Durable = soutenable + résilient
Choisir d'investir dans ce qui durera vraiment
Préambule facultatif
J’ai été récemment contacté par une librairie en ligne (alapage.com) pour un partenariat : ils m’envoient gratuitement le livre de mon choix dans la rubrique ‘développement durable’, en échange de quoi j’écris un article sur ce livre et je mets un lien vers leur site sur mon blog. J’avais entendu parler de ces partenariats entre annonceurs et bloggeurs outre-Atlantique, mais je ne savais pas que la pratique avait gagné la France — ni que mon humble arpent avait le moindre attrait pour un annonceur.
Tiraillé entre la crainte de vendre mon âme au diable et l’amusement honoré de pouvoir confirmer que les blogs ne sont pas seulement des journaux intimes écrits par des illettrés pour des voyeurs, j’ai accepté l’offre (d’autant que les conditions étaient peu contraignantes).
La grosse difficulté a été de trouver un livre intéressant dans la rubrique ‘développement durable’ (c’était la règle du jeu). En effet, ça n’est pas toujours facile de trouver un livre qui en dit tellement plus que ce qu’on peut déjà trouver sur internet. Et en plus, dans toutes les librairies, même dans les magasins bio, la rubrique ‘developpement durable’ a parfois des relents de greenwashing un peu écoeurants.
Venons-en au fait
A force d’être mis à toutes les sauces, l’adjectif durable a quasiment perdu tout son sens. Quand je le lis claironné dans une pub pour voiture ou sur la pancarte d’une promotion immobilière, j’en fais presque des boutons. Si Coluche était là, il saurait nous faire rire avec le ‘plus vert que vert’.
Et pourtant, le mot durable a son utilité, dès lors qu’on cesse de l’identifier au mot anglais sustainable pour retourner à son sens français originel. Est durable ce qui dure longtemps. Une amitié durable. Des conséquences durables. Un ouvrage durable.
Ce sens est suffisamment éloigné du mot ‘sustainable’ pour justifier le néologisme ‘soutenable’. Pour qu’une solution soit soutenable, il suffit qu’elle évite de consommer les ressources naturelles au-delà de leur capacité de renouvellement. Pour qu’elle mérite le qualificatif durable, il faut en plus qu’elle tienne la route dans la durée. Dans une planète dont les ressources sont limitées, il est évident que seules les solutions soutenables peuvent éventuellement s’avérer durables, mais l’inverse est rarement garanti.
Durable, c’est soutenable et résilient
En effet, le monde n’est pas immuable et tous les systèmes sont soumis tôt ou tard à des perturbations, surtout dans les périodes de crise qui s’annoncent (sociale, économique, écologique, énergétique, climatique). S’ils veulent être durables, les systèmes doivent résister ou se rétablir. La capacité à survivre à ces perturbations s’appelle la résilience. Un très bon exemple de résilience, c’est la structure de commandement d’une armée : elle est pensée pour pouvoir encore fonctionner même après des dégâts considérables. En revanche, une armée n’est pas un modèle de soutenabilité.
A l’inverse, on peut imaginer un système soutenable mais pas résilient. Considérons l’un de ces projets de fermes verticales qu’on nous promet comme solution d’avenir pour faire pousser durablement la nourriture au coeur des villes. Dans ces serres à trente étages climatisés poussent des salades et des tomates hors-sol dans des conditions de température et d’humidité idéales. Comme le bâtiment est hermétique aux ravageurs, il n’y a pas besoin de pesticides. L’eau ne peut pas s’évaporer, donc la ferme verticale ne consomme que l’eau qui part dans les cagettes de légumes frais. Cette eau peut parfaitement être recueillie sur le toit. Je peux bien croire que l’empreinte écologique d’une ferme verticale bien conçue puisse être neutre — voire positive si l’on considère l’économie de transports et de terres. Mais pour compromettre la récolte, il suffit d’une coupure de courant de quelques heures un jour de beau soleil ; il suffit d’un plantage logiciel dans les calculateurs gérant tous les automatismes ; il suffit qu’un champignon, un virus ou une mouche s’introduise et aucun prédateur ne sera là pour les contrôler. Je ne vois pas comment un système aussi vulnérable pourrait se proclamer durable.
