Châssis-serre de fortune

Les semis du gars qui ne p(v)eut pas s'en occuper

semis detail

De­puis quatre ans que je jar­dine, je suis passé maître dans l’art de ra­ter les se­mis. La rai­son prin­ci­pale est que les re­com­man­da­tions tra­di­tion­nelles de se­mis qu’on trouve au dos des sa­chets de graines ou dans les bou­quins se pré­oc­cupent ra­re­ment de la somme de soins et de la charge de tra­vail que cela re­pré­sente. Je ne suis pas là tous les jours, et quand j’y suis, je suis plus sou­vent sol­li­cité par la marche de la mai­son ou par mes deux pe­tits gar­çons que par la pousse des co­ty­lé­dons. Ainsi, il n’est pas ques­tion pour moi de net­toyer ou sté­ri­lier les go­dets ; de ve­nir ar­ro­ser ou va­po­ri­ser deux fois par jour ; de ve­nir ajus­ter l’entrebâillement d’un châs­sis froid se­lon la course du so­leil ou le pas­sage des nuages ; d’effleurer les plants tous les jours pour les en­dur­cir ; de sor­tir les plants pour les ac­cli­ma­ter puis les ren­trer le soir ; de consa­crer des soi­rées à l’affût aux limaces…

Il me faut donc trou­ver d’autres mé­thodes, les­quelles de­vront être un bon com­pro­mis entre l’échec as­suré et l’esclavage consenti.

On pour­rait s’en re­mettre aux tech­niques qu’emploie la na­ture, la­quelle est un mo­dèle d’économie de tra­vail (sans tou­te­fois être un éta­lon de taux de réus­site) : sur le sol une couche de ma­tière or­ga­nique pour em­pê­cher le des­sè­che­ment ; dans l’usage des graines une pro­di­ga­lité qui fe­rait hur­ler un jar­di­nier ; et quant au taux d’échec une pa­tience qui ren­drait Confu­cius ja­loux. C’est en imi­tant la na­ture que Fu­kuoka a dé­ve­loppé la mer­veilleuse idée des billes de graines. Pour tout ce qui pousse spon­ta­né­ment par chez moi, le se­mis di­rect sous cou­vert ou les billes de graines quand le cou­vert est dé­gradé sont pro­ba­ble­ment les tech­niques les plus ap­pro­priées –quand j’aurai réussi à les mettre au point.

Mais il y a des choses que la na­ture ne sait pas faire toute seule sous nos la­ti­tudes. Par exemple, faire ger­mer, pous­ser et mû­rir les to­mates, les cour­gettes ou les poi­vrons avant le mois de dé­cembre. Il me faut donc une ma­nière de contrôle cli­ma­tique pour pou­voir es­pé­rer dé­gus­ter ces fruits et d’autres sans les faire ve­nir de Pro­vence ou d’Afrique du Nord.

Construc­tion d’un châs­sis froid

Je n’ai pas de pièce as­sez chaude ni as­sez lu­mi­neuse. J’ai prévu une extension-serre dans la suite des tra­vaux de la mai­son, mais ça n’est pas pour tout de suite. J’ai donc es­sayé de faire un châs­sis froid.

Contre un mur au sud, j’ai dis­posé des pa­lettes. Sur les pa­lettes, dix cen­ti­mètres de plaques de schiste –de vieilles lauzes trop pour­ries pour être re­mises sur un toit– pour faire un vo­lant d’inertie ther­mique. Trois tas­seaux che­villés au mur tiennent les flancs et le cadre bâ­ché fai­sant vitre et cou­vercle. Une cor­de­lette à noeuds at­ta­chée à un clou dans le mur au-dessus fait of­fice de cré­maillère. L’ensemble fait 1m60 x 0m90, et m’a pris deux heures à bri­co­ler avec du bois de récupération.

chassis

L’architecture lé­gè­re­ment sur­éle­vée rend la ma­nu­ten­tion un peu moins la­bo­rieuse que pour un châs­sis froid à même le sol (à cause des li­maces, je ne peux de toute fa­çon pas lais­ser mes se­mis en pleine terre). L’épaisseur de lauzes sur les pa­lettes, as­so­ciée à la masse du mur, re­donne un bon vo­lant ther­mique. Les fuites d’air entre les tas­seaux, le cadre et le mur as­surent que la tem­pé­ra­ture res­tera sup­por­table même si je ne suis pas là pour en­tre­bâiller le châs­sis les jours en­so­leillés, tout en étant suf­fi­sam­ment li­mi­tés pour évi­ter que ça gèle quand il fait pas­sa­gè­re­ment –5 °C au pe­tit ma­tin. Comme je suis au-dessus de la pleine terre, je bé­né­fi­cie aussi d’un vo­lant d’humidité. L’atmosphère y sera ainsi moins as­sé­chante que dans une véranda.

La bâche, agra­fée sur le cadre, est suf­fi­sam­ment sale pour qu’il n’y ait pas de so­leil di­rect sur les se­mis. Et en plus, pour évi­ter la sur­chauffe et le des­sè­che­ment, j’entoure les cais­settes avec un voile d’hivernage, fai­sant une bar­rière sup­plé­men­taire contre la lu­mière di­recte, les écarts ther­miques et hy­gro­mé­triques, et aussi les limaces.

