.
Surcoûts et perte de qualité liés au volume de la production
Le maraîcher qui nourrit 50 familles est obligé d’investir dans des moyens déjà assez lourds pour satisfaire son besoin de chiffre d’affaires, donc de productivité : serres chauffées, camionnette, petit tracteur, hangar. Ainsi, bien qu’en apparence très efficace, son travail doit supporter davantage de frais que si la production était moindre. Cet effet dit de rendements décroissants a tendance à atténuer l’effet réel des gains de productivité (voire à les annuler quand on va vraiment trop loin dans l’exigence de production).
Comme il doit produire pour les marchés, il doit se concentrer sur les variétés qui supportent le transport. Comme il est en compétition avec d’autres producteurs, il ne peut se permettre que très peu de fantaisie et d’expérimentations.
Son jardin n’est plus un lieu d’agrément mais un lieu professionnel, donc tout geste doit y être rentabilisé. Pas question de mélanger fleurs, fruits, légumes, plantes fourragères, habitat pour les animaux. Il plante ses légumes en rangs, il ne peut pas tellement panacher les variétés. Il perd alors l’effet protectif et stabilisant du fouillis de la biodiversité, et peut subir des attaques de maladies ou de ravageurs. Il doit alors recourir à des traitements. Même si ces traitements sont autorisés dans le cahier des charges, cela reste des traitements, c’est à dire un constat d’échec.
Spécialisation et perte de qualité de vie
Et surtout, ce maraîcher passe tout son temps à ses légumes. On suppose que c’est un passionné, mais on peut raisonnablement imaginer qu’il serait motivé pour consacrer un mi-temps à un autre travail (rémunéré aussi). Donner des cours de théatre, entretenir un morceau de forêt, tenir une table d’hôtes, aider des autoconstructeurs à faire des enduits à la chaux, développer des jeux vidéo, faire le taxi pour les personnes âgées, que sais-je encore : il y a mille choses qu’un maraîcher pourrait faire et dont on n’a même pas l’idée. Ce n’est pas comme si un maraîcher ne savait que maraîcher…
Calcul microéconomique global
Prenons-le sous un autre angle, en faisant un petit calcul global à la Ivan Illich. Imaginons que je suis un chef de famille sans jardin, et qui vais acheter mes produits frais à ce maraîcher en AMAP. Je passe au moins une demi-heure par semaine pour aller chercher mon panier, et au moins une heure à préparer chaque repas à partir des produits frais, puis à manger le repas en question (ajouter une demi-heure de repas par membre de famille supplémentaire). En plus de ça, je travaille au moins quatre heures par semaine sur mon lieu de travail afin de gagner l’argent pour payer mon panier, c’est à dire rémunérer le travail du maraîcher. Donc ma consommation de fruits et légumes me ‘coûte’ entre douze et vingt heures par semaine (travail rémunéré, travail domestique et jouissance confondus) selon l’ampleur de ma famille.
Prenons 50 familles, chacune desquelles consacre quinze heures par semaine à cette question des fruits et des légumes. Le temps total pour 50 familles, c’est 50 fois quinze heures = 750 heures hebdomadaires. Le maraîcher qui fait pousser les fruits et les légumes consacre pour sa part 60 heures hebdomadaires à son métier. Le temps total que consacre la collectivité (familles + maraîcher) pour la production, l’approvisonnement, la préparation et le mangeage des légumes, dépasse donc les 800 heures. La semaine de travail du maraîcher, c’est 7% de ce total.
Si le maraîcher travaillait 30 heures, il ne fournirait peut-être que 17 familles, puisqu’on suppose qu’il perdrait en efficacité. Il faudrait donc trois maraîchers à mi-temps pour remplacer un maraîcher à plein temps, donc 90 heures de maraîchage (au lieu des 60 précédentes), à comparer aux 800 heures de mon total précédent. Le surcoût occasionné pour la collectivité par la perte de rendement du maraîchage à temps partiel est ainsi de 30 heures, soit moins de 4%. Comme les trois maraîchers seront mieux répartis sur le territoire, il est très probable que simplement l’économie en transports compensera ces 4% de surcoût apparent.
Le probable gain en qualité des produits n’est pas comptabilisé, pas plus que le gain en qualité de vie pour trois familles de maraîchers.
