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09
déc

Détournement de lobbying

Des agro-carburants vers les agro-isolants

Quand j’ai trop la pêche, je lis un coup le blog de Fabrice Nicolino, et hop, me voilà un peu déprimé et révolté bien comme il faut. Il faut dire que le monde offre assez d’occasions pour ça, et que sous la plume de Fabrice Nicolino (pesticides - révélations sur un scandale français, la faim, la bagnole, le blé et nous, mais aussi la France sauvage racontée aux enfants) , les occasions se muent rapidement en envies de meurtre.

Ainsi donc, l’autre jour, en lisant un article qui se permettait de mettre en doute la blancheur écologique du futur président des États-Unis d’Amérique en soulignant son assujettissement aux lobbies des agrocarburants, il m’est venu une idée qui s’apparente à la technique du judoka. Il est moins coûteux de dévier un adversaire que de s’y opposer frontalement.

Voici in extenso le commentaire que j’ai laissé à l’attention du grand militant qu’est Monsieur Nicolino (que je ne me permets d’interpeller par son prénom que parce que c’est ainsi qu’il signe ses commentaires) :

Fabrice, il m’est advenu une idée : de même qu’une prise de Judo se contente de détourner l’inertie de l’adversaire, de même il serait probablement plus aisé de dévier l’enthousiasme du lobby des agrocarburants que de le freiner. Le dévier vers où ? Vers la production d’isolants et de matériaux de construction ‘naturels’ (paille, chanvre, cellulose, etc.) plutôt que le mythe des agrocarburants de “2e génération”.

Au lieu de ramer contre l’évidence environnementale, ledit lobby nagerait confortablement dans le sens du courant. Les producteurs inonderaient le marché de la construction et des produits d’isolation, et ils devraient donc bagarrer tant et plus pour trouver des débouchés à ces surplus : les subventions et les grands programmes de mise à niveau des logements trouveraient alors un avocat borné et puissant. Et le niveau d’économie en combustibles fossiles qu’on atteindrait ferait pâlir l’objectif de 10% maintenant affiché sur les agrocarburants. Et on stockerait du carbone à la pelle. Et les déchets de démolition des maisons pourraient un jour retourner à la terre après être passés sous les pattes des bovins ou des porcs.

Et la réponse de Fabrice :

Kristen,

Je trouve cela intéressant, vraiment intéressant. Je pressens que vous touchez du doigt une idée véritable. Continuons donc ensemble, et merci !

Fabrice Nicolino

C’est tout auréolé de l’autorité de ce blanc-seing que je me tourne maintenant vers mes lecteurs, en tout cas les plus militants : propageons cette idée. Je suis persuadé qu’elle peut trouver grâce en particulier aux oreilles des politiques, qui s’étant engagés un peu rapidement en faveur des agrocarburants sans avoir lu les petits caractères, se retrouvent fort dépourvus de devoir soit se damner écologiquement, soit se dédire électoralement. En leur proposant une jolie perche leur permettant de continuer de s’affirmer ardents protecteurs du revenu agricole, et fervents protecteurs de la nature, nous avons des chances d’en faire des alliés. Après tout, une filière d’agro-isolants est assez proche d’une filière d’agro-carburants de seconde génération : il s’agit essentiellement de charrier des volumes considérables de biomasse ligneuse vers des usines puis de conditionner et d’écouler la production.

Comment s’organise-t-on ? Qui écrit à qui ? Qui lance une pétition ? Qui relaie l’info ? Qui s’en tape ?

Ecrit par kristen, classé dans engagement. 11 commentaires.

11 commentaires

1  Juliette

Bonjour Kristen,
Je vais poser une question bien naïve, mais l’un des inconvénients majeurs des agrocarburants n’est-il pas qu’ils sont produits au détriment des cultures vivrières?
Ce changement de destination en “agro-isolants” résout-il ce (grave) problème?

Ecrit le 10 décembre 2008 à 9:27

2  kristen

La question est parfaitement légitime : tout comme la production d’agrocarburants, la production d’agro-isolants détourne une partie de la superficie agricole à des fins non-alimentaires ; elle utilise massivement des intrants chimiques (engrais, pesticides), avec d’autant moins de scrupules que le produit n’est pas destiné à l’alimentation ; elle prive le sol de matière organique carbonée, l’appauvrissant inexorablement.

Oui mais elle a deux mérites à mes yeux. Le premier, c’est que les agro-isolants ne sont pas destinés à être brûlés, mais contribuent durablement (dix ans ou davantage) à réduire la consommation de combustibles (fossiles ou biomasse). Le deuxième, c’est que fatalement il y aura une demande croissante pour des agro-isolants ‘bio’, parce que ça va bien ensemble quant à la mentalité.

