Décroissance, démographie et camelote
Et un éloge du parfait casse-noix

Société industrielle et camelote
L’avènement de la société industrielle puis de la société de consommation depuis deux siècles en Europe a été accompagné par la transition démographique. Je ne sais pas qui est la poule et qui est l’oeuf, mais on constate que quand la population française était à peu près stable, les gens construisaient des maisons qui duraient cinq cents ans, des bancs en noyer qui duraient aussi longtemps que la maison, des couteaux qu’on se transmettait sur trois générations, des habits du dimanche qui duraient toute une vie. Et puis les manufactures et les usines ont remplacé ces objets chers et durables par une avalanche de camelote bon marché, et ça tombait bien.
Déjà ça tombait bien pour les dots et les héritages. Parce que tant qu’il s’agissait de transmettre à votre unique fille le service de porcelaine de Limoges hérité de votre tante, ou bien de donner le moulin au premier fils et le verger à l’autre, tout était simple. Mais quand la population s’est mise à croître de plus en plus vite, il a fallu doter trois filles et faire hériter quatre fils, ce n’était plus possible — quand le nombre de foyers explosait, il fallait que chacun s’équipe de zéro, avec très peu de moyens. La camelote arrivait à point nommé.
Et puis ça n’était pas si grave que le matériel ne dure pas, puisque même s’il avait duré, ça aurait arrangé un ou deux enfants parmi six ou sept. Pas de quoi changer la donne, et les autres auraient dû tout s’acheter de toute façon.
Le piège de la société de consommation
Maintenant que nous avons achevé notre transition démographique et que la population Européenne est stable, il est temps de revenir à des objets durables. Mais il y a quelques soucis.
Le premier souci, c’est qu’on a pris l’habitude de vivre avec de la camelote, entre l’obsolescence programmée des appareils, les textiles qui durent juste le temps que dure la mode, les objets en plastique et les trucs en métal manifestement sous-dimensionnés. On trouve normal d’acheter plusieurs batteries de casseroles dans sa vie. On trouve normal de se racheter des pantalons régulièrement. Et on trouve anormal de payer 200€ pour une cocotte en fonte ou 400€ pour un manteau en laine. Mais c’est parce qu’on n’arrive plus à envisager le long terme. Une cocotte en fonte à 200€ qui dure 100 ans (et encore, je suis pessimiste) vous revient à 2€ par an. Une cocotte premier prix à 30€ vous durera peut-être cinq ans, c’est à dire trois fois plus cher. Et tout est à l’avenant.
L’autre souci c’est qu’on ne sait pas faire de redistribution de richesse autrement que par le travail. Et en plus on y arrive de moins en moins bien. Dans un monde où l’on travaille sans cesse pour refabriquer la camelote qui arrive en fin de vie, on arrive à brasser un peu les richesses. La société de consommation alliée au mode de redistribution capitaliste s’arrange pour que toutes les productions soient consommables pour faire tourner les machines le plus possible. Dans un monde ou chacun n’achèterait de meubles que pour remplacer un lit de deux cents ans ou un bahut de trois siècles, n’achèterait d’appareils électroniques que parce que les soudures sont trop corrodées, n’achèterait de stylos parce que la plume est limée par les pages d’écriture, on travaillerait beaucoup moins. Même les agriculteurs (qui produisent les consommables par excellence) travailleraient moins, puisque chacun travaillant moins pourrait faire son jardin.
Donc, si l’on écoute les économistes, il faudrait continuer à ne produire que du jetable pour éviter le chômage de masse. Tels des millions de Pénélopes, nous détruisons chaque jour le fruit de notre travail de peur d’être baisés par les possédants s’il venait à cesser (le travail).
Le défi de l’économie stationnaire
Il faut pourtant mettre fin à cette culture absurde. D’abord parce qu’avec une population stable, il est naturel d’envisager des objets durables. Et surtout parce qu’avec l’état des ressources naturelles et de la planète, il vaut mieux se mettre en chômage partiel que mettre la planète en faillite.
Reste donc la question de la rémunération du chômage partiel. C’est le coeur de la réflexion économique en économie stationnaire (steady-state economy, c’est à dire une économie qui fonctionne sans croissance exponentielle). Et ce sera le sujet d’un autre article.
