Bravo, vous avez gagné 1000 € !

Désolé, j'avais mal lu : 10,00 €

Je m’voyais déjà en haut de l’affiche …”

Une ré­com­pense (net­te­ment) plus faible qu’escomptée a des ef­fets dé­vas­ta­teurs. Au lieu de nous ré­jouir, elle nous met en co­lère et nous fait perdre notre lu­ci­dité. En moins de temps qu’il n’en faut pour l’entendre, nous nous étions déjà ap­pro­prié ce qui n’était qu’une (vague) pro­messe. Quand cette pro­messe n’est pas te­nue, nous nous sen­tons vo­lés — et notre frus­tra­tion cherche un vo­leur à lyncher.

Je suis convaincu que l’économie de ces der­nières dé­cen­nies n’était qu’une vaste py­ra­mide de Ponzi (on peut aussi dire “bulle spé­cu­la­tive”) ali­men­tée par des dé­penses d’énergie tou­jours plus im­por­tantes, la des­truc­tion des éco­sys­tèmes et des struc­tures so­ciales, et l’espoir de faire par­tie des ga­gnants. Or, dans un monde fini, il y a tou­jours une écra­sante ma­jo­rité de per­dants à ce genre de jeu. On est en train de dé­cou­vrir que la pla­nète n’est plus sol­vable, et la py­ra­mide s’effondre pan par pan.

J’ai très peur qu’au lieu de re­prendre leurs es­prits et quit­ter la table de jeu pour s’attaquer aux choses sé­rieuses, les per­dants hyp­no­ti­sés que nous sommes se jettent sur les piles de je­tons dans une cu­rée fu­rieuse en pié­ti­nant les joueurs chan­ceux (et cy­niques) du dé­but voire en les met­tant en pièces ; ou bien faute de vo­leur iden­ti­fié, qu’ils aillent ré­cla­mer leur “dû” à la can­to­nade sur les routes en brû­lant des pneus.

Les choses sé­rieuses, c’est in­ven­ter des modes de vie sobres, équi­tables, ré­si­lients et sou­te­nables. En un mot : la tran­si­tion. Pour dé­gon­fler la pyramide.

La cu­rée, on l’a déjà vue par le passé. Ça s’appelle la ré­volte, la ré­vo­lu­tion, le sou­lè­ve­ment, la guerre, le gé­no­cide. Et ça ne fait que dé­pla­cer les je­tons dans les mains d’une autre meute de vain­queurs, plus san­gui­naire en­core que le trou­peau des pre­miers gagnants.

Certes, si le monde doit vivre, il fau­dra que les ga­gnants aussi re­noncent à leur pac­tole et par­tagent. Il y aura des dé­fauts ban­caires, il y aura des ef­fon­dre­ments fi­nan­ciers et im­mo­bi­liers, il y aura de l’inflation. Il y aura pro­ba­ble­ment des mo­ra­toires, des ré­qui­si­tions, des aug­men­ta­tions d’impôts, des ra­tion­ne­ments, des ré­formes agraires. Rien ne se fera sans lutte. Je prie pour que cette lutte se fasse dans un es­prit d’équité ci­toyenne et de non-violence (quelle que soit l’injustice des si­tua­tions). J’ai peur qu’elle se fasse dans la co­lère et le chacun-pour-soi, cha­cun hur­lant plus fort pour sur­tout ga­ran­tir ses ‘ac­quis’ à soi et tant pis pour le voi­sin, en ou­bliant que si on est tou­jours le per­dant de quelqu’un, on est aussi le ga­gnant de beau­coup d’autres, sur­tout dans nos pays riches.