juil
Bonne vie et bonne mort
peut-on être un bon geôlier et un bon meurtrier ?
Ceci est le cinquième épisode de la série sur la place de la viande : après avoir abordé les aspects émotionnels, évolutionnistes, moraux et environnementaux, j’en viens à évoquer le point de vue éthique des conditions d’élevage et d’abattage.
Le massacre
Faisons d’abord un petit écart par une anecdote. Il y a quelques mois, mon épouse était chez des amis dans un village voisin quand le feu a pris dans le hangar des porcs de l’exploitation voisine. L’incendie a été très rapide, et il n’a pas été possible d’évacuer les bêtes. Les cris étaient terribles. Je n’ai aucun mal à l’imaginer. Je pense que si j’avais été personnellement témoin, je n’en aurais pas dormi pendant très longtemps. Je n’aurais pas pu m’empêcher d’imaginer Oradour-Sur-Glane : les cris des cochons me semblent tellement humains.
Il y a plusieurs postures devant ce massacre. La première : ça n’était que des cochons. Si vous avez lu les épisodes précédents, vous commencez à savoir ce que j’en pense. La seconde : c’est abominable, mais que voulez-vous, on n’a rien pu faire. Ca me fait penser aux catastrophes du XIXe siècle : 400 mineurs meurent emprisonnés sous les décombres de la mine, mais qu’y pouvait-on ? On ne va quand même pas installer deux autres ascenseurs et creuser dix refuges qui ne serviront jamais ? Et bien on l’a finalement fait. Ce qui m’amène à la troisième : le caractère abominable de la mort de ces cochons n’est que le révélateur du caractère abominable des conditions dans lesquelles on les élève.
La bonne vie
L’enfer carcéral des élevages est proprement ahurissant. Si vous voulez devenir végétarien, ce n’est pas un abattoir qu’il faut visiter, c’est un élevage de poules, une porcherie, une chèvrerie, ou une étable. Même la petite étable traditionnelle du paysan d’antan où trois Salers vivent enchaînées au mur dans l’obscurité et dans leur merde pendant cinq mois d’hiver a tout du bagne de Cayenne (hormis les mauvais traitements). Et que penser du clapier de nos grand-mères ? Vous pourrez me dire que les bêtes y sont habituées, qu’elles ne peuvent pas être malheureuses puisqu’elles n’ont rien connu d’autre : c’est comme si vous me disiez qu’il n’y a pas besoin de sortir Marie du placard parce qu’elle n’en est jamais sortie depuis sa naissance « n’est-ce pas la Marie ? ».
Et si quelqu’un dit que sinon c’est trop cher, je repense à Montesquieu : « Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves. » (L’Esprit des lois, chapitre V, Livre XI).
Ainsi donc, la consommation d’animaux issus de la filière conventionnelle est moralement inadmissible. Le cahier des charges de la filière bio est moins pire, mais l’esprit est similaire, version prison de luxe. Pour l’instant, j’en suis là, donc il faut considérer que je me jette aussi la pierre, en parfait Tartuffe.
Pour autant, il n’y a pas nécessairement obligation morale de devenir végétarien, si on a la possibilité de manger des animaux qui n’ont pas été élevés en enfer. C’est plus facile si vous avez un bout de terrain. Ca doit pouvoir se faire pour un citadin, pour peu qu’il prenne le temps de trouver quelqu’un qui a un bout de terrain. Je pense en effet qu’il est possible d’élever des animaux dans de bonnes conditions de vie. Certes il y aura probablement toujours une forme d’enfermement, ou au moins d’aliénation. Mais on peut voir cela comme une association mutuellement bénéfique : j’offre la sécurité alimentaire à mes poules, je leur épargne une bonne part de stress en les protègeant des prédateurs, et en échange elles m’offrent des oeufs. Certaines espèces symbiotiques ne font pas autrement.
C’est dommage que les humains soient si nombreux, parce que si on avait encore accès à de grands espaces, le meilleur élevage serait probablement la chasse : on laisse vivre les bêtes comme elles ont toujours vécu, ça ne demande quasiment aucun travail, et on se contente de prélever les surplus en reléguant les autres prédateurs à la seconde place. Surtout que l’antilope préfère probablement mourir par surprise d’un coup de fusil à lunette plutôt que sous les griffes du lion.
La bonne mort
On en arrive à la deuxième partie : les conditions d’abattage. Je n’ai pas visité d’abattoir. J’imagine que le stress des bêtes doit être terrifiant, entre le transport et le parquage. Toutefois, les conditions de mise à mort semblent avoir beaucoup progressé ces dernières décennies, et je pense que les ouvriers sont au moins autant à plaindre que les bêtes.
