Dimensionnement d’une baissière (swale)
Calculs anti-débordement
Préambule aqueux
Le monde occidental n’aime pas l’eau stagnante. Ne dit-on pas qu’il faut se méfier de l’eau qui dort ? Assèchement de marécages, drainage de plaines inondables, dragage des rivières, évacuations en tout genre. L’eau de notre imaginaire doit suivre la ligne de plus grande pente, et vite s’il vous plaît, comme s’il nous tardait que cette eau retourne dans son pays : la mer. Au passage, l’eau emporte avec elle notre pays : la terre. Et pourtant, si la mer n’a pas besoin de terre, la terre, elle, ne peut pas vivre sans eau.
La permaculture réconcilie le paysan avec l’eau, même les pluies incessantes de novembre ou les orages diluviens d’août, en inventant toutes sortes de moyens de garder l’eau dans le paysage ou sous le paysage, qu’elle s’y sente suffisamment bien pour y rester le plus longtemps possible et ne le quitter qu’à reculons, à la vitesse d’un escargot comateux, jamais assez vite pour emporter la moindre particule de sol ou molécule de nutriments.
La noue (traduction de swale) est l’un de ces moyens. C’est un relief artificiel réalisé le long des courbes de niveau, qui combine un fossé et un talus végétalisés, aux formes douces, et dont le but est d’interrompre le ruissellement pour encourager l’infiltration, en stockant temporairement les précipitations en amont.
Je vous reparlerai de celle que j’ai réalisé dans le tiers bas du jardin, et je vais aujourd’hui vous inonder d’équations. Mon ami Stuart a récemment écrit comment il avait creusé sa noue, en reconnaissant qu’il en avait essentiellement pifométré la hauteur. Je confesse que je n’avais pas fait autrement. Au final, la mienne est deux fois plus haute que la sienne. Cette apparente incohérence est probablement plus liée aux erreurs de calibration de nos pifs respectifs plutôt qu’aux caractéristiques diverses de nos terrains. Ceci ayant piqué ma fibre d’ingénieur, je me suis mis en tête de produire des éléments quantitatifs de dimensionnement d’une noue de permaculture. Lesquels je vous expose libres de droits, mais sans garantie de validité.
Exigence de dimensionnement
Le but est que la noue ne déborde jamais. Si cela arrivait, le débordement aurait tôt fait de creuser un torrent à travers le talus dans une catastrophe érosive. Donc dans le cas hypothétique de la pire précipitation que le terrain serait susceptible de recevoir, la noue doit être tout juste remplie à ras bord.
Indice : vous pouvez passer les calculs et passer directement au résultat.

Début des calculs
Quand la noue est remplie au maximum, le volume V de l’eau stockée derrière le talus est égal au volume de terre déplacé lors du creusement du fossé (A+B), plus le volume C de l’eau qui s’accumule au-dessus du niveau du terrain à l’origine. Si on note h la hauteur du sommet du talus par rapport au terrain d’origine, et w la demi-largeur du talus, on calcule facilement le volume A
[1] A = hw/2
La forme du talus est déterminée par la pente maximale que le matériau peut supporter quand il est saturé en eau et qu’une certaine hauteur d’eau pousse en amont. On note cette pente q, dont la valeur est ainsi égale au rapport de la hauteur totale du talus sur sa demi-largeur w. Par ailleurs, on note p la pente du terrain initial, et e la partie de la hauteur totale du talus en-dessous du terrain initial, de sorte que la hauteur totale du talus vaut h + e.
Ainsi, la pente du talus se calcule comme q = (h+e)/w, tandis que celle du terrain d’origine vaut p = e/w. On en déduit que h/w = q-p, soit w = h/(q-p), ce qui permet de modifier l’équation [1]:
[2] A = h2/(2(q-p))
A présent notons que le volume B d’eau stockée dans le fossé est le même que le volume B de terre de la partie amont du talus (voir dessin). Il est donc aisé de calculer le volume B+C comme l’aire du triangle-rectangle de base h et de longueur h/p :
[3] B+C = h2/(2p)
En combinant [2] et [3], on obtient :
V = A+B+C = (h2/2)x(1/p + 1/(q-p))
En faisant l’hypothèse que le terrain et la noue sont tous deux imperméables sur l’horizon de temps d’un orage violent d’été, on peut calculer le volume d’eau qu’il faut pouvoir stocker, en fonction du cumul record r de précipitations sur un épisode orageux d’été, et de la distance horizontale D entre deux noues : V = rD.
On en déduit la hauteur (au-dessus du terrain initial) minimale à donner au talus de la noue pour être certain qu’elle ne débordera pas, même lors de la pire pluie d’orage :
(h2/2)x(1/p + 1/(q-p)) = rD
soit
h2/2 = rD/(1/p + 1/(q-p)) = rDpx(1–p/q)
donc
Résultat
h = [2rDp(1–p/q)]1/2
avec :
r (mètres) : précipitation record d’un orage d’été (cas considéré comme dimensionnant)
D (mètres) : distance horizontale entre la noue et le prochain obstacle en amont (autre noue, haie, crête)
p (sans unité) : pente du terrain d’origine (rapport de la dénivellation sur la distance horizontale)
q (sans unité) : pente aval du talus (rapport entre la hauteur du talus et sa demi-largeur)
Application numérique pour mon terrain :
r = 81mm (10 juin 2007)
D = 30m (une seule noue, vers le bas du jardin)
p = 5% = 0.05 (50 cm pour 10m)
q = 50% = 0.5 (50cm pour 1m)
h = [2 x 0.081 x 30 x 0.05 x (1–0.05/0.5)]1/2 = 0.47m
Ca tombe bien, j’ai fait environ 50 cm…
Pluies continues
J’ai considéré le cas d’un orage d’été comme le cas le plus pénalisant, dans la mesure où la précipitation se réalise sur un temps très court : l’eau n’a pas vraiment le temps de s’infiltrer et la noue doit stocker tout ce qui tombe du ciel. Dans le cas de pluies continues comme en hiver, ou bien de fonte des neiges, le calcul est beaucoup plus compliqué, puisqu’il dépend de la capacité du terrain à absorber l’eau. La noue ne servira qu’à stocker la différence entre le débit d’infiltration et le débit de précipitation, ainsi que le surplus de ruissellement une fois le terrain saturé. C’est pourquoi je gage qu’excepté pour des terrains argileux très compactés, la noue ne servira à sa pleine capacité qu’en été. Et je fais l’impasse sur le calcul en hiver.
