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08
nov

De ces fumeurs qui mangent bio

Dur dur de vraiment se défaire de nos dépendances

tobacco-harvest-by-ellie-van-houtte-on-flickr

Au risque de m’aliéner deux ou trois paquets de lecteurs, je voudrais partager une constatation personnelle, des fois que je ne sois pas le seul à avoir remarqué cette criante incohérence. Plus je côtoie le monde des AMAPs, des groupements d’achat, des SELs, et plus généralement des tenants de la décroissance, et plus je rencontre des gens qui ne jurent que par le bio. Nous mangeons bio, nous nous habillons bio, nous construisons bio, nous nous chauffons bio, nous nous lavons bio.

Et sans pitié nous appliquons
Ce bon principe de précaution :
Pour la santé nous bannissons
Tous les toxiques de nos maisons,
Les pesticides de nos poireaux,
Les bisphénols de nos biberons,
Les métaux lourds de nos tuyaux,
Les aldéhydes de nos plafonds,
Les rayonnements de nos sans-fils,
Les parabènes de nos savons,
Les micro-ondes de nos mobiles,
Les xylophènes de nos chevrons,
Les BFR de nos coussins,
Les PCB de nos poissons,
Les adjuvants de nos vaccins,
Les antibios de nos lardons,
Et j’en oublie, tellement y’en ont.

Mais il y a chez nous autant de fumeurs qu’ailleurs. Peut-être même plus. A ma gauche, une laitue avec des traces de produits phytosanitaires cancérigènes, mutagènes, et perturbateurs endocriniens ; à ma droite, un paquet de tabac à rouler arborant fièrement son « fumer tue« . Et voilà notre fumeur bio qui se damnerait plutôt que d’acheter la première, tandis qu’il prélève machinalement dans le second de quoi rouler sa ènième sèche de la matinée.

Certes, il agit pour le bien commun en encourageant des modes de production plus respectueux de la nature et surtout moins délétères pour la santé des familles d’agriculteurs. Mais il n’évitera certainement pas son cancer à 50 ans. Ni d’ailleurs celui des cultivateurs du Sud :

La culture du tabac est extrêmement exigeante en main-d’oeuvre, ce qui a d’importantes répercussions sur les familles de cultivateurs, qui doivent s’acquitter d’une grande proportion de tâches pour lesquelles elles ne sont pas rémunérées. De plus, le recours à une main-d’oeuvre enfantine est pratique courante[...]

Les plants de tabac dépouillent le sol de ses éléments nutritifs et exigent, en bien des endroits, l’épandage de pesticides (occasionnant souvent des dangers pour la santé des cultivateurs). La culture du tabac a, en outre, des conséquences négatives sur l’environnement, par exemple le déboisement massif lorsque le tabac est séché à l’air chaud ou à la fumée.

En plus des pesticides qui présentent des risques pour la santé, la culture du tabac suppose d’autres conséquences délétères sur la santé : inhalation de la fumée aux séchoirs, intoxication par le tabac vert au moment de la cueillette des feuilles mouillées, inhalation du tabac en poudre lors de l’engrangement des feuilles séchées, etc.

Même si, d’un point de vue économique, la culture du tabac permet aux cultivateurs de gagner l’argent dont ils ont grandement besoin, ceux-ci se trouvent souvent entraînés dans un cercle vicieux de la servitude pour dettes avec les sociétés productrices de tabac. La chute du prix du tabac a d’ailleurs exacerbé ce phénomène.

idrc.ca

Soyons cohérents : qu’on l’appelle la décroissance, la simplicité volontaire, ou la sobriété heureuse, il s’agit de se sevrer de notre dépendance à notre style de vie et nos modes de consommation. Cet exemple illustre à quel point il est difficile de se défaire de nos addictions. Et avant de jeter la pierre à ceux qui mangent encore les nuggets de ‘poulet’ premier prix de chez LIDL, il faudrait qu’on sache nous-mêmes se passer de clopes.

Et puis si on doit fumer, faisons au moins comme pour le café :
fumons équitable ;-)

cigarettes 'équitables'

Ecrit par kristen, classé dans principes, simplicité volontaire, transition. 14 commentaires.