D’ailleurs à tout prendre, si j’étais un cochon, je pense que je préférerais aller à l’abattoir et mourir d’une onde de choc qui liquéfie mon petit cerveau plutôt que chez mon voisin, qui fait ça à la méthode traditionnelle et chez qui j’aurais le temps de me faire traîner hors du fourgon par une corde attachée à une patte arrière, puis de me faire hisser la tête en bas, et enfin de voir le monde à l’envers s’effacer à mesure que je perds connaissance avec cette vive douleur à la gorge, le tout en hurlant pour glacer le sang des participants.
Mais si j’avais le choix, je pense que je préférerais vivre et mourir chez Stuart : son cochon aurait difficilement pu avoir une meilleure vie ou une meilleure mort. Je suis même presque sûr que ma mort d’humain sera moins paisible que l’a été celle de ce cochon.
Ainsi, si l’on peut assurer à nos animaux une bonne vie et une bonne mort, il me semble que ça ouvre une petite brêche pour une troisième voie morale entre la consommation de viande industrielle et le végétarisme.
La conclusion naturelle
Mais si j’en reviens à ma proposition fondatrice de la morale végétarienne, à savoir qu’il ne doit pas y avoir de différence de nature mais simplement de degré entre l’animal en général et l’animal particulier qu’on appelle humain, alors il y a ici une conséquence fondamentale : si je trouve acceptable la mort sans souffrance d’un animal qui aurait vécu une vie agréable, alors je devrais pouvoir étendre le raisonnement à des humains.
Cela m’oblige à accepter ma propre mort puisque je ne donne pas le choix à l’animal d’accepter la sienne. Ce n’est pas trop difficile pour moi – j’envisage ma mort et celle de mes proches sans panique. Je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi le monde a tant peur de la mort. Après tout, à la suite d’un tremblement de terre, ce n’est pas le nombre de morts qui est terrible, mais celui des survivants : les estropiés, les orphelins, les sans toit.
Donc si vous voulez manger de la viande, il vous faut accepter sereinement votre mort. Quod erat demonstrandum.
Mais ça ne suffit pas. Si l’on suit vraiment le raisonnement jusqu’au bout, ça voudrait dire que pourvu qu’ils ont eu une bonne vie et qu’on ne les fait pas souffrir, on pourrait tuer des gens. Mon fils a eu une bonne vie. Imaginons qu’il meure à cinq ans sans souffrir. Il aura eu une bonne vie et une bonne mort. Serai-je pour autant en paix avec son meurtrier ? Oui, je serai en paix avec son meurtrier s’il avait un vrai besoin de tuer mon fils. Une louve avec six louveteaux à nourrir, par exemple. Ainsi, si je tue un jeune cochon, j’accepte de jouer le rôle du meurtrier, et si je veux rester en paix avec moi-même il faut que je sois convaincu que j’en avais réellement besoin… donc pas question de manger plus de viande que le strict nécessaire.
Il reste une épine dans mon raisonnement : les races d’animaux domestiques ont été tellement sélectionnées que ce sont presque des monstres, pour lesquelles la vie n’est vraiment pas drôle. Pattes courtaudes, corps lourd, respiration difficile, conjonctivites, arthrose, mammites, etc. Donc on n’est même pas sûrs qu’ils auront eu une bonne vie. Certes ils auront été protégés du stress de la vie sauvage, mais est-ce que ça compense ? Pour certaines races, peut-être pas. C’est pour cela que je préfère les races anciennes, plus rustiques, plus saines, et probablement plus heureuses.
- Vie et mort à la ferme de Stuart et Gabrielle – ce que ça fait de tuer un cochon
- Un peu de diététique de l’évolution – nous sommes faits pour manger des fruits ; et aussi de la viande
- La contradiction végétarienne – nous n’avons de fromage que parce que d’autres mangent des veaux
- Permaculture, élevage, et empreinte écologique – peut-on élever des animaux à empreinte écologique nulle ?
- Casuistique autour des notions de ‘bonne vie’ et ‘bonne’ mort – peut-on être un ‘bon’ esclavagiste et un ‘bon’ meurtrier ?
- Conclusion : vegan ou bien … ? – peut-on rester moralement et nutritionnellement cohérent ?
Ecrit par kristen, classé dans animaux, principes. 13 commentaires.
13 commentaires
2 kristen
D’accord avec vous sur la concordance des temps. En d’autres circonstances, j’aurais corrigé mais en l’occurrence, ce genre de relâchement linguistique fait un peu partie du style du site : tout bien pesé, je garde ma tournure.
Ecrit le 19 juillet 2009 à 9:49
3 Conty
Difficile de ne pas être d’accord sur le fond, et pourtant, difficile de recevoir tes arguments…
Attention à ne pas pousser le politiquement correct jusqu’à quelques invraisemblances et contradictions qui décrédibilisent le raisonnement, pourtant assez juste sur le fond.
