De ces fumeurs qui mangent bio

Dur dur de vraiment se défaire de nos dépendances

tobacco-harvest-by-ellie-van-houtte-on-flickr

Au risque de m’aliéner deux ou trois pa­quets de lec­teurs, je vou­drais par­ta­ger une consta­ta­tion per­son­nelle, des fois que je ne sois pas le seul à avoir re­mar­qué cette criante in­co­hé­rence. Plus je cô­toie le monde des AMAPs, des grou­pe­ments d’achat, des SELs, et plus gé­né­ra­le­ment des te­nants de la dé­crois­sance, et plus je ren­contre des gens qui ne jurent que par le bio. Nous man­geons bio, nous nous ha­billons bio, nous construi­sons bio, nous nous chauf­fons bio, nous nous la­vons bio.

Et sans pi­tié nous ap­pli­quons
Ce bon prin­cipe de pré­cau­tion :
Pour la santé nous ban­nis­sons
Tous les toxiques de nos mai­sons,
Les pes­ti­cides de nos poi­reaux,
Les bis­phé­nols de nos bi­be­rons,
Les mé­taux lourds de nos tuyaux,
Les al­dé­hydes de nos pla­fonds,
Les rayon­ne­ments de nos sans-fils,
Les pa­ra­bènes de nos sa­vons,
Les micro-ondes de nos mo­biles,
Les xy­lo­phènes de nos che­vrons,
Les BFR de nos cous­sins,
Les PCB de nos pois­sons,
Les ad­ju­vants de nos vac­cins,
Les an­ti­bios de nos lar­dons,
Et j’en ou­blie, tel­le­ment y’en ont.

Mais il y a chez nous au­tant de fu­meurs qu’ailleurs. Peut-être même plus. A ma gauche, une lai­tue avec des traces de pro­duits phy­to­sa­ni­taires can­cé­ri­gènes, mu­ta­gènes, et per­tur­ba­teurs en­do­cri­niens ; à ma droite, un pa­quet de ta­bac à rou­ler ar­bo­rant fiè­re­ment son “fu­mer tue”. Et voilà notre fu­meur bio qui se dam­ne­rait plu­tôt que d’acheter la pre­mière, tan­dis qu’il pré­lève ma­chi­na­le­ment dans le se­cond de quoi rou­ler sa ènième sèche de la matinée.

Certes, il agit pour le bien com­mun en en­cou­ra­geant des modes de pro­duc­tion plus res­pec­tueux de la na­ture et sur­tout moins dé­lé­tères pour la santé des fa­milles d’agriculteurs. Mais il n’évitera cer­tai­ne­ment pas son can­cer à 50 ans. Ni d’ailleurs ce­lui des culti­va­teurs du Sud :

La culture du ta­bac est ex­trê­me­ment exi­geante en main-d’oeuvre, ce qui a d’importantes ré­per­cus­sions sur les fa­milles de culti­va­teurs, qui doivent s’acquitter d’une grande pro­por­tion de tâches pour les­quelles elles ne sont pas ré­mu­né­rées. De plus, le re­cours à une main-d’oeuvre en­fan­tine est pra­tique courante[…]

Les plants de ta­bac dé­pouillent le sol de ses élé­ments nu­tri­tifs et exigent, en bien des en­droits, l’épandage de pes­ti­cides (oc­ca­sion­nant sou­vent des dan­gers pour la santé des culti­va­teurs). La culture du ta­bac a, en outre, des consé­quences né­ga­tives sur l’environnement, par exemple le dé­boi­se­ment mas­sif lorsque le ta­bac est sé­ché à l’air chaud ou à la fumée.

En plus des pes­ti­cides qui pré­sentent des risques pour la santé, la culture du ta­bac sup­pose d’autres consé­quences dé­lé­tères sur la santé : in­ha­la­tion de la fu­mée aux sé­choirs, in­toxi­ca­tion par le ta­bac vert au mo­ment de la cueillette des feuilles mouillées, in­ha­la­tion du ta­bac en poudre lors de l’engrangement des feuilles sé­chées, etc.

Même si, d’un point de vue éco­no­mique, la culture du ta­bac per­met aux culti­va­teurs de ga­gner l’argent dont ils ont gran­de­ment be­soin, ceux-ci se trouvent sou­vent en­traî­nés dans un cercle vi­cieux de la ser­vi­tude pour dettes avec les so­cié­tés pro­duc­trices de ta­bac. La chute du prix du ta­bac a d’ailleurs exa­cerbé ce phénomène.

idrc.ca

Soyons co­hé­rents : qu’on l’appelle la dé­crois­sance, la sim­pli­cité vo­lon­taire, ou la so­briété heu­reuse, il s’agit de se se­vrer de notre dé­pen­dance à notre style de vie et nos modes de consom­ma­tion. Cet exemple illustre à quel point il est dif­fi­cile de se dé­faire de nos ad­dic­tions. Et avant de je­ter la pierre à ceux qui mangent en­core les nug­gets de ‘pou­let’ pre­mier prix de chez LIDL, il fau­drait qu’on sache nous-mêmes se pas­ser de clopes.

Et puis si on doit fu­mer, fai­sons au moins comme pour le café :
fu­mons équitable ;-)

cigarettes 'équitables'