14 commentaires

1  Claude

Ben oui, je fais partie de ces personnes qui sont à la fois amapiens, écolos et fumeurs.
Je vais essayer en quelques lignes d’argumenter et d’expliquer mon attitude.
D’abord, et comme d’hab, le diable est dans les détails: je ne prône pas la bio pour éviter d’ingérer des cochonneries…Pour moi, la première raison d’être de la bio est d’être soutenable, durable et cohérente, c’est à dire de préserver les sols, les ressources, l’environnement…
Pour ce qui est des cochonneries que j’ingère, ben j’avoue aussi aimer m’empiffrer de glaces (dont je préfère ne pas savoir au juste ce qu’il y a dedans) ou bouffer des kebabs accompagnés de frites bien grasses…Tout dépend alors de la quantité de cochonneries que mon corps peut ingérer. Et cette quantité elle même dépend de la quantité de PLAISIR que l’ingestion de cochonneries me procure.
Ainsi, je sais parfaitement que la consommation d’une trop grande quantité de clopes (ou de glaces au chocolat, ou de kebabs) est pernicieuse pour la santé. Mais je sais également que le PLAISIR est, lui, très bon pour la santé. Et je sais également que le manque de plaisir, la frustration et une certaine forme de puritanisme qui l’accompagne sont très pernicieux pour la santé psychique, et physique, des individus.
Ceci étant posé, comme je suis un garçon rationnel, j’essaie de faire la part des choses et de m’accorder de temps en temps un PLAISIR qui éclaire ma journée (une glace, suivie d’un café et d’une clope, par exemple.)
J’insiste bien sur le côté rationnel de cette démarche. Je pèse les dangers que représenteraient une trop grande consommation de clopes, ou de sucre.Je mets juste cela en balance avec le plaisir,donc le bien-être, que me procurent ces instants.
Votre site s’appelle l’arpent nourricier; ma thèse est qu’on ne se nourrit pas seulement de légumes et de viande, mais aussi de représentations, de symboles, de plaisirs et d’un tas d’autres choses.
Cordialement.
Claude

Ecrit le 8 novembre 2009 à 3:59

2  kristen

Merci Claude de ce témoignage. Cela dit, le plaisir est justement l’argument qu’avancent les fabricants pour se justifier eux-mêmes. Et autant je défends l’argument du plaisir pour le kébab et les frites, autant pour les substances addictives comme la nicotine, la frontière est mince entre plaisir et dépendance (et la lucidité est la première victime de la dépendance).

Je connais des fumeurs qui peuvent fumer juste pour le plaisir et qui n’éprouvent aucune gène à l’idée de passer douze heures dans un vol non-fumeur ou un week-end entier sans cigarettes parce qu’ils ont oublié leur paquet à la maison. Malheureusement, ils sont minoritaires.

Mais je suis bien d’accord que les écolos qui font l’impasse sur le plaisir ont de fortes chances de finir tous secs comme des puritains américains.

Ecrit le 8 novembre 2009 à 4:42

3  Ramite

Salut kristen,
bravo pour ta prise de risque; je suis tout à fait d’accord avec toi !
Je n’ai jamais fumé, j’en suis très content, et je m’aperçois tous les jours de la non-objectivité et la non-franchise que la nicotine peut induire chez ses sujets à son propre propos. C’est d’ailleurs là la force de cette drogue, puisque c’est là qu’elle agit, et uniquement là: elle persuade celui qui en prend que « ce n’est pas si mauvais, après tout ».
A plus, et merci pour ton site, que je viens de découvrir via celui de karmai (jardinonslaplanète), et que je vais m’empresser de lire du début à la fin.

Ecrit le 8 novembre 2009 à 9:16

4  Akä

Pour citer Claude, la première raison d’être de la bio est d’être soutenable, durable et cohérente, c’est à dire de préserver les sols, les ressources, l’environnement… Ce pourrait être une vraie motivation pour arrêter de fumer. Mais c’est facile à dire, je n’ai jamais eu à arrêter, vu que je n’ai jamais commencé. N’empêche, avec la sournoiserie qui caractérise les non-fumeurs qui aimeraient voir leurs proches arrêter, je fais suivre allègrement cet article!

Ecrit le 9 novembre 2009 à 11:41

5  Imago

(Ex-fumeur depuis 10 ans)

La clope est une drogue vis-à-vis de laquelle on peut développer une forte dépendance, contrairement aux pesticides ou aux PCB.

Si ça peut aider, je peux dire que le plaisir que j’éprouve a être libéré de cette contrainte est bien supérieur au plaisir fugace de la première clope du matin. Même si après 10 ans j’ai encore parfois des petites envies.

Bravo pour cet article « courageux » ;-)

Ecrit le 9 novembre 2009 à 4:41

6  kristen

@Ramite : toutes les drogues ont en commun le pouvoir d’agir d’abord sur la lucidité. Peut-être même « par définition ». Je pense que le pétrole est à classer dans cette catégorie.

@Akä : comme dit le proverbe, « les amis fumeurs de mes lecteurs ne vont plus être mes amis… »

@Imago : moi, c’est des jeux vidéo que j’ai réussi à m’extirper. Il y a maintenant 15 ans. Mais ça n’a aucune commune mesure avec arrêter la cigarette, j’ai l’impression.