Ré­sul­tats de la pre­mière année

Le châs­sis n’a pas suffi. Mes pre­miers se­mis ont été pas­sa­ble­ment mi­nables, même si quelques plants ont sur­vécu. Ce qui a vrai­ment aidé, c’est le ter­reau de se­mis à la place de la terre de tau­pi­nière que j’utilisais au dé­but. Je sais, c’est un peu tri­cher, il y a des en­grais dans le ter­reau de se­mis acheté en jar­di­ne­rie, mais j’étais à la li­mite du dé­cou­ra­ge­ment. Main­te­nant je sais qu’une terre lé­gère, riche, et noire re­tient mieux l’eau et per­met da­van­tage de dé­ve­lop­pe­ment ra­ci­naire. Fort de cet en­sei­gne­ment, je me dis qu’il me fau­dra pré­pa­rer un sub­strat de se­mis avec une grande pro­por­tion de com­post dans ma terre de taupinières.

Mal­gré cela, lors des jour­nées en­so­leillées, le contenu des go­dets (sans par­ler des plaques al­véo­lées) se des­sèche vrai­ment très vite : le risque d’échec suite à une omis­sion d’arrosage est considérable.

J’ai quand même réussi en­vi­ron la moi­tié de mes plants de to­mates. Le taux de réus­site sur les lai­tues était quant à lui proche de zéro.

Ré­sul­tats pour la deuxième année

La bâche a beau­coup souf­fert des ul­tra­vio­lets et du vent. Je l’ai rem­pla­cée par de la bâche ar­mée (de ré­cup). Je dé­teste le plas­tique, mais quand il m’en reste, j’essaie de le réuti­li­ser pour au moins qu’il se rende utile.

J’ai par ailleurs rem­placé les cais­settes par un grand cadre en bois (120 x 60 x 10) sur le­quel j’ai agrafé un mor­ceau de bâche noire d’ensilage (de ré­cup) pour faire un bac d’une di­zaine de cen­ti­mètres de pro­fon­deur. Le but est d’imiter les bacs des jar­di­ne­ries : en inon­dant pé­rio­di­que­ment, on ir­rigue les go­dets par en-dessous. Il suf­fit ainsi de lais­ser cou­ler l’eau et de ré­gler le trop-plein jusqu’à ce que le fond des go­dets soit sous un ou deux cen­ti­mètres d’eau. Les go­dets s’humidifient puis le bac se draine par des pe­tits trous pra­ti­qués dans le plastique.

Le bac est to­ta­le­ment en­ve­loppé dans un voile qui pro­tège du so­leil di­rect et des li­maces, et qui re­tient un peu d’humidité.

Dans le bac j’ai mis 5cm de sable fin. Le but du sable est triple : ca­cher la bâche pour li­mi­ter l’amplitude ther­mique et consti­tuer une iner­tie ; ra­len­tir le drai­nage et faire une ré­serve d’humidité ; râ­per le pied des li­maces qui au­raient réussi à fran­chir le voile (pas sûr que ça marche).

bac à godets

Pour l’arrosage, je me suis acheté un pe­tit pro­gram­ma­teur à 30€, bran­ché sur une pou­belle de 100 litres sur­éle­vée qui fait une pe­tite ré­serve d’eau. Je peux ainsi pré­voir d’inonder le bac pé­rio­di­que­ment sans avoir à m’en oc­cu­per, au moyen d’un bout de tuyau plein de fentes pour que l’eau s’écoule dou­ce­ment sans dé­ran­ger le sable.

Pour le sub­strat, j’ai testé trois variantes :

  • le ter­reau de se­mis du com­merce –qui marche– jusqu’à épui­se­ment de mes stocks
  • un ter­reau de se­mis bio­lo­gique fait mai­son, avec un tiers de com­post mûr, un tiers de terre de tau­pi­nière et un tiers de sable de sa­blage usagé
  • un sub­strat ar­ti­fi­ciel digne des pires tech­niques hors-sol, consti­tué du mé­lange ci-dessus, ad­ju­vanté de po­ly­acry­late de so­dium. Vous sa­vez, c’est le gel qui se trouve dans les couches des bé­bés — y com­pris dans la plu­part des couches dites ‘éco­lo­giques’. Par construc­tion, c’est un ex­cellent ré­ten­teur d’humidité, et il est sensé être chi­mi­que­ment inerte. En plus, comme il pro­vient de couches usa­gées, il est na­tu­rel­le­ment rem­pli d’engrais azotés.

Cette fois, c’est la réus­site to­tale (sauf pour le mé­lange avec po­ly­acry­late, mais j’y re­vien­drai). Mes plaques al­véo­lées ont été en­va­hies de plants de lai­tue. J’ai eu des go­dets de to­mates à ne plus sa­voir qu’en faire. Mon seul re­gret a été de ne pas avoir semé plus de légumes.

Donc j’en conclus avec un grand sou­la­ge­ment qu’il n’y a pas be­soin d’être d’astreinte pour réus­sir ses plants : il m’a fallu une mini-serre pro­té­gée des li­maces et du froid, un sub­strat cor­rect, et un ar­ro­sage automatique.