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Biodiversifier nos vies
Mettre en pratique ce qui fait la robustesse des écosystèmes
Aparté aérospatial
Commençons par une digression vers la conception aéronautique et spatiale : quand on doit concevoir des satellites qui vont fonctionner pendant vingt ans en orbite géostationnaire sans aucune maintenance (imaginez votre voiture rouler pendant vingt ans jour et nuit sans jamais passer au garage), ou quand on doit concevoir un avion qui volera pendant un milliard d’heures sans accident (imaginez votre ordinateur tourner pendant 117000 ans sans planter), il nous faut des systèmes tolérants aux pannes, il nous faut de la robustesse. Généralement, on atteint cette robustesse par des architectures redondantes et diversifiées. Quand un composant tombe en panne, un composant de secours prend la main. Parfois, même le système redondant peut connaître des défaillances. Le cas le plus fréquent correspond à une erreur de conception commune à l’équipement nominal et à l’équipement redondant. Si l’on veut se prémunir y compris contre ces cas imprévisibles (on ne sait jamais où sont les erreurs de conception, mais on sait qu’il y en aura toujours), on prévoit un autre système de secours, complètement différent et indépendant du système principal. Généralement, le système de secours est moins efficace, plus rustique, et supporte bien mieux les situations de fonctionnement dégradé. Ceci permet alors au pilote de poser l’avion ou aux opérateurs au sol de reconfigurer le satellite. Et plus on met de diversité dans le système, et plus il devient robuste.
Application aux écosystèmes
Quand on regarde quelles plantes colonisent spontanément une parcelle, on a l’impression que ce sont justement les plantes dont le sol a besoin, selon son état, pour en améliorer la fertilité. D’abord il y aura un couvert de graminées, pour stabiliser la couche superficielle ; ensuite des pissenlits, des bardanes, ou du rumex perforeront les couches compactées grâce à leur racine pivotante ; ensuite les épineux protègeront la zone contre le piétinement et les herbivores ; enfin les arbres et les arbustes fourniront une source durable d’humus, une assurance contre l’érosion, une capacité à “digérer” la roche-mère pour créer davantage de sol, un habitat durable pour la faune, etc. Comme si toutes ces plantes étaient au service d’un seul objectif, comme si un ‘horloger’ avait pris soin d’enchaîner méticuleusement toutes les pièces de ce puzzle pour aboutir à la forêt.
Même s’il me reste une once de foi, je n’en demeure pas moins un ingénieur avec des principes ; et des arguments comme “Dieu l’a fait” ou “La Nature l’a voulu ainsi” me sont notoirement insuffisants. En fait, Darwin avait déjà tout compris. Les processus d’évolution et de sélection ne s’appliquent pas qu’aux espèces. Notre point de vue individualiste nous fait oublier qu’aucune espèce n’est isolée d’un écosystème. La sélection naturelle ne s’applique pas aux espèces de façon individuelle : si une symbiose apporte à un arbre et un champignon un avantage compétitif mutuel, ils prospèreront et évolureont de concert. Quand la sélection naturelle s’applique à un écosystème tout entier, l’écosystème qui prévaudra, c’est bien l’écosystème le plus robuste, celui qui se rétablit le plus rapidement après une perturbation ou un désastre. La théorie de l’évolution appliquée aux écosystèmes nous montre bien que les écosystèmes seront favorisés dans lesquels les espèces semblent coopérer, dans lesquels la diversité offre un attirail d’outils pour prospérer, survivre, évoluer. De même que l’évolution a engendré cette équipe d’organes parfaitement coordonnée et adaptée à la chasse qu’on appelle ‘chat’, de même l’évolution des écosystèmes conduit aux forêts tempérées ou tropicales, qui ont l’apparence d’être conçues pour produire de la fertilité et pour se rétablir rapidement.
Les écosystèmes que nous observons aujourd’hui sont ceux qui ont survécu pendant des millions d’années (puisque les autres ont disparu ou évolué). Ce sont donc des écosystèmes qui ont été atteints par des centaines de perturbations (en particulier climatiques) et qui s’en sont sortis. S’ils ont survécu, c’est qu’ils étaient robustes. Comme la robustesse et la diversité vont de pair, ceci explique comment la sélection naturelle a engendré l’extraordinaire diversité que nous observons. Cela va totalement à l’encontre de l’idée véhiculée par une forme illettrée de Darwinisme (avec en son centre l’idée inepte du darwinisme social) selon laquelle la sélection, à force d’écrêmage, finit par ne retenir que quelques espèces championnes. Et ceci explique aussi pourquoi les écosystèmes qui nous entourent aujourd’hui (au moins ceux qui n’ont pas encore été massacrés) semblent être équipés ‘de série’ de mécanismes pour survivre à toutes les sortes de désastres. CQFD. Incendies, glissements de terrain, sécheresse, inondations, gel : il y a toujours un ensemble de processus ou d’espèces qui attendaient sagement qu’un certain événement se produise pour se rendre utiles et réparer les blessures, puis qui retournent en dormance pour les prochains milliers d’années jusqu’au prochain épisode.
Application concrète : ma vie
Je ne sais pas de quoi demain sera fait. Même si le paysage social et économique autour de moi a été relativement stable sur les vingt dernières années, cela ne veut pas dire que ça va continuer toujours. Les humains ont la mauvaise habitude de considérer que trois années de suite font une règle éternelle. Je sais que la probabilité qu’une crise majeure intervienne en France avant que je sois grand-père est de 100%. Si l’on prend l’histoire de France, pas une génération n’aura été épargnée par une crise grave ou une guerre ; pas même celle des baby-boomers, qui ont vécu au bord d’une guerre nucléaire pendant au moins un quart de siècle et qui ont subi les deux chocs pétroliers des années 70. Chercher à imaginer ce que sera cette crise est un jeu stérile, comme de lister toutes les possibilités de défaillance inattendue dans la conception d’un système de commandes de vol.