Ecrit le 9 novembre 2009 à 11:50

7  Imago

On peut aussi dire que si on passe son temps à jouer aux jeux vidéos, à fumer des clopes et à boire de l’alcool, il est encore plus important que jamais de s’alimenter correctement ;-)

Ecrit le 11 novembre 2009 à 10:35

8  Sylvie

Oui, c’est bien de le dire.
Mais je crois aussi qu’il y a une sorte perversité du risque: à savoir que plus une société est abondante et se croit en sécurité,à en devenir sécuritaire, plus elle se fabrique inconsciemment des risques,via des menaces extrêmes d’extermination par exemple par le nucléaire, mais via aussi les dépendances morbides, qui sont quand même de sacrés esclavages, très perfides… Le risque fait partie de la vie,ça éveille la lucidité, et quand on en assume à dose gérable dans sa vie quotidienne, on a plus le même rapport au plaisir, au gavage, aux limites, au courage etc… Une seule cigarette peut suffire à faire trés plaisir, surtout si elle n’est pas consommée comme une compulsion….
Bravo pour ce blog fertile!
Sylvie.

Ecrit le 17 novembre 2009 à 12:32

9  eLeFaussi

M…. , Comment ne pas être d’accord avec ton analyse!, et encore tu passes sous silence toutes les taxes, impôts et cotisations que nous payons, pauvres victimes, à chaque fois qu’on largue nos sous dans un produit à quelques 500€ le kilo! Sans aucune valeur nutritive!
Je SAIS:
1 Qu’elle me bousille la santé
2 Qu’elle bousille la santé des producteurs
3 Qu’elle nuit à la Terre
4 Qu’elle enrichit des multinationales scélérates
5 Qu’elle enrichit des états faux-jetons(fumer tue, mais continuez SVP)
6 Qu’elle m’est vendue sous des prétextes fallacieux ( le « plaisir » tu parles!!!)
7 Que son odeur imprègne mes fringues,mes cheveux mon corps et dérange une bonne partie de mes contemporains ( et encore, je ne fume plus à l’intérieur ni des maisons ni des voitures)
8 Qu’elle fait partie des mes premiers gestes de la journée
9 Que son absence me met dans un état affreux et peut me pousser à faire des kilomètres en voiture (bonjour l’empreinte écologique)
10 Et encore et surtout que ça emmerde ma compagne et mes enfants que je crève trop tôt.
Malgré ces arguments terribles j’avais encore la clope au bec ce matin .Hélas, fumeur de tabac à rouler depuis quelques 35 ans, j’ai du mal à mentaliser l’arrêt de cette drogue, mais je sens que ça va venir!!

Ecrit le 19 novembre 2009 à 3:03

10  kristen

Courage.

Ecrit le 19 novembre 2009 à 11:01

11  kristen

Le problème, c’est que les humains sont très mal équipés (cognitivement) pour évaluer un risque, surtout s’il est improbable, ou si son échéance est lointaine. En général, les risques graves sont improbables ou lointains ou les deux à la fois.

Ecrit le 19 novembre 2009 à 11:15

12  Domie

Si j’ose une remarque, dans ton article, il manque la dimension de la nature humaine. La médecine travaille de plus en plus à cet aspect : il ne suffit pas que le patient soit conscient des risques pour sa santé pour qu’il change. Beaucoup de diabétiques par exemple continuent à manger sucré, alors qu’ils savent qu’ils s’empoisonnent. Le changement demande une démarche et un accompagnement, pas une culpabilisation à outrance. Une fois que la prise de conscience est faite, ça n’est pas la peine d’en rajouter. Au contraire, c’est le moment de se demander en toute modestie comment on peut aider la personne dans son cheminement.

Et finalement, n’en sommes-nous pas tous là, nous les « conscients de l’écologie »? Nous savons bien que nous devons atteindre une empreinte écologique équitable et supportable pour la nature. Là apparaît un décalage manifeste entre nos pensées théoriques et nos pratiques. Tant que ce décalage sera montré du doigt comme étant une honte, les gens n’oseront même pas avoir des pensées théoriques de ce genre. Est-ce souhaitable?

Ecrit le 20 novembre 2009 à 10:57

13  kristen

Tu as entièrement raison. Cet article était justement une première étape pour présenter l’approche des Villes en Transition, laquelle considère qu’atteindre un mode de vie soutenable est une forme de sevrage, et que si les campagnes culpabilisantes écologistes ont eu l’air d’avoir peu d’effets alors que l’enjeu est si grave, c’est probablement parce qu’il ne faut pas croire que les gens sont rationnels, mais plutôt s’inspirer des techniques qui marchent quand on essaie de s’arrêter de fumer.

Ecrit le 20 novembre 2009 à 11:10

14  l’arpent nourricier » La Lune au jardin, c’est bidon, et pourtant…

[...] devant d’autres effets similaires. Comme je dirais à un gros fumeur qu’il ne lui sert à rien de manger bio s’il veut réduire son risque de [...]

Ecrit le 2 avril 2010 à 10:06

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