juin
C’est l’agriculture paysanne qui nourrira le monde
Traduction française de l'article de George Monbiot 'Small is Bountiful'
Je lis avec avidité la chronique de George Monbiot. Ce journaliste d’investigation engagé écrit pour The Guardian, et il publie aussi chaque semaine une colonne sur son blog www.monbiot.com. Son article du 10 juin 2008 Small is Bountiful (Petit et Généreux - jeu de mots sur l’expression “small is beautiful”) m’a particulièrement frappé par la justesse du propos, et conforte les thèmes que j’aborde dans mon manifeste.
J’ai demandé à l’auteur s’il voulait bien que je traduise l’article pour en faire profiter les internautes francophones. Vous pouvez difficilement imaginer ma fierté quand j’ai reçu son courriel répondant favorablement à ma requête. Trêve de glose, voici ma traduction.
(note : il s’avère que je n’étais pas seul sur ce coup ; vous pouvez trouver une autre traduction chez Fabrice Nicolino et aussi là)
Small is Bountiful
L’agriculture paysanne offre les meilleures chances de nourrir le monde. Alors pourquoi traite-t-on nos paysans avec autant de mépris ?
Par George Monbiot. Publié dans le journal The Guardian le 10 Juin 2008
Je vous invite à vous asseoir avant de lire ce paragraphe. Robert Mugabe a raison. Au sommet mondial de l’alimentation la semaine dernière, il était le seul chef d’État à défendre “l’importance […] du foncier dans la production agricole et la sécurité alimentaire”.(1) Les pays devraient suivre le Zimbabwe dans la démocratisation de la propriété foncière, a-t-il dit.
Bien sûr, le vieux salaud a fait exactement l’inverse. Il a spolié ses opposants et donné la terre à ses partisans. Il n’a donné aucun soutien financier ni aucun support d’expertise aux nouvelles exploitations, ce qui a conduit l’agriculture zimbabwéenne à l’effondrement. Le pays avait absolument besoin d’une réforme agraire quand Mugabe a accédé à la présidence. Et c’est toujours le cas aujourd’hui.
Mais sur le fond, il a raison. Les gouvernements du monde riche peuvent bien faire la sourde oreille, la question de savoir si le monde pourra ou non se nourrir dépend en partie de l’accès au foncier. Ceci fait écho à une découverte inattendue, faite en 1962 par le prix Nobel d’économie Amartya Sen(2). Elle a été confirmée depuis par des dizaines d’autres études : la production agricole à l’hectare est inversement proportionnelle à la taille de l’exploitation. Plus les exploitations sont petites, meilleurs sont les rendements.
Dans certains cas, le ratio est énorme. Par exemple, une étude récente sur l’agriculture turque a montré que les fermes de moins d’un hectare sont vingt fois plus productives que celles de plus de dix hectares(3). La règle d’Amartya Sen a pu être confirmée en Inde, au Pakistan, au Népal, en Malaisie, en Thaïlande, à Java, aux Philippines, au Brésil, en Colombie et au Paraguay. Elle semble s’appliquer quasiment partout.
Cette règle serait surprenante dans toute industrie, avec notre vieille habitude d’associer l’efficacité à l’effet d’échelle. Dans le cas agricole, elle semble particulièrement incongrue, puisque les petits producteurs sont en général peu mécanisés, ont un accès plus difficile au capital et au crédit, et sont souvent moins au fait des techniques les plus récentes.
La justification de cette règle est assez controversée. Certains chercheurs expliquent qu’il s’agit d’un biais statistique : des sols fertiles font vivre davantage de monde que des terres stériles, et la taille des exploitations serait une conséquence de la productivité élevée, plutôt que l’inverse. Mais d’autres études ont démontré que la règle de proportionnalité inverse s’appliquait aussi pour les exploitations d’une même région fertile. Voire, elle fonctionne encore pour des pays comme le Brésil, où les grands propriétaires ont accaparé les meilleures terres(4).
L’explication la plus plausible est que les petits paysans consacrent davantage de travail à l’hectare que les gros exploitants(5). Leur main-d’œuvre est essentiellement constituée des membres de leurs familles, donc le coût du travail est moindre que pour une grande exploitation (ils sont dispensés du coût de la rémunération et de l’encadrement des travailleurs), tandis que le travail est de meilleure qualité. Avec ce travail accru, les paysans peuvent cultiver leur lopin de façon plus intensive : ils passent davantage de temps à construire des terrasses et des systèmes d’irrigation ; ils sèment directement après la récolte ; ils peuvent associer des cultures différentes sur la même parcelle.