Critères de résilience pour faire les bons choix
Je rejoins David Holmgren dans sa conviction qu’il nous faut investir maintenant dans un avenir durable en profitant des moyens humains, énergétiques et techniques que nous avons encore à notre disposition. Mais avant que la ressource d’énergie fossile s’amenuise, il faut bien comprendre qu’il y a des choix à faire entre tous les grands projets dits “de développement durable”. On n’aura pas les moyens d’investir dans des solutions qui demandent à être réparées ou reconstruites à chaque incident de parcours. Pour chaque projet candidat, quand bien même il serait effectivement soutenable, il s’agira de se poser lucidement la question de la résilience, et voir comment il résisterait ou survivrait à :
- un jour, un mois, un an sans entretien,
- une coupure de courant de quelques heures, quelques jours, quelques mois
- le remplacement de quelques personnes-clé
- une année exceptionnellement chaude, froide, sèche, humide, ventée
- une émeute, une guerre
- une rupture d’approvisionnement (en carburant, en pièces de rechange)
- une fermeture des banques
- une interruption (brève, fréquente, longue, définitive) d’internet
- une inflation à 1000% par an
- un épuisement d’une ressource non-renouvelable clé (p.ex. uranium, lithium)
- etc.
A chaque fois, ces critères ont tendance à avantager des solutions réparties plutôt que centralisées, low-tech plutôt que high-tech, bon marché plutôt que chères. Parfois, ce choix se fait au détriment de l’efficacité. Ceci n’est qu’apparent, puisqu’une solution qui n’est pas résiliente pourra difficilement se vanter de son efficacité le jour où elle cessera de fonctionner à cause d’un grain de sable.
Quelques exemples de choix qu’il faudrait d’ores et déjà faire
- Développer des trams hi-tech en site propre ou bien faire des pistes cyclables et installer des portiques pour attacher des vélos ?
- Subventionner le photovoltaïque chez les particuliers avec rachat d’électricité ou bien mettre en place un prix du kWh progressif et dissuasif (plus on consomme, plus c’est cher, mais c’est quasi gratuit quand on consomme peu) ?
- Aider l’achat de voitures sobres ou hybrides ou bien encourager le covoiturage et le télétravail ?
- Développer la recherche sur les OGM ou bien sur les variétés anciennes et l’agriculture biologique ?
- Investir dans des fermes verticales hi-tech pour nourrir les villes, ou bien encourager les potagers sur les parkings et sur les balcons et les AMAPs en banlieue ?
- Continuer le nucléaire qui nous pète à la gueule dès qu’on a le dos tourné, ou bien arrêter d’équiper les appartements neufs en chauffage électrique ?
- Boucher l’horizon avec des parcs éoliens, ou bien récompenser la sobriété énergétique ?
- Tapisser le Sahara de panneaux photovoltaïques, ou bien subventionner les équipements basse consommation pour les ménages défavorisés ?
- Placer nos sous dans des produits financiers labellisés “éthiques” chez les banques traditionnelles ou bien investir à la NEF ou à Terre de Liens ?
- Encourager le commerce équitable longue distance ou bien le commerce local ?
- Développer l’écotourisme lointain ou bien les chantiers bénévoles et les stages WWOOF en Europe ?
Et quelques exemples de choix personnels
- Rouler en vélo (avec ou sans assistance électrique) plutôt qu’acheter une voiture hybride
- Planter des haies et entretenir mon bois puis me chauffer avec un poële de masse plutôt qu’installer un chauffage solaire compliqué
- Réduire mon temps de travail à mon boulot actuel et investir le temps dans mon potager plutôt que chercher un job dans l’économie ‘verte’
- Développer l’entraide locale par un Système d’Exchange Local plutôt que militer pour des causes justes mais lointaines
- Apprendre de nombreuses techniques artisanales et manuelles plutôt que me surspécialiser dans mon métier intellectuel subventionné
- Acheter de grosses couettes et de bonnes chaussettes d’intérieur plutôt que chercher à isoler ma maison pour qu’elle puisse tenir 22°C en fin de nuit l’hiver avec le poële éteint
- M’approvisionner auprès d’un maraîcher en AMAP, d’un groupement d’achats bio, d’éleveurs locaux (bio aussi) et dans mon jardin plutôt qu’au supermarché (qui tue les sols et les agriculteurs en tirant les prix, et qui serait vide après trois jours de grève des routiers ou de pénurie de carburant)
- Restaurer une bâtisse en pierre qui pourrait vivre sans électricité plutôt que construire une maison bioclimatique bourrée de domotique verte.