Noyer et casse-noix
Tout ça parce que je viens d’acheter et d’étrenner un casse-noix parfait (en deux exemplaires parce que c’est plus sympa d’être à deux), que j’ai voulu cher pour qu’il soit indestructible et que je puisse le transmettre à chacun de mes fistons.
Ce genre de casse-noix conique ne fait pas d’éclats, préserve les cerneaux, et s’adapte aux différentes tailles de noix. J’ai l’impression que le summum de la technologie est atteint, un peu comme le poêle de masse pour le chauffage ou le vélo pour le transport.
En un quart d’heure tout seul, j’ai pu décortiquer environ 250g de cerneaux. Une citation d’un article du site monotarcie s’impose :
si par conséquent nous mangeons 100 grammes de noix par jour nous avons déjà le tiers voire la moitié de ce dont nous avons besoin quotidiennement… et cela sans faire autre chose que de ramasser les noix et de les ouvrir. pas besoin de cultiver comme nous devons le faire pour le blé et le reste de notre nourriture
Avec le noyer du verger d’en bas de la rue, nous avons maintenant une source durable et gratuite de calories, de lipides, de glucides, d’oméga 3 (et de cerneaux pour les salades de l’été). Et il suffit de se baisser, et de s’asseoir un quart d’heure avec le casse noisette en taillant une bavette ou en écoutant les oiseaux.
Ho qu’il fait envie ton casse noix…
Alors j’ai cherché et je suis tombé sur un casse-noix semblable, puis sur ce commentaire qui illustre très bien ton argumentaire: “Bel et original objet, mais faible durée de vie : 36 heures avant d’être vaincu par une amande, appareil cassé net.”
Décou-Rageant!
@ Jean-Luc : peut-être un objet en fonte d’alu, très cassante, et très utilisée pourtant (c’est assez facile à mouler).
Mais celui de Kristen semble être en acier … en tous cas, j’en ai un depuis longtemps, dont les poignées sont en bois, et qui dure, lui !
J’ai retrouvé le commentaire que mentionne Jean-Luc, et il s’agit bien du même modèle que le mien. Il est effectivement en acier. Les manches et le corps sont d’une seule pièce. Les manches sont évidés à l’arrière, ce qui les rend plus légers mais ça a l’air costaud quand même. Et je ne vois pas tellement comment on pourrait le casser, à part en le laissant tomber de très haut, ou en s’acharnant en bout de manche pour essayer de concasser des silex.
D’ailleurs, je n’essayerais pas l’idée de casser des amandes avec : c’est vraiment fait pour des noix.
Effectivement, si c’avait été de la fonte d’alu, je l’aurai retourné illico. Mais il est toujours possible que sur mon modèle, le côté ‘costaud’ soit plus le résultat d’un ‘design’ que d’un calcul d’ingénieur ou de tests d’endurance grandeur nature. Dans ce cas, c’est encore pire que de faire de la vraie camelote, puisque ça utilise davantage de ressources pour le même résultat (restera à souder d’autres manches sur le corps en inox…)
En regardant de plus près, je pense que si ça doit lâcher, ça viendra des charnières à l’arrière. C’est effectivement un peu décou-rageant — je vous explique avec les mains (vos mains) : pliez votre index, votre majeur et votre auriculaire de la main droite autour d’un stylo ; puis venez plier votre index et votre majeur de la main gauche autour du même stylo, en passant entre les trois doigts de la main droite. Vous avez une charnière solide. Maintenant coupez-vous les deux premières phalanges à l’index et à l’auriculaire de la main droite, et vous avec une charnière qui a l’air solide, mais qui tient seulement par votre majeur de la main droite. C’est comme ça qu’est faite celle du casse-noix incriminé — pas question de forcer de travers là-dessus (ce qui se produit si vous attaquez une amande qui forcera sur le bas du cône uniquement).
Bon, ça ne change pas le propos de l’article — ça change juste le modèle de casse-noix qu’il faut recommander si on veut casser des amandes.
pour 32euros, il existe un casse noix/noisettes/amandes garanti à vie : c’est une pince multiprise de qualité F.…
A+ (en plus ça sert aussi pour la plomberie de l’évier)
C’est vrai qu’avant de casser une pince en cassant des noix, il faut y aller..