Conclusion
Je viens donc de prouver par un petit calcul microéconomique que diviser par trois la production d’une exploitation maraîchère n’occasionne probablement aucun changement de coût global au niveau de la collectivité.
Je prétends qu’en fait, entre le particulier qui produit juste pour sa famille et le professionnel à plein temps qui fournit 50 familles, le coût est à peu près équivalent, surtout si ledit particulier se plaît au jardin. Il y a donc un éventail très large de possibilités entre ces deux choix, que le modèle occidental spécialisé et cloisonné nous empêche d’explorer.
A moins que ce cloisonnement ne soit que mental…
Lire aussi
Le manifeste de l’arpent
De l’agriculture personnelle
Liens externes
Sortir l’agriculture de l’économie
La compagnie de l’humus
Comment monter une AMAP
Le réseau des AMAP
Ecrit par kristen, classé dans principes. 9 commentaires.
9 commentaires
2 kristen
Je n’avais pas pensé à l’aspect ‘activité physique’. Mais à y réfléchir, je préfère garder les heures de club de mise en forme pour le calcul de la rentabilité du vélo par rapport à la voiture. Parce que ça ne serait pas juste de les compter deux fois.
Ecrit le 8 mai 2008 à 1:24
3 Benoit
Très rigolo ce petit calcul. J’aime bien que finalement, on se rende compte que le système actuel ne marche pas complètement à l’envers…. même dans le monde qu’on connaitra dans 20 ans, un maraicher spécialisé pourra nourrir 40 ou 50 personnes, et donc l’autarcie et l’indépendance pour tout le monde ne me parait pas être une voie d’avenir… il faut faire évoluer le système actuel mais ne pas tout jeter en bloc !
Ecrit le 11 mai 2008 à 10:24
4 kristen
On ne peut pas forcer tout le monde à avoir les pouces verts. Par contre, un petit sondage rapide nous montrerait probablement qu’il y a largement assez de volontaires pour déconcentrer la production alimentaire et atteindre une forme de souveraineté alimentaire (banissons le mot « d’indépendance », ne serait-ce que pour le chocolat) qui rendrait la société plus robuste et plus sereine.
Ecrit le 11 mai 2008 à 11:12
5 Ramite
Alors là, je me dois absolument de vous répondre !
Car en effet, cela faisait deux ans que j’avais créé mon entreprise artisanale, et j’y ai mis fin il y a seulement deux mois (d’ailleurs, cela dit en passant, c’est pour cela que j’ai à nouveau le temps de « surfer » sur internet, d’où la possibillité que j’ai de vous lire et de vous répondre), et j’y ai mis fin notamment pour la raison que je vais vous exposer:
En fait, le système actuel est bien plus pervers, puisqu’il oblige le travailleur, qui travaille à son compte, à travailler un certain minimum. Je m’explique:
les cotisations sociales que vous payez lorsque vous êtes artisan ou agriculteur ont un minima, qui se situe aux alentours de 3600€ /an. Et comme c’est vous qui payez vos cotisations, et qu’elles correspondent à 50% de vos revenus, cela veut dire que vous devez au minimum générer un bénéfice de 7200€/an (soit tout de même 600€/mois de bénèf), pour gagner l’équivalent de vos cotisations (pour valoriser vos cotisations, quoi).
Si vous ajoutez les impôts, les factures d’achats, les investissements,… au final, l’indépendant se retrouve coincé dans un cercle vicieux de production quantitative, de sur-investissement, et finalement de croissance.
Car évidement, si vous ne dégagez aucun bénéfice, il vous faut tout de même cotiser ces 3600€. Et tant pis si vous n’avez pas de quoi bouffer. Par contre, bizarrement, il n’existe pas de maxima pour les cotisations, vous pouvez cotiser tant que vous voulez. Mais il y a tout de même un maxima pour la retraite que vous toucherez à l’arrivée, qui se trouve bien sûr… sous la barre des mille euros. Et ce, même si vous cotisez trois ou quatre fois le nécessaire. On comprend mieux pourquoi la majorité des indépendants transforment leur entreprise en société, au bout de quelques années, pour pouvoir capitaliser sans payer d’impôts, toucher des dividendes sans cotiser, voire même si possible, prendre des employés qui se taperont le sale boulot afin… d’enfin pouvoir diminuer leur propre charge de travail ! (comme quoi on recherche tous la même chose !)