Epilogue (facultatif)
Par élimination, j’ai fini par choisir chez alapage.com un livre assez technique sur l’installation d’un chauffe-eau solaire. C’est bien l’un des rare cas (avec la cuisson et le séchage) où je suis convaincu de l’intérêt du solaire. Je vous dirai ce que j’ai pensé du bouquin, quand je l’aurai lu.

Bonjour,
pour compléter votre article j’invite vos lecteurs à approfondir les concepts de l’écotourisme
http://www.voyageons-autrement.com/index/ecotourisme.html
Tes articles sont toujours aussi passionants et dérangeants! Dans les cas où la science, la morale et la pratique ne permettent pas de départager clairement les alternatives, pourquoi ne pas répondre à tes questions “ou/ou” par “et/et”?
Parce que quand on ne peut pas tout faire, il faut faire un choix (par définition toujours difficile). Le XXe siècle nous a un peu trop habitués à ne pas vraiment choisir, si bien qu’on a l’impression d’une injustice (moi y compris) quand il faut parfois trancher.
Quand on n’aura plus les ressources pour à la fois désenclaver les campagnes, équiper les bâtiments publics pour l’accès aux handicapés, soigner les diabétiques et financer la recherche en astrophysique, il faudra choisir. C’est pareil pour les investissements ‘durables’ — et je pense qu’il faut d’ores et déjà faire des choix.
Excellent article !
Il apporte des réponses à des choix que je fais moi aussi, sans réellement savoir les justifier aussi précisément.
Je vais avoir encore moins de doute et de remords sur mes choix, maintenant.
Bravo ! Du grand Kristen ! :)
bravo kristen très joli et bon vent pour ce nouveau travail. Si jamais tu as envie de t’attaquer à la durabilité de la finance tu peux commencer par le dernier livre de l’ami Stiglitz.… un lien intéressant par ailleurs : http://alaingrandjean.fr/
salut Kristen,
j’aime bien ce coté brillant dans ton écriture, qui force l’adhésion par des visions claires et un style sobre. Je me rends compte qu’en te lisant je dodeline de la tête en faisant hum hum …
Malgré tous tu taille à la serpe (c’est dans l’esprit du blog tu me diras), je préfère comme toi les subventions intelligentes aux effets long terme.
Mais par exemple que savons nous de l’évolution du photovoltaïque à 20 ans? sans pour autant avoir une préférence sur le “consommer toujours plus, y’a pas le choix” et donner 60 centimes/kwH à des requins avec nos impôts, il faut reconnaitre que l’élan provoqué nourrit la recherche actuelle ! Je ne verse pourtant pas dans l’idéologie qui veut nous faire croire que le salut viendra de toujours plus de technologie.
Le photovoltaïque, au rendement moyen, au cout de fabrication ultra réduit, allié à une sobriété structurelle de nos société est pour moi super intéressant. Pas facile de se passer d’investissements dans une techno que l’on connaitra dans 20 ans, alors qu’en même temps l’isolation des baraques est très en retard.
Pareil pour le co voiturage, un peu d’équilibre que diable, qu’irions nous faire dans des 4 chevaux qui consomme 13 litres … Heureusement que des avancées ont été faites les 15 dernières années, malheureusement on a vu aussi une augmentation du parc et de la puissance par bagnole. Un peu d’investissement, mais pas trop pour ne pas habituer les constructeurs à se gaver avec des subventions énergivores qui nous privent d’avenir…
Equilibres subtiles et harmonie plutôt que taille drastique. Une aubépine que tu réduit en plusieurs années à une meilleure tête que quand tu le fais d’un coup, j’en ai une rose de 5 mètres que cela vivifie franchement.
