Autosuffisance, relocalisation, résilience

Quelques commentaires autour du mythe de l'autosuffisance

L’article de Toby He­men­way est un ré­vé­la­teur de l’évolution de ma dé­marche de­puis que j’ai dé­marré l’Arpent Nour­ri­cier. Au dé­part, j’avais l’espoir et l’ambition d’arriver à nour­rir ma fa­mille avec mon jar­din. Je suis main­te­nant qua­si­ment cer­tain que c’est pos­sible, en n’y consa­crant pas plus de deux heures par jour, si nous ar­ri­vons à chan­ger en pro­fon­deur notre ali­men­ta­tion (en par­ti­cu­lier en rem­pla­çant les cé­réales par des noix, des châ­taignes et des pa­tates, et en rem­pla­çant la viande par du lait de chèvre et des oeufs). Et pour­tant je suis main­te­nant cer­tain que cette au­to­suf­fi­sance ali­men­taire n’est pas sou­hai­table, et que j’ai mieux à faire de ce temps.

Pour­quoi vou­loir l’autosuffisance ?

Je crois que le fort dé­sir d’autosuffisance de tous ceux qui dé­cident de se consa­crer à la per­ma­cul­ture pro­vient de la com­pré­hen­sion que les ré­seaux de liens com­mer­ciaux qui consti­tuent la so­ciété de consom­ma­tion, en plus d’être so­cia­le­ment né­fastes, sont hau­te­ment vul­né­rables. On sait qu’il n’y a que quelques jours de ré­serves dans les su­per­ma­chés et les plates-formes lo­gis­tiques ; on conçoit que l’agriculture conven­tion­nelle ne sau­rait plus ni pro­duire, ni sto­cker, ni dis­tri­buer sans un ap­port per­ma­nent de com­bus­tibles fos­siles (en­grais, pes­ti­cides, trac­teur, sto­ckage, trans­port rou­tier) ; on ima­gine que le sys­tème mo­né­taire et fi­nan­cier qui nous per­met d’acheter notre mal­bouffe en bar­quettes est en per­ma­nence au bord de l’effondrement. Il est alors na­tu­rel de vou­loir cou­per les ponts et cher­cher à sub­ve­nir soi-même à ses be­soins élé­men­taires afin d’éviter de gros­sir la horde d’affamés le jour où la merde tom­bera sur le ven­tilo (tra­duc­tion lit­té­rale de l’expression when the shit hits the fan).

Comme je l’avais déjà écrit dans un pré­cé­dent ar­ticle, la so­ciété de consom­ma­tion, en re­cher­chant l’efficacité, nous pro­pose une struc­ture de re­la­tions hié­rar­chiques ex­trê­me­ment pauvre : tous les consom­ma­teurs vont ache­ter leur bouffe dans le même su­per­mar­ché / tous les pro­duc­teurs écoulent leur pro­duc­tion au­près de la même cen­trale d’achats, et il suf­fit qu’il y ait un grain de sable à un des étages pour que toute une branche cesse de fonctionner.

Es­sen­tiel­le­ment, en re­cher­chant l’autosuffisance, on rem­place la struc­ture py­ra­mi­dale de liens dis­tants, vul­né­rables et déshu­ma­ni­sés que nous offre la so­ciété de consom­ma­tion par une struc­ture ul­tra simple qui évite toutes ces vul­né­ra­bi­li­tés, et qui évite en même temps de nuire à au­trui par le tru­che­ment in­hu­main des rouages de la mondialisation.

En quelque sorte, il s’agit d’une re­cherche né­ga­tive de la ré­si­lience : puisque les liens com­mer­ciaux de la so­ciété de consom­ma­tion mon­dia­li­sée ne sont pas ré­si­lients, tâ­chons de rem­plir nos be­soins les plus élé­men­taires en nous pas­sant de ces liens com­mer­ciaux, et le sys­tème sera plus ré­si­lient, au moins pour ce qui nous concerne.

Au-delà de l’autosuffisance

Mais on n’est pas obligé de s’en te­nir à cette pre­mière étape, et on peut en­suite cher­cher à ac­croître la ré­si­lience ac­ti­ve­ment, et de fa­çon po­si­tive.

Comme le sou­ligne Toby He­men­way, si je suis au­to­suf­fi­sant, je suis aussi très vul­né­rable à mes propres dé­faillances, par exemple en cas d’ennuis de santé ou d’événements cli­ma­tiques. Et dans ce cas, si je veux ac­croître la ré­si­lience, il me faut tis­ser un ré­seau de re­la­tions avec d’autres per­sonnes. Les liens les plus so­lides étant avec les per­sonnes les plus proches, il est nor­mal de s’appuyer d’abord sur sa fa­mille, ses amis et ses voi­sins, et de rem­plir ses be­soins élé­men­taires au ni­veau lo­cal. En met­tant en place des par­te­na­riats et de la confiance, on crée de la ré­si­lience. En cher­chant sys­té­ma­ti­que­ment à rem­plir le même be­soin de plu­sieurs fa­çons (par exemple en ache­tant son pain au bou­lan­ger du vil­lage tout en fai­sant soi-même son pain de temps en temps avec de la fa­rine bio culti­vée par le voi­sin et mou­lue au mou­lin d’en bas) on maxi­mise la ro­bus­tesse du sys­tème et on en­ri­chit les re­la­tions locales.

