Bonne vie et bonne mort

peut-on être un bon geôlier et un bon meurtrier ?

vaches highland sur flickr par sacratomato hr

Ceci est le cin­quième épi­sode de la sé­rie sur la place de la viande : après avoir abordé les as­pects émo­tion­nels, évo­lu­tion­nistes, mo­raux et en­vi­ron­ne­men­taux, j’en viens à évo­quer le point de vue éthique des condi­tions d’élevage et d’abattage.

Le mas­sacre

Fai­sons d’abord un pe­tit écart par une anec­dote. Il y a quelques mois, mon épouse était chez des amis dans un vil­lage voi­sin quand le feu a pris dans le han­gar des porcs de l’exploitation voi­sine. L’incendie a été très ra­pide, et il n’a pas été pos­sible d’évacuer les bêtes. Les cris étaient ter­ribles. Je n’ai au­cun mal à l’imaginer. Je pense que si j’avais été per­son­nel­le­ment té­moin, je n’en au­rais pas dormi pen­dant très long­temps. Je n’aurais pas pu m’empêcher d’imaginer Oradour-Sur-Glane : les cris des co­chons me semblent tel­le­ment humains.

Il y a plu­sieurs pos­tures de­vant ce mas­sacre. La pre­mière : ça n’était que des co­chons. Si vous avez lu les épi­sodes pré­cé­dents, vous com­men­cez à sa­voir ce que j’en pense. La se­conde : c’est abo­mi­nable, mais que voulez-vous, on n’a rien pu faire. Ca me fait pen­ser aux ca­tas­trophes du XIXe siècle : 400 mi­neurs meurent em­pri­son­nés sous les dé­combres de la mine, mais qu’y pouvait-on ? On ne va quand même pas ins­tal­ler deux autres as­cen­seurs et creu­ser dix re­fuges qui ne ser­vi­ront ja­mais ? Et bien on l’a fi­na­le­ment fait. Ce qui m’amène à la troi­sième : le ca­rac­tère abo­mi­nable de la mort de ces co­chons n’est que le ré­vé­la­teur du ca­rac­tère abo­mi­nable des condi­tions dans les­quelles on les élève.

La bonne vie

L’enfer car­cé­ral des éle­vages est pro­pre­ment ahu­ris­sant. Si vous vou­lez de­ve­nir vé­gé­ta­rien, ce n’est pas un abat­toir qu’il faut vi­si­ter, c’est un éle­vage de poules, une por­che­rie, une chè­vre­rie, ou une étable. Même la pe­tite étable tra­di­tion­nelle du pay­san d’antan où trois Sa­lers vivent en­chaî­nées au mur dans l’obscurité et dans leur merde pen­dant cinq mois d’hiver a tout du bagne de Cayenne (hor­mis les mau­vais trai­te­ments). Et que pen­ser du cla­pier de nos grand-mères ? Vous pour­rez me dire que les bêtes y sont ha­bi­tuées, qu’elles ne peuvent pas être mal­heu­reuses puisqu’elles n’ont rien connu d’autre : c’est comme si vous me di­siez qu’il n’y a pas be­soin de sor­tir Ma­rie du pla­card parce qu’elle n’en est ja­mais sor­tie de­puis sa nais­sance “n’est-ce pas la Marie ?”.

Et si quelqu’un dit que si­non c’est trop cher, je re­pense à Mon­tes­quieu : “Le sucre se­rait trop cher, si l’on ne fai­sait tra­vailler la plante qui le pro­duit par des es­claves.” (L’Esprit des lois, cha­pitre V, Livre XI).

Ainsi donc, la consom­ma­tion d’animaux is­sus de la fi­lière conven­tion­nelle est mo­ra­le­ment in­ad­mis­sible. Le ca­hier des charges de la fi­lière bio est moins pire, mais l’esprit est si­mi­laire, ver­sion pri­son de luxe. Pour l’instant, j’en suis là, donc il faut consi­dé­rer que je me jette aussi la pierre, en par­fait Tartuffe.

Pour au­tant, il n’y a pas né­ces­sai­re­ment obli­ga­tion mo­rale de de­ve­nir vé­gé­ta­rien, si on a la pos­si­bi­lité de man­ger des ani­maux qui n’ont pas été éle­vés en en­fer. C’est plus fa­cile si vous avez un bout de ter­rain. Ca doit pou­voir se faire pour un ci­ta­din, pour peu qu’il prenne le temps de trou­ver quelqu’un qui a un bout de ter­rain. Je pense en ef­fet qu’il est pos­sible d’élever des ani­maux dans de bonnes condi­tions de vie. Certes il y aura pro­ba­ble­ment tou­jours une forme d’enfermement, ou au moins d’aliénation. Mais on peut voir cela comme une as­so­cia­tion mu­tuel­le­ment bé­né­fique : j’offre la sé­cu­rité ali­men­taire à mes poules, je leur épargne une bonne part de stress en les pro­tè­geant des pré­da­teurs, et en échange elles m’offrent des oeufs. Cer­taines es­pèces sym­bio­tiques ne font pas autrement.

C’est dom­mage que les hu­mains soient si nom­breux, parce que si on avait en­core ac­cès à de grands es­paces, le meilleur éle­vage se­rait pro­ba­ble­ment la chasse : on laisse vivre les bêtes comme elles ont tou­jours vécu, ça ne de­mande qua­si­ment au­cun tra­vail, et on se contente de pré­le­ver les sur­plus en re­lé­guant les autres pré­da­teurs à la se­conde place. Sur­tout que l’antilope pré­fère pro­ba­ble­ment mou­rir par sur­prise d’un coup de fu­sil à lu­nette plu­tôt que sous les griffes du lion.