Attention, je n’ai pas dit que j’étais contre le photovoltaïque. Je me mets dans la perspective où on ne peut pas isoler les maisons et financer le photovoltaïque. Essayons de nous imaginer la France d’aujourd’hui avec les moyens d’investissement du Burkina. C’est ce qui risque de nous arriver plus tôt qu’on ne le croit.
Quant à investir dans la recherche sur le photovoltaïque tant qu’on a encore les moyens, bien sûr. Par contre, les tarifs de rachat sont probablement le système le plus dispendieux pour y parvenir, un peu comme vouloir faire progresser la physique quantique en subventionnant les iphones. Il vaut mille fois mieux subventionner directement la recherche.
Voir la prise de position de George Monbiot sur le sujet :
Cette perspective reste donc bien pour l’instant théorique, tant que nous avons (encore…) le choix, mieux vaut sans doute discuter des moyens actuels et réalistes pour promouvoir le photovoltaïque au mieux.
Ensuite nous risquons vite de tomber dans l’idéologie pour répondre à la question : quelle est la structure d’investissement la plus efficace pour le développement pour tous de cette technologie ?
Certains libéraux caricaturaux nous affirmerons que le marché est la meilleure des solutions, que le fourmillement d’idée et leur élagage naturel dans la société nous donnerons les technos simples et pas chères pour tous. Un peu comme peut fonctionner le vivant et les structures concurrentielles. N’oublions pas que ce libéralisme a été très efficace aux état unis pour développer le rêve américain pendant les 30 glorieuses: maison, bagnole, électroménager, media … pour tous (ou presque).
Disant cela je n’adhère pas à l’objectif ! : la “consommite”, maladie contagieuse qui se transmet par la publicité, l’illusion de valorisation personnelle, l’ego, l’absence de régulation et de contre pouvoir environnementaux.
A l’inverse on se dira que seule une structure 100% étatique, style le CNRS, est gage d’efficacité pour la collectivité. Encore faut-t-il les développer puisque nous sommes bien lotis pour les sciences fondamentales mais pas forcément pour l’appliquée (c’est plus dans l’industrie aujourd’hui). Si on verse dans la caricature, on se souviendra des plans annuelles soviétiques sur l’agriculture, gérée de A à Z par l’état, avec l’inefficacité que l’on sait. Si on se souvient de l’épopée spatiale qui fut efficace, il faut aussi se souvenir de son prix pour l’URSS.
Entre ces 2 extrêmes (n’étant pas burkinabé) je suis tenté par le pragmatisme: la cohabitation des solutions pour être plus sûre d’atteindre l’objectif commun. Pourquoi pas une filière EDF, aux objectifs de rentabilité contraints, qui ferait concurrence aux installateurs ? un développement des filières locales (c’est contre productif d’acheter les panneaux en Chine vu leur normes environnementales) ?
Cela serait profitable aux développement de la recherche appliquée public ET privé, avec les contraintes que nous maitriserions au niveau politique.
J’ai pas l’habitude des blogs, je m’enflamme et écrit des longueurs … avec des fautes d’orthographe en plus
Tu es prêt pour rédiger un article ‘invité’, quand tu veux ;-)
à bientôt.
ca c’est sympa, la critique est aisée mais l’art est difficile … je vais tenter le coup ! merci
ciao
alors cet article invité? il a été fait? J’aime bien les blogs, au départ ça fuse de partout et puis petit à petit ça s’étiole. Toujours rageant car on a envie de connaitre les retours d’expériences etc…
Non, j’attends toujours.
Quant au risque que le blog s’étiole, il n’est pas immédiat. J’ai eu une période très occupée cet hiver, mais ça repart bien, et j’ai plein d’articles en projet. Cela dit, les invités sont toujours les bienvenus. Et les commentaires sont aussi une grande source d’inspiration.