Complexité et humilité
L'ingénieur, le permaculteur, et la Nature
Une définition simple de la complexité
Un système complexe, c’est un système dans lequel les différents sous-systèmes sont imbriqués, quand il y a des interdépendances dans les deux sens entre des éléments à des échelles très diverses. En particulier des échelles de taille et des échelles de temps.
La complexité, c’est l’enfer pour l’ingénieur. On ne sait plus dire si le système est stable, instable ou chaotique, on ne sait plus prévoir ses performances car tout est couplé avec tout et réciproquement, ce qui fait qu’on est condamné à considérer le système dans sa globalité. Pour un avion, ça veut dire être capable de comprendre et prévoir non seulement le fonctionnement de chacun des sous-système, mais la façon dont il influence (et se trouve influencé) par chacun des autres sous-systèmes : aérodynamique, structure, commandes de vol, circuits pneumatiques, conditionnement d’air, circuits électriques, circuits hydrauliques, train d’atterrissage, freinage, moteurs, contrôle aérien, réglementation, etc.
Système découplé, système couplé
En général, la solution pour s’en sortir est de tailler dans le lard et de faire abstraction de nombreuses interdépendances, en décidant qu’on commence par un bout en concevant un premier sous-système et qu’on verra les conséquences sur les autres ensuite, en espérant que le processus convergera. Pour un système qu’on connaît déjà bien et sur lequel on veut faire de petites adaptations, ça marche pas mal. Mais pour concevoir un nouveau système qu’on veut ‘optimum’ par rapport à un cahier des charges nouveau, on se bride trop si on est incapable de considérer le système global.
Malheureusement, l’esprit humain n’est pas conçu pour pouvoir appréhender un système complexe dans sa globalité. On comprend bien les relations cause-effet de type hiérarchique telles que A=>B, B=>C, B=>D, mais on n’a pas les moyens d’appréhender correctement un système interdépendant tel que A=>B, B=>C, C=>A, C=>B, C=>D, D=>C. Quand on n’a pas un bout de fil par où on peut commencer à tirer, on est désemparé. Il n’y a rien qu’à voir notre perplexité devant la question de la poule et de l’oeuf (qui est la plus simple des relations interdépendantes : poule=>oeuf, oeuf=>poule).
Quand les systèmes sont linéaires, on sait encore à peu près faire. Linéaire, ça veut dire que les conséquences sont proportionnelles aux causes. Dans ce cas, on dispose d’un arsenal mathématique surpuissant. Malheureusement, seuls les systèmes simplistes conçus par des ingénieurs sont parfois linéaires. Ou bien des systèmes qu’on perturbe à peine à peine de leur point de fonctionnement stable. La plupart des systèmes ne le sont pas. Et là, on ne sait plus faire grand-chose, à part simuler et voir ce qui se passe (quand on dispose d’un modèle physique pour simuler).
Quand tout est couplé
Prenons un exemple fictif emprunté à la conception aéronautique : imaginons que sur un avion je veuille éventuellement reculer le point d’attache du train d’atterrissage afin de gagner de la place au niveau de la soute avant. Le train étant plus à l’arrière, il faudra forcer davantage sur la gouverne de profondeur pour faire baisser la queue et cabrer l’avion au décollage ; donc je dois augmenter la taille de la gouverne de profondeur, et donc la taille des actionneurs hydrauliques qui la font bouger, donc peut-être la capacité des pompes hydrauliques. Ceci ponctionne davantage de puissance sur les moteurs et conduira peut-être à des distances de décollage accrues ; mais aussi, le train plus à l’arrière permet d’incliner davantage le fuselage sans que la queue touche la piste, ce qui permet peut-être de cabrer davantage au décollage et donc finalement de décoller plus court.
Imaginez que pour à peu près chaque interdépendance avec chaque système, il y ait à la fois des effets positifs et négatifs d’un recul du train, lesquels n’ont aucune raison de se compenser. Il me faudrait donc évaluer les conséquences une par une pour savoir si la modification proposée est bénéfique ou néfaste. Et pour l’instant, je n’ai changé qu’un seul paramètre : imaginez que je veuille en changer deux, ou vingt, ou mille ! Pour chaque combinaison de paramètres, j’en suis à recalculer entièrement le comportement du système dans sa globalité.
L’évolution au secours de l’ingénieur
Confronté à un problème d’une telle complexité avec un si grand nombre de possibilités où il est impossible de prévoir séparément les conséquences de chacune, l’ingénieur abandonne toute arrogance et s’en remet à dame Nature.
Sans rire : une technique d’optimisation souvent utilisée dans la conception de systèmes complexes, c’est l’optimisation évolutionniste, autrement appelée “algorithmes génétiques”. On s’inspire de la théorie de l’évolution de la façon suivante : on choisit une façon de paramétrer le système qui puisse s’apparenter à un génome, chaque “gène” définissant une caractéristique du système (train avancé ou reculé, aile haute ou aile basse, nombre de sièges, nombre de moteurs, etc.). On génère initialement une “population” de systèmes avec des caractéristiques un peu tirées au pif, et on évalue leurs performances (gros calculs, si on a la chance d’avoir un modèle numérique pertinent, sinon on laisse tomber). On garde les meilleurs, on les fait se reproduire entre eux (je vous laisse fantasmer sur la sexualité des avant-projets d’avion), ce qui diversifie les caractéristiques de la génération suivante. On évalue alors les performances de cette nouvelle génération, on garde les meilleurs, et ainsi de suite. Pour les curieux, je renvoie à un travail de thèse publié en 2007.
L’humilité du concepteur
Voilà pourquoi je suis persuadé que dans la conception de systèmes agraires, il est illusoire de vouloir maîtriser grand-chose. C’est évident en agriculture conventionnelle où la Nature a le don de se venger des errements de l’apprenti-sorcier (qu’il soit chimiste, généticien ou simplement laboureur). Mais même en conception permaculturelle, quand on cherche à imiter la Nature avec la meilleure volonté du monde, il faut savoir garder une grande humilité. Les écosystèmes sont des systèmes complexes et je n’ai pas la prétention de croire que je peux les concevoir ni même les envisager dans leur globalité.
Quelle que soit l’élégance théorique de telle ou telle ‘technique’ permaculturelle, c’est bien la Nature et l’écosystème du lieu qui décideront du succès ou de l’échec. Nous savons rarement faire mieux que la Nature, puisque ça fait déjà des centaines de millions d’années qu’elle optimise le système ultra-complexe de la vie en utilisant l’un des meilleurs algorithmes que nous connaissions (avec quelques raffinements supplémentaires que nous avons bien du mal à comprendre). D’où l’importance vitale de l’observer sans cesse afin de l’imiter au mieux, et de tempérer l’ambition de nos interventions, de peur qu’elles produisent l’effet inverse de celui escompté. C’est la grande sagesse du ‘non-agir’ chère à Masanobu Fukuoka.

Un commentaire