Marge, redondance, sécurité
La période critique, c’est les quelques années après le creusement, quand la noue n’est pas encore stabilisée par la végétation. Il peut être intéressant de considérer une marge de dimensionnement (par exemple augmenter de moitié la valeur obtenue en considérant l’orage record) pour se prémunir des aléas, surtout si le terrain est peu absorbant, et si la pente est importante (risque d’érosion accrue en cas de débordement). Cette marge ne sera pas inutile, puisqu’elle garantira que votre noue sera toujours à la bonne taille après l’inévitable tassement naturel (qui n’est pas pris en compte dans le calcul).
La meilleure protection consiste à recourir à des stratégies de redondance. En doublant la noue, vous vous assurez qu’une défaillance au niveau d’une noue n’ira pas plus loin que la prochaine noue. Avec une succession de noues chacune dimensionnée au double de la valeur limite donnée par le calcul, vous devriez être tranquille, surtout quand la végétation aura stabilisé les talus et accru la capacité d’infiltration.
Enfin, comme on n’est jamais à l’abri d’un dépassement des records de précipitations, il est valable de songer à une solution de trop-plein. Le déversoir recommandé par Geoff Lawton dans son excellent film Harvesting Water est un seuil le plus large et le plus horizontal possible, de façon que le débordement se fasse sous la forme d’une très large lame d’eau très lente plutôt que d’un jet. Une fois ce seuil végétalisé (ainsi que la pente amenée à recevoir le débordement en contrebas), on limite considérablement le potentiel érosif.

Très intéressant, merci pour ce développement, j’essayerai d’appliquer la prochaine fois.
Mais d’où vient ce terme “noue” ?
C’est Nicollas qui a mentionné dans un commentaire que le terme adopté en français comme traduction de swale serait apparemment “noue”. En jargon de couvreur, la noue est la jonction de deux pentes de toit perpendiculaires (par exemple la jonction entre la toiture principale et une lucarne). Ce qui n’en fait pas un terme très approprié, puisque la noue permacole est le long des courbes de niveau tandis que la noue du couvreur suit la ligne de plus grande pente.
J’ai trouvé aussi le terme ‘baissière’, mais qui se reporte plutôt au mot ‘swale’ dans son sens original en anglais (dépression).
J’ai l’impression que nous sommes ici en position de pionniers linguistiques. On peut aussi décider de garder le mot et de le franciser. Pourquoi pas une souèle ou (mieux) une souaille ?
Bonsoir,
Je decouvre votre blog bien agréable et intructif.
En fait,la fonction de “swale” qui est décrite plus haut se traduirai plutôt par un bon vieux mot français: le bief.
Si par leur géometrie, la noue et le bief sont semblables, ils diffèrent totalement dans leur fonctionnement.
Le bief est une méthode ancienne malheureusement tombée en désuétude. Il s’agit d’une rigole creusée sensiblement parallele à une courbe de niveau du terrain. la pente y étant la plus faible possible afin de ralentir l’écoulement superficiel et de favoriser ainsi l’infiltration de l’eau.
Quant à la noue, souvent construite en matériaux peu perméables, elle sert d’avantage à recueillir les eaux de ruisselement, quelle que soit la pente, pour les amener vers un bassin de décantation.
Le bief est souvent bordé d’une haie sur la pente Q de votre shéma pour maintenir ce coté du fossé et aussi pour améliorer l’infiltration en profondeur par le chemin des racines.
Mais je vois que cela à déjà été dit par ailleurs.
Merci de cette précision.
Dans le vocabulaire fluvial, le bief est quand même un canal, quelque chose qui véhicule de l’eau plutôt que quelque chose qui la stocke.
Mais je suis d’accord que le sens qu’a pris la noue en génie civil n’est pas tellement plus adapté.
Si l’on regarde en détail les étymologies, il semblerait que ‘noue’ vienne du normand et signifie à l’origine un marécage, tandis que ‘bief’ vient d’un mot celte signifiant déjà ‘canal’ au départ.
A mon sens, la fonction d’un swale est suffisamment nouvelle pour qu’on puisse se permettre de choisir un néologisme, et je vote pour souaille (sans me faire beaucoup d’illusions…)
Avant tout merci pour ce site.
Y aurait il un angle de dénivelé du terain à ne pas dépasser, sous peine de voir un ruisselement trop important,et la rupture du talu de la baissière?
A priori, le calcul est valable quelle que soit la pente. C’est sûr que sur des pentes abruptes, il ne faut surtout pas qu’une baissière cède. La difficulté, c’est de savoir quelle est la hauteur maximale qu’autorise le type de terrain. En particulier, il faut imaginer qu’une baissière pleine a tendance à faire infiltrer l’eau dans le talus, ce qui lui donne envie de glisser dans la pente. Dans ce cas, il vaut peut être mieux une multitude de petites baissières dont chacune est capable de retenir l’eau qui déferlerait d’une rupture du talus du dessus. Les arbres sont des ancrages idéaux, mais ils mettent du temps à pousser…