Aux premiers jours de la Révolution Verte, cette règle semblait s’être inversée : avec leur accès au crédit, les grosses fermes ont pu investir dans de nouvelles variétés et doper leurs rendements. Mais à mesure que l’usage de ces nouvelles variétés s’est étendu au monde paysan, la règle de proportionnalité inverse a retrouvé sa validité(6). Si les gouvernements veulent vraiment nourrir le monde, ils devraient démanteler les grandes propriétés, redistribuer les terres aux pauvres, et orienter la recherche et le financement vers le soutien aux petites exploitations.
Il y a des quantités d’autres bonnes raisons de défendre l’agriculture paysanne dans les pays pauvres. Les miracles économiques de la Corée du Sud, de Taïwan et du Japon sont issus des réformes agraires [ndt : que ces pays ont mises en œuvre après-guerre]. Les paysans ont ensuite réinvesti leurs profits dans le petit commerce. Il semble que la Chine ait suivi le même chemin, même si elle a été retardée de quarante ans par la collectivisation et le Grand Bond en Arrière : les bénéfices économiques de la redistribution qui a commencé en 1949 ne se sont faits sentir qu’au début des années 1980(7). La croissance qui s’appuie sur l’agriculture paysanne tend à être mieux distribuée que celle qu’on base sur des industries lourdement capitalisées(8). Bien qu’ils exploitent leurs terres de façon intensive, les petits paysans ont un impact écologique moindre. Quand des exploitations modestes sont rachetées par une grosse, les paysans évincés s’exilent vers de nouvelles terres pour tâcher d’en extraire une subsistance. Un jour, j’ai accompagné des paysans expropriés de l’Etat du Maranhão au Brésil sur 3000 kilomètres à travers l’Amazonie, jusqu’au territoire des Indiens Yanomami, pour les voir ensuite le saccager.
Mais les préjugés à l’encontre des paysans ont la vie dure. Ils donnent lieu aux insultes les plus paradoxales de la langue anglaise : quand on traite quelqu’un de ‘paysan’, on l’accuse en fait d’être autonome et productif. Les paysans sont détestés tant du capitalisme que du communisme. L’un et l’autre ont cherché à saisir leurs terres, et ont consacré beaucoup d’efforts à les rabaisser et les diaboliser. Dans son descriptif de la Turquie, le pays où les petits paysans sont vingt fois plus productifs que les gros exploitants, l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture [ndt : la FAO] écrit qu’à cause des petites exploitations, “la production agricole […] demeure faible”.(9) L’OCDE écrit que “l’arrêt de la fragmentation foncière” en Turquie et “le remembrement des terres très fragmentées est indispensable pour augmenter la productivité agricole”.(10) Aucune de ces deux instances n’apporte de preuve pour étayer ces affirmations. Une classe laborieuse déracinée et à demi affamée convient parfaitement au capital.
A l’instar de Mugabe, les pays donateurs et les grandes organisations internationales réclament que l’on aide les petits paysans, tandis qu’ils les escroquent en silence. Les participants au sommet sur l’alimentation de la semaine dernière se sont mis d’accord pour “aider les fermiers, et en particulier les petits producteurs, à accroître la production et à s’intégrer dans les marchés locaux, régionaux et internationaux.”(11) Mais quand en début d’année l’Évaluation internationale des sciences et technologies agricoles au service du développement (IAASTD) a proposé justement un moyen pour apporter cette aide, les États-Unis, l’Australie et le Canada ont refusé d’approuver ces mesures parce qu’elles nuisent à la grande industrie, tandis que le Royaume-Uni demeure le seul pays qui ne veut pas faire savoir s’il soutient l’étude ou non(13).
La grande industrie est en train de tuer l’agriculture paysanne. En étendant les droits de propriété intellectuelle à tous les aspects de la production ; en développant des variétés qui se reproduisent soit mal soit pas du tout(14), elle s’assure que seuls ceux qui ont accès au capital peuvent cultiver. En capturant à la fois le marché de gros et celui de détail, elle cherche à réduire ses coûts de transaction en ne faisant affaire qu’avec de gros fournisseurs. Si vous considérez que les grandes surfaces rendent la vie difficile aux fermiers britanniques, il vous faudrait voir ce qu’ils font aux cultivateurs du monde pauvre. A mesure que les pays en développement suppriment les marchés de rue et les étals des vendeurs à la sauvette pour les remplacer par des grandes surfaces et des galeries commerciales clinquantes, les fermiers les plus productifs perdent leurs clients et sont obligés de vendre leurs terres. Les nations opulentes soutiennent ce processus en exigeant un accès au marché pour leurs industriels. Leurs subventions agricoles favorisent leurs propres gros exploitants dans la compétition inégale avec les petits producteurs des pays pauvres.