Pour des choses moins es­sen­tielles comme le café, le poivre ou les lec­teurs mp3, on pourra éta­blir des liens plus dis­tants, tout en cher­chant à fa­vo­ri­ser des sys­tèmes éthiques, le mieux étant de s’impliquer per­son­nel­le­ment, comme avec le café Mut Vitz ou bien les sys­tèmes par­ti­ci­pa­tifs de ga­ran­tie tels ce­lui de Na­ture & Progrès.

Donc la struc­ture py­ra­mi­dale de liens de su­bor­di­na­tion est rem­placé par un en­che­vê­tre­ment de par­te­na­riats plus ou moins lo­caux, avec des liens d’autant plus nom­breux qu’il s’agit de be­soins plus élé­men­taires, et des liens plus oc­ca­sion­nels et moins so­lides quand il s’agit de be­soins plus ac­ces­soires. Ceci est une autre ma­nière de pré­sen­ter les zones concen­triques de Toby Hemenway.

la zone zéro se­rait notre mai­son et notre ter­rain. La Zone 1 re­pré­sen­te­rait nos liens avec d’autres per­sonnes et d’autres fa­milles, la zone 2 nos liens avec le com­merce lo­cal et les ac­ti­vi­tés du voi­si­nage, la zone 3 avec l’économie et les or­ga­ni­sa­tions ré­gio­nales, la zone 4 avec des pro­ta­go­nistes plus im­por­tants et plus loin­tains encore.

La ré­si­lience par op­po­si­tion à l’efficacité

En­tre­te­nir tous ces liens de­mande du temps et de l’énergie. C’est pour­quoi ça peut don­ner l’impression d’inefficacité. C’est ef­fec­ti­ve­ment beau­coup plus simple d’aller au centre com­mer­cial, puisqu’on peut faire toutes ses courses au même en­droit, et qu’on n’a pas be­soin de dis­cu­ter de la mé­téo avec la cais­sière. Mais ne comp­tez pas sur la cais­sière pour faire un dé­tour et vous dé­po­ser votre ba­guette de pain et s’enquérir de votre santé le jour où vous au­rez le pied dans le plâtre. Et l’éleveur qui vide son tank à lait dans une ci­terne ‘Ron­delé’ ne pourra pas comp­ter sur les consom­ma­teurs pour ve­nir l’aider à traire le jour où sa salle de traite sera pri­vée d’électricité.

L’autosuffisance comme un tremplin

Re­ve­nons à la ten­ta­tion de l’autosuffisance : comme le sou­ligne Toby He­men­way, elle a au moins le mé­rite de nous en­cou­ra­ger à ac­qué­rir toutes sortes de com­pé­tences cru­ciales pour dé­ve­lop­per une in­ter­dé­pen­dance de proxi­mité dans un contexte de re­lo­ca­li­sa­tion. Au pre­mier rang de ces com­pé­tences, il y a le jar­din per­ma­cul­tu­rel. J’irais d’ailleurs plus loin que Toby He­men­way sur le mé­rite de la re­cherche d’autosuffisance, à mon avis pré­cieuse comme pre­mière étape d’une dé­marche de dé­crois­sance, de per­ma­cul­ture ou de tran­si­tion : quand on a ac­quis la preuve qu’on pour­rait se nour­rir soi-même, on est alors à l’abri de la peur de man­quer. Ceci nous pro­tège de la ser­vi­tude, puisque on ne dé­pend plus des autres par obli­ga­tion mais par choix ; et ceci nous pro­tège aussi de la ser­vi­lité, puisque on a main­te­nant les com­pé­tences pour se prendre en mains collectivement.

Ainsi, dans ma re­cherche d’autonomie, en plus du jar­din je me suis aussi mis à la me­nui­se­rie, à la char­pente, à la ma­çon­ne­rie, à la cou­ver­ture en lauzes tra­di­tion­nelles, à l’électricité, à la plom­be­rie, à la cou­ture, à la mé­ca­nique vélo, etc. Et main­te­nant quand je de­mande à un voi­sin cou­vreur de faire mon toit ou à un co­pain me­nui­sier de me faire mes portes, ce n’est pas parce que je ne sais pas le faire ou que je n’aime pas le faire : en toute connais­sance de cause (et avec un plus grand res­pect pour leurs ta­rifs main­te­nant que je sais ce que c’est) je leur confie ce tra­vail parce qu’ils sont mieux équi­pés que moi, parce que ce sont des voi­sins ou des potes ou les deux, et parce que pen­dant ce temps là je peux faire autre chose pour eux ou pour les autres, par exemple faire vivre le sys­tème d’échange lo­cal de notre canton.

Un peu de lecture…

L’article de Toby He­men­way
Mes tra­duc­tions d’autres ar­ticles de Toby He­men­way
Le site de Toby He­men­way
Le blog de Geispe, qui joue le jeu de l’autosuffisance pour notre édification