1) Aucun animal, l’humain inclus, n’est programmé pour accepter sa prédation. On a même un programme inverse qui s’appelle « instinct de conservation ». Accepter d’être sacrifié c’est parfaitement contre-nature. Voir Abraham et son fiston sur le Sinaï… En toute logique avec ton raisonnement, tu devrais accepter d’être la proie du premier virus qui passe, même mortel, puisque ce petit animal à besoin de ton sacrifice pour se perpétuer. Je ne penses pas que tu en sois là.
ET d’ailleurs tu n’as pas l’air d’accord pour sacrifier tes poules au renard, qui en auraient bien besoin pour ses renardeaux.
Comprendre qu’il faudra bien mourir un jour c’est le propre des adultes. L’accepter béatement au nom de principes moraux, c’est le propre des endoctrinés.
2) Il y a t il une définition universelle de la « bonne mort » ? Pas plus que pour la « belle vie ».
Si nous idéalisons la mort douce, c’est le produit de notre temps et de notre lieu. Mourir dans son sommeil est très loin d’être un idéal universel. Pour d’autres, il n’est de mort honorable que dans le combat.
On est pas dans la tête de la gazelle, et rien ne permet d’affirmer qu’elle préfère la balle du fusil à lunette que les griffes du lion.
Montesquieu rêvait que la mort le trouve en train de planter des choux, mais chez les paysans de ses domaines, qui plantaient vraiment les choux de Montesquieu, il y en avait pas mal qui, à choisir, préfèraient voir venir la mort pour plier bien sagement leurs affaires, et éviter cette peine à leurs proches. Nos grand-parents encore étaient souvent comme ça.
Donc,
- s’il est pour la perpétuation de notre espèce nécessaire de mourir , il est pour la même raison légitime de la repousser autant que possible jusqu’au bon moment. Tout le problème est de savoir « quand » est le bon moment. Problème secondaire.
- Les hommes n’ayant pas tous la même définition de la bonne mort, on peut encore moins projeter nos concepts sur les animaux.
Tout ça pour dire que notre rapport à l’alimentation et donc à notre environnement n’est pas à considérer sous un angle sentimental. Ce qui est bon est ce qui permet à notre espèce, inséparable de sa matrice, de se perpétuer. Ce qui est mal est ce qui ne le permet pas.
Nous rejetons l’élevage industriel parce qu’il est un rouage d’un système qui nous mène à notre perte.
Amen. (moi aussi j’aime le latin).
Ecrit le 20 juillet 2009 à 12:19
4 Olivier
Bonjour
A défaut d’avoir visité un abattoir ou un élevage industriel, un excellent film donne une bonne idée sur la condition animale mais aussi et surtout sur la condition des employés dans ces secteurs: « Notre pain Quotidien »
Ecrit le 29 juillet 2009 à 11:16
5 kerloen
je suis presque d’accord pour la petite brèche, grave pour un vgta*ien… mais je préfère ne pas m’y engouffrer, simplement parce que c’est possible, et que du coups je suis incapable d’avaler une tranche de jambon.
peut être n’a t’il pas tellement souffert et a t’il eu une « bonne mort »… la je rejoins Conty, pas de bonne mort qui tienne, la plupart des animaux demandent à vivre le plus longtemps possible, la preuve est que tu dois lui cacher au mieux son funeste destin par un stratagème des plus complexe… Sa mort ne pourrait être bonne que si à la rigueur il la désirait… Au mieux, il aurait certainement préféré en découdre loyalement avec toi.
tu accepterais la mort de ton enfant sans panique, c’est très sage, très très, j’avoue être moins détacher vis à vis de la mort, et c’est la que je ne suis pas d’accord avec Conty, penser que les sentiments en matière d’alimentation ne doivent pas rentrer en ligne de compte… c’est à mon avis un leurre.
Tu l’acceptes, si cette mort est nécessaire, précisément, mais dans le cas où elle ne le serait pas… Tu te dis que tu l’accepterais pour te donner le courage de faire ce que tu crois devoir faire, comme tout ceux qui passent leur journée dans un abattoir parce que c’est nécessaire, il faut bien que quelqu’un fasse le sale boulot et tu ne le laisses à personne d’autre, en plus avec un animal avec lequel tu t’es investi sentimentalement, c’est très courageux, mais moi je dis non, ce n’est pas nécessaire, donc si je fais cela je suis un meurtrier.
Ecrit le 7 août 2009 à 4:55
6 kristen
Les animaux, comme nous, ne tiennent jamais à mourir – c’est l’instinct de conservation. Mais notre intérêt à chacun en tant qu’individu n’a aucune raison de se superposer à celui de l’espèce, et je suis intimement convaincu que l’instinct de conservation ne nous aide pas à avoir une mort digne et sereine, ni nous, ni aucun animal. C’est en ça que j’essaie d’être conforme avec cette conviction et d’envisager ma propre mort avec le moins possible d’anxiété.