Ceci amène une conclusion intéressante. Pendant des années, des progressistes bien intentionnés ont soutenu le commerce équitable pour les bienfaits qu’il apporte directement aux gens auprès desquels il se fournit. Et la structure du marché mondial de l’alimentation est en train de changer à une rapidité telle que le commerce équitable devient maintenant l’une des rares solutions qui peuvent encore permettent aux petits paysans des nations pauvres de survivre. Passer d’une agriculture paysanne à de grandes exploitations provoquerait un déclin majeur de la production mondiale, au moment même où l’offre de nourriture se resserre. Le commerce équitable est sans doute maintenant nécessaire non seulement pour redistribuer les richesses, mais aussi pour nourrir le monde.
www.monbiot.com
References
1. http://www.fao.org/fileadmin/user_upload/foodclimate/statements/zwe_mugabe.pdf
2. Amartya Sen, 1962. An Aspect of Indian Agriculture. Economic Weekly, Vol. 14.
3. Fatma Gül Ünal, October 2006. Small Is Beautiful: Evidence Of Inverse Size Yield
Relationship In Rural Turkey. Policy Innovations. http://www.policyinnovations.org/ideas/policy_library/data/01382
4. Giovanni Cornia, 1985. Farm Size, Land Yields and the Agricultural Production function: an
analysis for fifteen Developing Countries. World Development. Vol. 13, pp. 513-34.
5. Eg Peter Hazell, January 2005. Is there a future for small farms? Agricultural Economics, Vol. 32, pp93-101. doi:10.1111/j.0169-5150.2004.00016.x
6. Rasmus Heltberg, October 1998. Rural market imperfections and the farm size- productivity relationship: Evidence from Pakistan. World Development. Vol 26, pp 1807-1826. doi:10.1016/S0305-750X(98)00084-9
7. Voir Shenggen Fan et Connie Chan-Kang , 2005. Is Small Beautiful?: Farm Size, Productivity and Poverty in Asian Agriculture. Agricultural Economics, Vol. 32, pp135-146.
8. Peter Hazell, ibid.
9. http://www.new-agri.co.uk/00-3/countryp.html
10. OECD Economic Surveys: Turkey - Volume 2006 Issue 15, p186.
This is available online as a Google book.
J’ai découvert les références 9 et 10 via Fatma Gül Ünal, ibid.
11. http://www.fao.org/fileadmin/user_upload/foodclimate/HLCdocs/declaration-E.pdf
12. International Assessment of Agricultural Knowledge, Science and Technology for Development (IAASTD), 2008. Global Summary for Decision Makers. www.agassessment.org
13. IAASTD, viewed 9th June 2008. Frequently Asked Questions. www.agassessment.org
14. Eg Terminator seeds.
Ecrit par kristen, classé dans principes, ressources. 5 commentaires.
5 commentaires
2 kristen
Pourquoi pas. Je vais peut-être vérifier avec l’auteur quand-même.
Ecrit le 24 juin 2008 à 7:22
3 mandarine » Blog Archive » Go read Me
[…] agreed to my translating his recent article Small is Bountiful, in defense of smallholdings, on my garden blog. Not that you need a French translation anyway, but I thought I’d let you […]
Ecrit le 24 juin 2008 à 8:45
4 Benoit
c’est très exactement ce qu’un livre qui fait référence à mes yeux explique dans les moindres détails… http://livre.fnac.com/a1293317/Marcel-Mazoyer-Histoire-des-agricultures-du-monde?PID=1&Mn=-1&Ra=-1&To=0&Nu=6&Fr=3
et les conclusions de ce splendide ouvrage étaient très exactement celles qui émergent au niveau mondial en tout cas dans les intentions ; à savoir régionalisation, barrières à l’entrée pour protéger les agricultures vivrières, et “permaculture”…..
Ecrit le 5 juillet 2008 à 12:42
5 kristen
Je confirme que ce livre est une révélation à tous points de vue.
Ecrit le 8 juillet 2008 à 1:21

1 Imago
Très bonne initiative ! Je suis aussi un lecteur assidu de Monbiot.
Vous pourriez peut-être envoyer votre traduction à http://www.contreinfo.info qui, il me semble, à déjà mis des traductions de Monbiot en ligne.
Ecrit le 23 juin 2008 à 9:14