Durable = soutenable + résilient

Choisir d'investir dans ce qui durera vraiment

vertical farm from chrisjacobs.com

Pré­am­bule facultatif

J’ai été ré­cem­ment contacté par une li­brai­rie en ligne (alapage.com) pour un par­te­na­riat : ils m’envoient gra­tui­te­ment le livre de mon choix dans la ru­brique ‘dé­ve­lop­pe­ment du­rable’, en échange de quoi j’écris un ar­ticle sur ce livre et je mets un lien vers leur site sur mon blog. J’avais en­tendu par­ler de ces par­te­na­riats entre an­non­ceurs et blog­geurs outre-Atlantique, mais je ne sa­vais pas que la pra­tique avait ga­gné la France — ni que mon humble ar­pent avait le moindre at­trait pour un annonceur.

Ti­raillé entre la crainte de vendre mon âme au diable et l’amusement ho­noré de pou­voir confir­mer que les blogs ne sont pas seule­ment des jour­naux in­times écrits par des illet­trés pour des voyeurs, j’ai ac­cepté l’offre (d’autant que les condi­tions étaient peu contraignantes).

La grosse dif­fi­culté a été de trou­ver un livre in­té­res­sant dans la ru­brique ‘dé­ve­lop­pe­ment du­rable’ (c’était la règle du jeu). En ef­fet, ça n’est pas tou­jours fa­cile de trou­ver un livre qui en dit tel­le­ment plus que ce qu’on peut déjà trou­ver sur in­ter­net. Et en plus, dans toutes les li­brai­ries, même dans les ma­ga­sins bio, la ru­brique ‘de­ve­lop­pe­ment du­rable’ a par­fois des re­lents de green­wa­shing un peu écoeurants.

Venons-en au fait

A force d’être mis à toutes les sauces, l’adjectif du­rable a qua­si­ment perdu tout son sens. Quand je le lis clai­ronné dans une pub pour voi­ture ou sur la pan­carte d’une pro­mo­tion im­mo­bi­lière, j’en fais presque des bou­tons. Si Co­luche était là, il sau­rait nous faire rire avec le ‘plus vert que vert’.

Et pour­tant, le mot du­rable a son uti­lité, dès lors qu’on cesse de l’identifier au mot an­glais sus­tai­nable pour re­tour­ner à son sens fran­çais ori­gi­nel. Est du­rable ce qui dure long­temps. Une ami­tié du­rable. Des consé­quences du­rables. Un ou­vrage durable.

Ce sens est suf­fi­sam­ment éloi­gné du mot ‘sus­tai­nable’ pour jus­ti­fier le néo­lo­gisme ‘sou­te­nable’. Pour qu’une so­lu­tion soit sou­te­nable, il suf­fit qu’elle évite de consom­mer les res­sources na­tu­relles au-delà de leur ca­pa­cité de re­nou­vel­le­ment. Pour qu’elle mé­rite le qua­li­fi­ca­tif du­rable, il faut en plus qu’elle tienne la route dans la du­rée. Dans une pla­nète dont les res­sources sont li­mi­tées, il est évident que seules les so­lu­tions sou­te­nables peuvent éven­tuel­le­ment s’avérer du­rables, mais l’inverse est ra­re­ment garanti.

Du­rable, c’est sou­te­nable et résilient

En ef­fet, le monde n’est pas im­muable et tous les sys­tèmes sont sou­mis tôt ou tard à des per­tur­ba­tions, sur­tout dans les pé­riodes de crise qui s’annoncent (so­ciale, éco­no­mique, éco­lo­gique, éner­gé­tique, cli­ma­tique). S’ils veulent être du­rables, les sys­tèmes doivent ré­sis­ter ou se ré­ta­blir. La ca­pa­cité à sur­vivre à ces per­tur­ba­tions s’appelle la ré­si­lience. Un très bon exemple de ré­si­lience, c’est la struc­ture de com­man­de­ment d’une ar­mée : elle est pen­sée pour pou­voir en­core fonc­tion­ner même après des dé­gâts consi­dé­rables. En re­vanche, une ar­mée n’est pas un mo­dèle de soutenabilité.

A l’inverse, on peut ima­gi­ner un sys­tème sou­te­nable mais pas ré­si­lient. Consi­dé­rons l’un de ces pro­jets de fermes ver­ti­cales qu’on nous pro­met comme so­lu­tion d’avenir pour faire pous­ser du­ra­ble­ment la nour­ri­ture au coeur des villes. Dans ces serres à trente étages cli­ma­ti­sés poussent des sa­lades et des to­mates hors-sol dans des condi­tions de tem­pé­ra­ture et d’humidité idéales. Comme le bâ­ti­ment est her­mé­tique aux ra­va­geurs, il n’y a pas be­soin de pes­ti­cides. L’eau ne peut pas s’évaporer, donc la ferme ver­ti­cale ne consomme que l’eau qui part dans les ca­gettes de lé­gumes frais. Cette eau peut par­fai­te­ment être re­cueillie sur le toit. Je peux bien croire que l’empreinte éco­lo­gique d’une ferme ver­ti­cale bien conçue puisse être neutre — voire po­si­tive si l’on consi­dère l’économie de trans­ports et de terres. Mais pour com­pro­mettre la ré­colte, il suf­fit d’une cou­pure de cou­rant de quelques heures un jour de beau so­leil ; il suf­fit d’un plan­tage lo­gi­ciel dans les cal­cu­la­teurs gé­rant tous les au­to­ma­tismes ; il suf­fit qu’un cham­pi­gnon, un vi­rus ou une mouche s’introduise et au­cun pré­da­teur ne sera là pour les contrô­ler. Je ne vois pas com­ment un sys­tème aussi vul­né­rable pour­rait se pro­cla­mer durable.