La bonne mort

On en ar­rive à la deuxième par­tie : les condi­tions d’abattage. Je n’ai pas vi­sité d’abattoir. J’imagine que le stress des bêtes doit être ter­ri­fiant, entre le trans­port et le par­quage. Tou­te­fois, les condi­tions de mise à mort semblent avoir beau­coup pro­gressé ces der­nières dé­cen­nies, et je pense que les ou­vriers sont au moins au­tant à plaindre que les bêtes.

D’ailleurs à tout prendre, si j’étais un co­chon, je pense que je pré­fé­re­rais al­ler à l’abattoir et mou­rir d’une onde de choc qui li­qué­fie mon pe­tit cer­veau plu­tôt que chez mon voi­sin, qui fait ça à la mé­thode tra­di­tion­nelle et chez qui j’aurais le temps de me faire traî­ner hors du four­gon par une corde at­ta­chée à une patte ar­rière, puis de me faire his­ser la tête en bas, et en­fin de voir le monde à l’envers s’effacer à me­sure que je perds connais­sance avec cette vive dou­leur à la gorge, le tout en hur­lant pour gla­cer le sang des participants.

Mais si j’avais le choix, je pense que je pré­fé­re­rais vivre et mou­rir chez Stuart : son co­chon au­rait dif­fi­ci­le­ment pu avoir une meilleure vie ou une meilleure mort. Je suis même presque sûr que ma mort d’humain sera moins pai­sible que l’a été celle de ce cochon.

Ainsi, si l’on peut as­su­rer à nos ani­maux une bonne vie et une bonne mort, il me semble que ça ouvre une pe­tite brêche pour une troi­sième voie mo­rale entre la consom­ma­tion de viande in­dus­trielle et le végétarisme.

La conclu­sion naturelle

Mais si j’en re­viens à ma pro­po­si­tion fon­da­trice de la mo­rale vé­gé­ta­rienne, à sa­voir qu’il ne doit pas y avoir de dif­fé­rence de na­ture mais sim­ple­ment de de­gré entre l’animal en gé­né­ral et l’animal par­ti­cu­lier qu’on ap­pelle hu­main, alors il y a ici une consé­quence fon­da­men­tale : si je trouve ac­cep­table la mort sans souf­france d’un ani­mal qui au­rait vécu une vie agréable, alors je de­vrais pou­voir étendre le rai­son­ne­ment à des humains.

Cela m’oblige à ac­cep­ter ma propre mort puisque je ne donne pas le choix à l’animal d’accepter la sienne. Ce n’est pas trop dif­fi­cile pour moi — j’envisage ma mort et celle de mes proches sans pa­nique. Je ne com­prends d’ailleurs pas pour­quoi le monde a tant peur de la mort. Après tout, à la suite d’un trem­ble­ment de terre, ce n’est pas le nombre de morts qui est ter­rible, mais ce­lui des sur­vi­vants : les es­tro­piés, les or­phe­lins, les sans toit.

Donc si vous vou­lez man­ger de la viande, il vous faut ac­cep­ter se­rei­ne­ment votre mort. Quod erat demonstrandum.

Mais ça ne suf­fit pas. Si l’on suit vrai­ment le rai­son­ne­ment jusqu’au bout, ça vou­drait dire que pourvu qu’ils ont eu une bonne vie et qu’on ne les fait pas souf­frir, on pour­rait tuer des gens. Mon fils a eu une bonne vie. Ima­gi­nons qu’il meure à cinq ans sans souf­frir. Il aura eu une bonne vie et une bonne mort. Serai-je pour au­tant en paix avec son meur­trier ? Oui, je se­rai en paix avec son meur­trier s’il avait un vrai be­soin de tuer mon fils. Une louve avec six lou­ve­teaux à nour­rir, par exemple. Ainsi, si je tue un jeune co­chon, j’accepte de jouer le rôle du meur­trier, et si je veux res­ter en paix avec moi-même il faut que je sois convaincu que j’en avais réel­le­ment be­soin… donc pas ques­tion de man­ger plus de viande que le strict nécessaire.

Il reste une épine dans mon rai­son­ne­ment : les races d’animaux do­mes­tiques ont été tel­le­ment sé­lec­tion­nées que ce sont presque des monstres, pour les­quelles la vie n’est vrai­ment pas drôle. Pattes cour­taudes, corps lourd, res­pi­ra­tion dif­fi­cile, conjonc­ti­vites, ar­throse, mam­mites, etc. Donc on n’est même pas sûrs qu’ils au­ront eu une bonne vie. Certes ils au­ront été pro­té­gés du stress de la vie sau­vage, mais est-ce que ça com­pense ? Pour cer­taines races, peut-être pas. C’est pour cela que je pré­fère les races an­ciennes, plus rus­tiques, plus saines, et pro­ba­ble­ment plus heureuses.

  1. Vie et mort à la ferme de Stuart et Ga­brielle — ce que ça fait de tuer un cochon
  2. Un peu de dié­té­tique de l’évolution — nous sommes faits pour man­ger des fruits ; et aussi de la viande
  3. La contra­dic­tion vé­gé­ta­rienne — nous n’avons de fro­mage que parce que d’autres mangent des veaux
  4. Per­ma­cul­ture, éle­vage, et em­preinte éco­lo­gique — peut-on éle­ver des ani­maux à em­preinte éco­lo­gique nulle ?
  5. Ca­suis­tique au­tour des no­tions de ‘bonne vie’ et ‘bonne’ mort — peut-on être un ‘bon’ es­cla­va­giste et un ‘bon’ meurtrier ?
  6. Conclu­sion : ve­gan ou bien … ? — peut-on res­ter mo­ra­le­ment et nu­tri­tion­nel­le­ment cohérent ?