Que ça ne soit pas nécessaire de manger des animaux, c’est bien possible. Comme l’expliquera le dernier épisode de conclusion, mon argumentaire ne cherche pas à prouver qu’il faut être carnivore, mais que si on n’arrive pas à être végétalien, et que l’on veut être cohérent avec soi-même, en plus que de limiter sa consommation de viande et de proscrire les filières conventionnelles, il faut aussi accepter une certaine idée de sa propre mort.
Ecrit le 8 août 2009 à 3:55
7 kerloen
Accepter l’idée de sa propre mort est bien entendu le début de la sagesse, ou le passage à l’âge adulte, cela ne justifie pas pour moi le droit de la donner à autrui… Personnellement, j’envisage ma mort sans anxiété, mais celle de mes proches, beaucoup moins, et je trouve ça tout à fait juste au fond… un détachement total me semble une réaction peut être trop sage, inappropriée.
En revanche, je respecte tout à fait l’idée que si on n’arrive pas à être vgl, on l’assume à 100%. Je trouve simplement dommage la peur que l’on éprouve à ne pas consommer de produit animal… Pourtant, des scientifiques ont passé leur vie à démontrer que c’était bon pour la santé, et non pas dangereux… chercher Campbell, Ornish (qui a sauvé des milliers de personnes de maladies cardiaques, de cancers ( pas de miracle évidemment, juste un changement de vie radical qui stimule les systèmes de défenses naturelles…); Servan Schreiber, qui c’est sauvé lui même, se réfère à ses études dans son dernier livre, n’ose pas parler de végétalisme, mais parle seulement de régime végétarien, encore trop politiquement incorrect… Son régime anticancer est tout simplement un régime végétalien, avec poisson optionnel (pour l’apport d’oméga3) et poulet optionnel aussi, tout ça pour ne pas froisser les irréductibles (omnivores & végétaliens ) ![]()
comme moi, lui aussi semble vouloir rassembler (peut être pour vendre plus de livre…)
Ecrit le 10 août 2009 à 11:58
8 kerloen
Je peux comprendre la peur de ne pas consommer de produits animaux, car la pression sociale est vraiment énorme, ce n’est encore pas culturellement admis, enfin pas chez nous, mais des chercheurs ont passé leur vie à démontrer le contraire (voir Campbell, Ornish…), que c’était en fait bénéfique. Servan Schreiber site ce dernier dans son bouquin anticancer, sans osez parler de végétalisme (pour ne pas passez complètement pour un hurluberlu et vendre plus de bouquin je suppose…).
Le régime anticancer promu est d’ailleurs vgl, avec option poisson (dixit, protéines animales optionnelles…) pour les omégas 3
Ecrit le 10 août 2009 à 12:54
9 kerloen
pardon pour les fautes, en lisant, remplacer souvent les z par des r , ajouter des s si nécessaires… j’ai un drôle de fonctionnement, je ne vois les fautes qu’en relisant le lendemain…
Ecrit le 11 août 2009 à 9:48
10 kristen
Au début, je corrigeais toutes les fautes, mais Stuart m’a dit qu’il fallait que j’arrête. Tant que ça ne nuit pas au message, je laisse.
Au pire, si tu es vraiment choqué, tu copies le texte du commentaire, tu laisses un nouveau commentaire en corrigeant les fautes, et de supprimerai l’ancien.
Ecrit le 18 août 2009 à 9:18
Il faut aussi prendre en compte l’impact environnemental déplorable de l’élevage par rapport à la culture.
Ecrit le 11 novembre 2009 à 9:11
12 kristen
Tout à fait. J’ai d’ailleurs traité cet aspect des choses dans un autre article.
Ecrit le 14 novembre 2009 à 10:08
13 Benoît
C’est une très belle réflexion sur la vie et la mort. Puisse-t-elle se diffuser et nous aider à changer nos comportements envers les animaux !
Ecrit le 13 mars 2010 à 11:02


1 martin.
Je suis d’accord de bout en bout avec votre analyse, particulièrement en ce qui concerne les races anciennes d’animaux domestiques.
En toute amitié laissez-moi souligner une simple erreur de subjonctif qui s’est malencontreusement glissée dans votre texte : »pourvu qu’ils aient eu une bonne vie et qu’on ne les fasse pas souffrir, on pourrait tuer des gens. »
Sinon sur le fond c’est parfait il n’y a rien à changer, mais on en est encore tellement loin!
Ecrit le 19 juillet 2009 à 6:16