Cri­tères de ré­si­lience pour faire les bons choix

Je re­joins Da­vid Holm­gren dans sa convic­tion qu’il nous faut in­ves­tir main­te­nant dans un ave­nir du­rable en pro­fi­tant des moyens hu­mains, éner­gé­tiques et tech­niques que nous avons en­core à notre dis­po­si­tion. Mais avant que la res­source d’énergie fos­sile s’amenuise, il faut bien com­prendre qu’il y a des choix à faire entre tous les grands pro­jets dits “de dé­ve­lop­pe­ment du­rable”. On n’aura pas les moyens d’investir dans des so­lu­tions qui de­mandent à être ré­pa­rées ou re­cons­truites à chaque in­ci­dent de par­cours. Pour chaque pro­jet can­di­dat, quand bien même il se­rait ef­fec­ti­ve­ment sou­te­nable, il s’agira de se po­ser lu­ci­de­ment la ques­tion de la ré­si­lience, et voir com­ment il ré­sis­te­rait ou survivrait à :

  • un jour, un mois, un an sans entretien,
  • une cou­pure de cou­rant de quelques heures, quelques jours, quelques mois
  • le rem­pla­ce­ment de quelques personnes-clé
  • une an­née ex­cep­tion­nel­le­ment chaude, froide, sèche, hu­mide, ventée
  • une émeute, une guerre
  • une rup­ture d’approvisionnement (en car­bu­rant, en pièces de rechange)
  • une fer­me­ture des banques
  • une in­ter­rup­tion (brève, fré­quente, longue, dé­fi­ni­tive) d’internet
  • une in­fla­tion à 1000% par an
  • un épui­se­ment d’une res­source non-renouvelable clé (p.ex. ura­nium, lithium)
  • etc.

A chaque fois, ces cri­tères ont ten­dance à avan­ta­ger des so­lu­tions ré­par­ties plu­tôt que cen­tra­li­sées, low-tech plu­tôt que high-tech, bon mar­ché plu­tôt que chères. Par­fois, ce choix se fait au dé­tri­ment de l’efficacité. Ceci n’est qu’apparent, puisqu’une so­lu­tion qui n’est pas ré­si­liente pourra dif­fi­ci­le­ment se van­ter de son ef­fi­ca­cité le jour où elle ces­sera de fonc­tion­ner à cause d’un grain de sable.

Quelques exemples de choix qu’il fau­drait d’ores et déjà faire

Et quelques exemples de choix personnels

  • Rou­ler en vélo (avec ou sans as­sis­tance élec­trique) plu­tôt qu’acheter une voi­ture hybride
  • Plan­ter des haies et en­tre­te­nir mon bois puis me chauf­fer avec un poële de masse plu­tôt qu’installer un chauf­fage so­laire compliqué
  • Ré­duire mon temps de tra­vail à mon bou­lot ac­tuel et in­ves­tir le temps dans mon po­ta­ger plu­tôt que cher­cher un job dans l’économie ‘verte’
  • Dé­ve­lop­per l’entraide lo­cale par un Sys­tème d’Exchange Lo­cal plu­tôt que mi­li­ter pour des causes justes mais lointaines
  • Ap­prendre de nom­breuses tech­niques ar­ti­sa­nales et ma­nuelles plu­tôt que me surs­pé­cia­li­ser dans mon mé­tier in­tel­lec­tuel subventionné
  • Ache­ter de grosses couettes et de bonnes chaus­settes d’intérieur plu­tôt que cher­cher à iso­ler ma mai­son pour qu’elle puisse te­nir 22°C en fin de nuit l’hiver avec le poële éteint
  • M’approvisionner au­près d’un ma­raî­cher en AMAP, d’un grou­pe­ment d’achats bio, d’éleveurs lo­caux (bio aussi) et dans mon jar­din plu­tôt qu’au su­per­mar­ché (qui tue les sols et les agri­cul­teurs en ti­rant les prix, et qui se­rait vide après trois jours de grève des rou­tiers ou de pé­nu­rie de carburant)
  • Res­tau­rer une bâ­tisse en pierre qui pour­rait vivre sans élec­tri­cité plu­tôt que construire une mai­son bio­cli­ma­tique bour­rée de do­mo­tique verte.

Epi­logue (facultatif)

Par éli­mi­na­tion, j’ai fini par choi­sir chez alapage.com un livre as­sez tech­nique sur l’installation d’un chauffe-eau so­laire. C’est bien l’un des rare cas (avec la cuis­son et le sé­chage) où je suis convaincu de l’intérêt du so­laire. Je vous di­rai ce que j’ai pensé du bou­quin, quand je l’aurai lu.