Mais je sais qu’un système diversifié est toujours plus robuste. Donc je veux mettre davantage de ‘biodiversité’ dans ma vie.
Comment ça peut se traduire ? Cela fait à peine deux ans que je m’y attelle explicitement, mais je peux déjà proposer quelques exemples :
- Diversifier le travail. Ceci est la clé de voûte de la démarche. L’éthique du travail et les conventions sociales nous forcent à avoir un seul métier, rémunéré, et à plein temps. Ceci me semble aussi peu varié ni résistant que 1000 hectares de maïs transgénique. Les espèces animales en voie de disparition ne sont-elles pas celles qui sont trop spécialisées, qui ne mangent qu’une seule espèce de plantes ou ne vivent que dans une niche écologique trop étroite ? Il me faut sortir de ce carcan. Je travaille déjà à temps partiel (4 jours par semaine), et je vais certainement poursuivre dans cette direction. Je pourrais choisir d’avoir deux métiers, mais je crois qu’il y a encore plus de possibilités de diversification si je peux me permettre de réduire mon travail rémunéré et que je consacre le temps libéré à du travail “non-monétaire”. Emancipé d’une tutelle commerciale, ce travail est en effet bien plus adaptable. Je rénove ma maison, je fais pousser de la nourriture, je suscite des réseaux d’amis au niveau local (et global), je travaille pour le domaine public, je me forme à tout ce qui passe à ma portée…
- Diversifier l’approvisionnement en nourriture. Je veux produire au moins la moitié de ce que mange ma famille. En parallèle, nous nous sommes abonnés à un système de paniers avec un Jardin de Cocagne ; nous commandons les denrées non-périssables en gros auprès d’une association ‘centrale d’achat’ (l’Orée du Bio) ; nous achetons la viande chez des éleveurs voisins, etc. Chaque année, nos visites au supermarché se font plus rares.
- Diversifier les amis, apprendre à connaître d’autres gens. Si toute ma vie se passe au travail ; si mes collègues sont tous des ingénieurs ; s’ils proviennent tous des mêmes milieux sociaux et des mêmes écoles ; alors ça s’appelle de la monoculture. Je ne suis pas un champion des réseaux et des carnets d’adresse, mais je commence à m’impliquer davantage dans davantage de réseaux, d’associations, de groupes, pour connaître des tonnes de gens que je n’aurais jamais rencontrés si j’étais resté dans mon trou.
- Diversifier les sources d’information. Je n’ai plus de télévision depuis 2001, mais il m’a fallu encore quelques années avant de comprendre qu’il fallait aussi cesser d’écouter la radio. C’est pourtant facile à comprendre. Tous les médias classiques sont faits pour faire de l’audience : ils ne nous disent que ce qu’on aime entendre, et ils sont aussi moutonniers que des opérateurs financiers. Donc ce n’est pas auprès d’eux qu’on risque d’apprendre quelque chose de vraiment différent. Sans radio ni télé, quand il ne restait que l’écrit (sites d’information sur internet) et les podcasts, j’ai pu commencer à m’intéresser aux choses qui me semblent vraiment importantes (attention toutefois : c’est vite fait de tourner en rond et de se complaire dans l’information qui nous arrange sans aller voir ailleurs. Il faut se forcer à lire et écouter des gens avec qui on n’est pas d’accord si on veut avoir une chance de se remettre en question un jour).
- Diversifier la connaissance. Rien qu’à y réfléchir, ce qu’on appelle ‘culture’ est souvent une convention intrinsèque à un milieu socio-culturel. Je vais ouvrir grand les fenêtres, et ma curiosité n’aura plus de limites.
Epilogue
Et la diversité est tellement plus passionnante !
Publié initialement (septembre 2007) en anglais sur mon blog wisemandarine.com
Lire aussi
Ma définition de l’agriculture personnelle
Liens externes
La sélection naturelle organise la diversité et la productivité des écosystèmes (en anglais)
Ecrit par kristen, classé dans principes. 4 commentaires.
4 commentaires
2 kristen
Tu as raison, cela dit, c’est extrêmement difficile de trouver une activité strictement inutile. J’ai l’impression que chaque apprentissage finit par reservir un jour ou l’autre (à part dans la situation de Socrate - à moins d’une grâce inattendue), même quand l’intention de départ était purement désintéressée.
Ecrit le 29 mai 2008 à 5:34
3 l’arpent nourricier » Peut-on faire du bio en grande culture ?
[...] l’évolution nous apprend une chose : si les écosystèmes spontanés contiennent une telle biodiversité, c’est que c’est justement cette biodiversité qui leur a permis de survivre [...]
Ecrit le 18 février 2009 à 10:35
4 l’arpent nourricier » Fertilité importée
[...] nous modifions profondément les équilibres naturels localement, et plus nous avons besoin de la biodiversité et de la résilience des écosystèmes alentour pour stabiliser nos [...]
Ecrit le 29 janvier 2010 à 10:30


1 Benoit
Socrate, la veille de sa mort, était en train d’apprendre un air de flûte. «A quoi cela te servira-t-il? lui dit-on. - A savoir cet air avant de mourir.»
Finalement, pas besoin d’avoir un objectif utilitariste dans chaque chose…
Ecrit le 28 mai 2008 à 5:07