Ecrit le 11 décembre 2008 à 6:15

3  Benoit

Idée magnifique. Comment on la met en pratique ? Aujourd’hui, isoler son logement est rarement rentable. C’est d’ailleurs pour ça que les gens ne le font que peu. Ça le deviendra quand ça sera pas cher d’isoler, en tout cas moins cher que l’énergie qu’on crame pour le chauffer. Et ça on sait pas pour quand c’est, alors que les agrocarburants, ça fait gagner des sous tout de suite….
il faut :

  1. que l’Europe renonce à son objectif des 20% de renouvelables qui induit si je ne dis pas de bêtise l’effort en faveur des agrocarburants
  2. que les états s’engagent en faveur de la rénovation de façon massive. or aujourd’hui, s’ils agissent sur l’offre énergétique, ils n’agissent pas sur la demande. c’est là que le bât blesse, et c’est là que des gens qui savent de quoi ils parlent peuvent s’engager….

Mais l’idée est sympa !

Ecrit le 11 décembre 2008 à 5:44

4  kristen

Si on classait (juste une hypothèse) les économies d’énergie comme des sources renouvelables (démarche négawatts), alors les 20% de renouvelables seraient très vite atteints, tant il est plus facile d’économiser un kilowatt-heure que de le produire de façon (vraiment) renouvelable.

Ecrit le 14 décembre 2008 à 6:28

5  conty

Benoît, c’est la “bas” (du Bourgeois gentilhomme) qui blesse, et non le bât (de l’âne).

Ecrit le 18 décembre 2008 à 2:04

6  kristen

C’est moi qui ai corrigé le ‘bas blesse’ de Benoît en un plus correct ‘bât blesse’. Il va vous falloir étayer davantage si vous voulez me faire changer d’avis.

Ecrit le 18 décembre 2008 à 2:15

7  conty

Agro-isolant ? Oui, on voit plein de champs de chanvre en Haute-Garonne depuis qq temps, pour le bâtiment à ce qu’on dit (d’où l’expression “fumer le moquette”). Bonne culture intercalaire aussi je crois. Hormis le fait que la filière est en place depuis un certain temps, il faudrait ne pas voir que le doigt quand le lobby agrochimique nous montre la lune. Que ce soit pour les estomacs, les moteurs ou pour les murs, leur problème n’est pas la finalité de leur production, mais sa rentabilité financière à court terme. Donc que ce soit pour du carburant, des isolants ou des slips, leur logique restera la même, et les dégâts idem. Tu peux bien dévier des vikings du village vers une abbaye, ils n’en resteront pas moins d’affreux pillards vociférants, me disait hier un moine carolingien.

Blague à part, 1) l’isolation à déjà fait de nets progrès depuis vingt ans, et la consommation d’énergies ne baissent pas : au contraire on en profite pour chauffer de plus en plus d’espaces de plus en plus longtemps(hall de gare, entrée des magasins, terrasses de cafés…les rues piétonnes bientôt ?). C’est la même histoire que ces ampoules basses-conso : les gens n’éteignent plus…
2)que la demande d’agro-isolant “bio” s’accroisse fatalement, ça reste à prouver. J’ai entendu personne demander que son sac en amidon de maïs soient d’origine “bio”. Et puis, le “bio” (type AB), ça devient une notion de plus en plus marketing, et pour tout dire ça ne vaudra plus un pet dans 15 jours avec l’entrée en vigueur du label européen qui a vocation à se substituer aux nationaux. Mais c’est une autre affaire.
Alors est-ce que ça vaut le coup d’aider l’agrochimie à écouler sa camelote ?

Je voudrais pas te décourager, mais tant qu’on aura pas stoppé certaines logiques perverses, on ira d’une impasse à une autre.

Ecrit le 18 décembre 2008 à 3:29

8  kristen

Vous avez mille fois raison - tant qu’il reste la mentalité et les schémas de l’agriculture industrielle, on va dans le mur. Cela n’empêche pas que je préfère que les lobbies des agrocarburants se mettent à vociférer pour autre chose, pour qu’éventuellement on aille dans le mur un peu moins vite, ce qui laissera plus de temps pour effectuer le virage que nous appelons de nos voeux.

Ecrit le 18 décembre 2008 à 7:17

9  conty

Bon, après consultation du dico de l’Académie, je m’incline humblement : c’est bien le bât qui blesse. Et l’âne c’est moi !

Ecrit le 18 décembre 2008 à 2:02

10  Domie

J’ai bien ri à votre première phrase : “quand j’ai trop la pêche, etc.”
Je fais de temps en temps un tour sur votre blog que je trouve très instructif. Continuez!
Domie

Ecrit le 21 décembre 2008 à 9:27

11  Organisation sociale des alternatives « 1+1=salade ?

[...] voudrait directement supprimer la nuisance. Une illustration de cette pensée, empruntée à Kristen, concerne le lobbying du secteur des agrocarburants. Plutôt que de lutter frontalement contre ce [...]

Ecrit le 15 juin 2009 à 4:36

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