Bref, sauf auto-entrepreneur (mais vous n’avez droit à rien, donc vous êtes tout de même obligé de bosser un minimum de quatre mois par an en tant que salarié, pour un patron qui fait de la croissance), ou agriculteur cotisan solidaire (à peu de choses près l’équivalent), vous êtes condamné à faire de la croissance. Dans le monde de l’entreprise, il n’y a pas de place pour les personnes qui veulent bosser seulement de temps en temps, uniquement en fonction de leurs besoins, ou pour pouvoir travailler en prenant le temps de faire du qualitatif.
Donc, pour pouvoir, comme tu l’imagines, augmenter le nombre de maraîchers en resserrant leur circuit de distribution, et en diminuant leur charge de travail, il faut d’abord modifier tout le système des cotisations sociales pour les indépendants.
Vaste chantier…
Pour nous permettre de « travailler moins, pour travailler mieux, et vivre mieux »;
Qui est volontaire pour en parler à sarko?
Ecrit le 10 novembre 2009 à 11:13
6 kristen
Finalement, le statut d’auto-entrepreneur mis en place par l’équipe a Sarko est peut-être un bon truc pour ceux qui veulent travailler moins pour travailler mieux, vivre mieux, (et en cotisant moins). Je doute que ce soit le but initial. Et j’imagine qu’il n’est pas accessible aux agriculteurs – ça serait trop simple…
Ecrit le 19 novembre 2009 à 11:38
7 fifi
je suis désolée pour toi, kristen mais le statut d’auto-entrepreneur n’est pas accessible aux agriculteurs…. Je suis en train de voir les différentes possibilités de statuts pour une exploitation maraichère. Enfin, je prépare un projet pour une création, et c’est beaucoup d’obstacle. De plus je vais entrer en formation pour obtenir mon diplôme BPREA.Bon courage
Ecrit le 30 mars 2010 à 6:52
8 kristen
Ceci confirme mes soupçons.
Pour moi, je m’en fiche un peu, je n’ai pas l’intention de m’installer.
Mais à toi, je retourne ton « bon courage ».
Ecrit le 31 mars 2010 à 7:59
9 Ramite
Il y a une autre possibilité, dont j’ai entendu parler, pour les agriculteurs :
Il faut se déclarer « simple particulier » qui exploite ses terres.
Ce régime est le régime du particulier, càd pas de compta ni de cotisations, ni de tva, seulement une déclaration à rajouter sur la déclaration des revenus.
C’est le même régime que pour un particulier qui vendrait, par exemple, un peu de bois tiré de sa forêt personelle.
Il y a simplement un seuil au delà duquel c’est impossible: il ne faut pas travailler d’avantage que le quart du demi-SMI (surface agricole minimale d’installation). Soit pour du maraîchage, tout de même 7000 m². Déjà amplement suffisant. Et il ne faut aussi vendre qu’à des particuliers.
ça peut être une très bonne possibilité, au moins pour se lancer sans risques.
Ecrit le 31 mars 2010 à 6:37


1 Filopat
Bonjour Kristen!
Quelques réflexions au débotté:
« cela reste des traitements, c’est à dire un constat d’échec »: formule parfaitement juste, mais comment la faire partager? Ceci pose le problème du changement des mentalités. Je propose donc qu’on fasse obligatoirement figurer la formule » Traitements = constats d’échec » sur tous les produits phytosanitaires… (on pourrait également l’apposer sur tous les médicaments…). Révolutionnaire non? En parler à Nathalie Kosciusko-Morizet?!
Dans ton calcul micro-économique, tu pourrais intégrer également le temps/l’argent parfois utilisés pour entretenir son corps dans le cadre d’activités quasi unidimensionnelles ( vélo d’appartement, salle de sport). Pour ceux qui n’entretiennent pas leur corps: vie statistiquement plus courte.
Au-delà de l’économique ( du PIB au BNB, Bonheur National Brut), le jardinage c’est: aliments probablement plus sains, plaisir gustatif ( choix des variétés), plaisir intellectuel de l’observation et de l’expérimentation, plaisir esthétique dans la contemplation de l’œuvre accomplie, plaisir philosophique ( se nourrir, l’éternel retour, rien ne se crée tout se transforme), convivialité par la visite des amis/voisins dans le jardin.
Ecrit le 8 mai 2008 à 12:45